tags: [[Cinema MOC]] [[Review MOC]] #Writing/essay > Texte de fin de DEC écris à Saint-Laurent en 2016 > Le [[2022-10-03]] > Apparament, j'était allergique à la touche *enter* à l'époque. La taille des paragraphes me donne le tournis. Mais, je trouve l'analyse intéressante. Ça me donne le gout d'écouter un autre Kon! # La réalité identitaire de Satoshi Kon ## Introduction : ### 1.1 présentation du sujet Il est surprenant de constater le pouvoir du cinéma à jouer avec la perception du spectateur. Une seule ligne de dialogue, un seul plan ou une seule coupe peut l’amener à reconsidérer tout ce qui lui a été donner de voir jusqu’à présent. Le cinéma hollywoodien regorge de cinéaste qui trouve de nouveaux moyens de manipuler l’auditoire sans briser les règles établies par le cinéma classique. Satoshi Kon, réalisateur japonais, applique tous ces concepts dans ces films anime, un genre dont la capacité narrative nous était encore presque inconnue en occident. À travers ce médium, Satoshi Kon explore des thèmes familiers dans une mise en scène jamais vue jusqu’à présent utilisée de cette façon. À travers l’animation, Kon déconstruit la notion d’identité par rapport à soi-même mais aussi par rapport à son entourage et l’impact que ces deux éléments ont sur un individu. Il traverse aussi la perspective de cet individu sur le monde par projection et extériorisation. L’imaginaire, le rêve, les hallucination et l’illusion sont des moyens de projections que Kon utilise pour communiquer cette extériorisation concrète présente dans tous ces films. Dans cette analyse, c’est un concept que j’appellerai pour des besoins pratique la réalité identitaire. Ce concept est approché tant au niveau du fond que de la forme dans la filmographie de Satoshi Kon et extrapolé pour saisir sa vision du monde à travers ses films. La réalité identitaire sera abordée au niveau du langage de ses films, dans l’exploration des personnages et dans la projection vers le spectateur. ### 1.2 présentation du réalisateur et des films Satoshi Kon a dès son plus jeune âge aspiré à travailler dans le domaine de l’animation. Il gradue en 1987 en art visuel est commencé alors à travailler comme assistant puis animateur pour divers projets, notamment la célèbre mini-série Jojo’s Bizarre Adventure de laquelle il écrit un épisode. Dès lors, il commence à développer son style visuel, confondant le réel et l’imaginaire, ce qui sera une marque constante dans le reste de son œuvre. Il entamera sa carrière en tant que réalisateur avec le film Perfect Blue en 1997, dans lequel il assume pleinement ses influences américaines et européennes. En 2002, il réalise Millennium Actress suivit de Tokyo Godfathers en 2003. L’année suivante, Kon sort la courte série télévision Paranoïa Agent, grandement inspirée d’idées et de concepts jamais utilisés dans ses films précédents. Tout au long de sa carrière, Satoshi Kon développera son imagerie fantaisiste et surréaliste qui prendra pleinement forme dans Paprika, qui explore l’univers des rêves. En 2010, Kon est diagnostiqué d’un cancer du pancréas en phase terminal et décède quelques mois plus tard, laissant inachevé jusqu’à ce jour son dernier projet entamé : Dreaming Machine. Kon a tout au long de sa carrière exploré des thèmes souvent vue au cinéma mais plus rarement dans le domaine de l’anime, notamment l’identité, le rôle féminin, la société de consommation d‘arts médiatiques. Il est reconnu pour avoir poussé les limites du médium tant au niveau de la forme que du contenu ce qui rend ses films des incontournables. Dans mon analyse, je traiterai de la filmographie complète de Satoshi Kon de Perfect Blue (1997) à Paprika (2006) en excluant la série télévisée Paranoïa Agent. Chacun des films ont leur place dans cette analyse car ils présentent une évolution pertinente du style et du point de vue du réalisateur à travers sa carrière et ce malgré les genres très variés qui constituent son répertoire. Perfect Blue est l’histoire de Mima, une jeune actrice ancienne popstar, qui se fait suivre par un inconnu pervers. Elle découvre qu’un imposteur a volé son identité en ligne. Elle commence à douter de sa propre personne. Le film va graduellement mélanger la réalité de la jeune Mima avec le roman-policier fictionnel dans lequel elle joue. S’en suivra une constante décadence dans la folie paranoïaque qui se terminera par l’aboutissement d’une quête identitaire. Le personnage principal va accepter la perte de son ancienne identité au profil de qui elle est réellement. Millennium Actress est l’histoire d’une ancienne actrice retraitée qui raconte sa vie devant deux cinéastes tournant un documentaire. Le film est constitué de plusieurs épisodes marquants dans la vie de Chiyoko alors que sa carrière évolue. Tout au long, elle cherche un inconnu qu’elle a rencontré tout jeune à qui elle a fait une promesse de retrouver. On y voit le même mélange de réalité et fiction que dans Perfect Blue et les thèmes de l’identité et du passé sont encore une fois mis de l’avant. Tokyo Godfathers est le film le plus sobre en style dans la filmographie de Kon tant au niveau visuel que narratif. Il raconte l’histoire de trois vagabonds : Gin, Hana et Miyuki, qui trouvent un bébé dans les poubelles de Tokyo la veille de Noël. Ils entreprennent de retrouver les parents de l’enfant en l’honneur du temps des fêtes et s’ensuit un concours de circonstances qui les amènent tous à confronter leur passé. Cette fois-ci, la quête identitaire des personnages principaux (car il y en a maintenant trois) n’est pas pleinement extériorisée, elle avance tout de même à travers le développement des personnages au courant du récit. Le niveau de complexité narratif et cinématographique de Satoshi Kon atteint son paroxysme dans Paprika en 2006, où l’héroïne du même nom va enquêter sur la disparition d’une machine pour analyser le subconscient. Un enquêteur et une psychiatre sont alors chargés de trouver le coupable qui deviendra éventuellement un terroriste du monde du rêve. Cette dernière, avec l’aide de son alter-ego Paprika, traversera les mêmes étapes que les héroïnes précédentes des films de Satoshi Kon. Le climax est constitué d’une parade aux participants complètement absurde qui se déverse du rêve à la réalité à travers un écran de cinéma. ## Développement : ### 2.1 Temporalité et espace Tout d’abord, l’utilisation non-orthodoxe du langage cinématographique qu’en fait Satoshi Kon déconstruit tous les repaires identitaires du spectateur (du film) tant au niveau visuel qu’au niveau de la structure narrative. La déconstruction de l’espace et du temps dans ses films sert directement au récit en y ajoutant cette touche de surréalisme et d’incertitude qui est propre à son œuvre. ##### 2.1.1 La relation passé/présent Le premier symptôme du traitement de Satoshi Kon est la non-linéarité du récit. Tous les quatre longs-métrages présentent des coupures narratives sous la forme de flashbacks ou d’ellipses narratives. Leurs apparitions n’est pas seulement un retour en arrière traditionnel. Dans trois des quatre films, on observe un impact direct du passé sur le présent du personnage principal. Dans Perfect Blue, cette relation passé/présent se manifeste par l’apparition d’hallucination de plus en plus vivides. Au fur et à mesure que la santé mentale de Mima se détériore, elle voit apparaitre son ancienne persona jusqu’à en venir à se battre contre elle physiquement. « La continuité narrative est interrompue, ce qui évoque la crise identitaire du personnage » . Même lors de la confrontation finale, le ton surréaliste nous empêche de discerner où s’arrête la folie de Mima. Du côté de Millennium Actress, dans la séquence d’ouverture, on est témoin d’une scène du dernier film de Chiyoko durant laquelle une fusé décolle causant un tremblement de terre dans le présent. On suppose alors que le phénomène est lié au film qui joue sur la télévision mais un évènement semblable survient plus tard dans le film quand Chiyoko raconte un tournage durant lequel il y eu un tremblement de terre : il se répercute encore une fois dans le présent. Éventuellement, les personnages dans le présent vont même avoir eux aussi un impact sur le passé de Chiyoko, concrétisant ainsi le lien de causalité entre le passé et le présent. Paprika va clore le rapprochement progressif entre le réel et la fiction (passé/présent) : le personnage du détective est confronté à plusieurs reprises à son passé à travers ses rêves. Il trouve finalement résolution en vivant ses rêves jusqu’au bout pour « changer » ces souvenirs. Dans tous les cas, les retours en arrière créer un doute chez le spectateur. Contrairement à Tokyo Godfathers où les flashbacks sont de nature strictement narrative classique, Satoshi Kon amène l’auditoire à se questionner sur la véritable nature de ces segments. ##### 2.1.2 Le montage Si Satoshi Kon s’assure donc de confondre le spectateur sur la notion de réalité, la forme de ses films ne fait qu’accentuer la confusion de ce dernier. Le montage et les effets visuels assurent non seulement la fluidité du film mais aussi la liaison entre les différentes scènes et réalités. Dans Perfect Blue, les transitions entre les scènes « réelles » et les scènes de la télésérie fictive sont tellement transparentes que le doute est constent. Dans une scène, Mima se confie à sa collègue comédienne sur ces hallucinations, quand celle-ci lui répond par l’enquête en cours, subitement plongée dans la série policière. Ce genre de transition est récurent dans la filmographie de Satoshi Kon. Dans Millennium Actress et Tokyo Godfathers, plusieurs scènes sont raccordées par fondu ou matching-cut pour recréer le même effet « trompe l’œil ». C’est encore Paprika qui pousse le concept plus loin : les transitions se font non seulement par les moyens standards du montage mais aussi par une altération de l’image diégétique, souvent causée par un personnage. Par exemple, quand Chiba (Paprika) explore un parc d’attraction désaffecté, elle tente de sauter par-dessus une barrière qui fait à peine un mètre. La barrière se fond en un balcon haut de plusieurs dizaines d’étages et nous comprenons qu’elle était dans un rêve. Dans tous ces exemples, on remarque aussi que la transitions ne passe pas seulement d’un moment/lieu à un autre mais aussi d’un niveau de réalité à un autre, ce qui accentue la perte de repère du spectateur à se situer dans le récit. ##### 2.1.3 La subjectivité du temps Pour guider le spectateur dans cette temporalité discontinuée, Satoshi Kon suit une règle qui reste bien constante dans son œuvre : il associe souvent un lieu à une temporalité ou à une époque donnée. De cette façon il s’assure d’avoir un repère bien identifiable pour marquer le rythme de ces films. Dans Perfect Blue par exemple, Kon nous ramène plusieurs fois dans la chambre de Mima, toujours en se réveillant en sursaut, « [les] scènes refrains qui viennent conclure à répétition plusieurs moments du film et enferment l’héroïne dans sa folie. » Chaque éveils forcent le spectateur à reconsidérer, et douter de, tout ce qui était instauré précédemment tout en lui annonçant qu’un autre chapitre commençait (le dernier étant la révélation finale). Une utilisation de l’espace similaire est remarquable dans Millennium Actress, chaque époque ayant son décor attitré. Les scènes d’entrevue avec Chiyoko reviennent périodiquement pour transitionner vers le prochain chapitre en ramenant le spectateur « dans la réalité » , brouillant encore une fois la séparation entre les souvenir de Chiyoko et la fiction fantaisiste qu’elle semble avoir vécu tout sa vie. Tokyo Godfathers utilise aussi cette méthode même si sa temporalité est beaucoup moins complexe que les deux derniers. Les trois vagabonds étant toujours en mouvement, ils ne restent jamais au même endroit plus d’une scène. L’évolution de leur quête est marquée par une succession de repères physiques qu’ils doivent atteindre. (Le casier, la maison des parents sur la photographie, le travail de la mère, etc). De cette façon, le spectateur n’est pas restreint dans son interprétation du temps qui s’écoule. La subjectivité des personnages et du spectateur est au cœur des films de Satoshi Kon: « Kon pensait que tous nous ressentons l’espace, le temps, la réalité et la fantaisie au même moment en tant qu’individu, et aussi collectivement en tant que société. Son style était une tentative de représenter ce phénomène en son et en image. » Kon ne veut pas imposer un rythme au spectateur. L’interprétation subjective du spectateur est nécessaire pour lui15555 : « Pour un étranger, le rêves et le film dans le film [dans Millennium Actress] sont faciles à séparer du vrai monde. Mais pour la personne qui les vit, tout est réel. » Il est important que le spectateur interprète l’écoulement du temps pour qu’il puisse vivre le doute de la réalité identitaire. ### 2.2 l’exploration des personnages et leur point de vue Il est important pour Kon que l’auditoire ne récente pas le trouble identitaire des personnages seulement au niveau empathique général mais aussi dans l’interprétation individuelle (comme le temps et l’espace). Tout dans la construction des personnages soutient le doute de la réalité identitaire. ##### 2.2.1 La dualité Les personnages principaux des films de Satoshi Kon sont tous au pris avec une dualité intérieure qui s’extériorise durant le récit. Cette pratique pour approfondir un personnage est directement inspiré du cinéma hollywoodien classique, grande influence sur Satoshi Kon . En général, cette dualité se manifeste par un dédoublement de personnalité que les personnages devront affronter pour regagner le contrôle de leur réalité identitaire. Dans les trois premiers films, la personnalité double témoigne de l’aliénation des personnages envers leur propre personne. Mima perd le contrôle de son image dans Perfect Blue jusqu’à l’affrontement final, Chiyoko se revoit plus jeune dans son histoire avec une distanciation marquée dans Millennium Actress, Gin et Miyuki sont tous les deux pris avec un passé qu’ils essayent continuellement d’oublier mais qui revient inévitablement les rattraper au cours du récit dans Tokyo Godfathers; Hana rêve d’être une mère et fuit sa réalité masculine en adoptant contre nature l’enfant qu’ils trouvent avant de se mettre en quête des parents. Seule Chiba vit une relation de complicité et de complémentarité avec sa deuxième identité dans Paprika, mais elle trouve tout de même son lot de contradiction dans leurs personnalités contraires. L’incertitude du moi est donc encrée jusqu’au cœur de la psychologie des personnages. Le doute sert à la fois au récit, à développer les personnages et aussi à représenter visuellement pour le spectateur la véritable nature du monde que Satoshi Kon dépeint dans ces films : il y a deux cotés à la fois fondamentalement opposé et complémentaire l’un de l’autre; l’illusion de la réalité. ##### 2.2.2 Les mise-en-abyme Dans Perfect Blue comme dans Millennium Actress, il y a une volonté de la part de Satoshi Kon de causer le doute par la mise en abyme : le film dans le film. D’un point de vue de spectateur, voir ces deux couches de réalisme magique dans un film les compresse en un film de fiction. Il est donc facile de se perdre de la même façon que les personnages à savoir dans laquelle des couches le film se déroule à un moment donné. Ces deux couches sont profondément liées l’une à l’autre. ##### 2.2.3 La relation réel/irréel Satoshi Kon conserve étroitement la relation entre le réel et l’irréel. Le monde rêve présente une nette évolution au cours de la carrière du réalisateur. Alors que son idée de fantaisie prend de l’ampleur, passant de l’illusion l’individualiste au songe collectif, les liens entre le vrai et le faux sont de plus en plus étroit. Dans Perfect Blue, les hallucinations de Mima n’affecte qu’elle seule et écho à la folle obsession de sa gérante. La relation entre les deux est de nature similaire à la réflexion d’un miroir. Rendu à Paprika, Kon propose un monde complet qui coexiste dans l’esprit collectif à une échelle mondiale. Cette fois, l’univers du rêve se répercute avec force dans le monde réel. Satoshi Kon établi une relation entre la portée de l’imaginaire et la place qu’on lui donne à chacun. « L’homme moderne est saturé par les médias et existe à travers eux; son [subconscient] est un pastiche de films, mythes, littérature, programmes télévisés, memes, et images » Mima réussit à combattre ses hallucinations mais dans Paprika, les rêves se déferlent dans la réalité comme un tsunami qui ravage tout sur son passage. Dans cette vague déferlante s’ajoute également l’imaginaire médiatique qui propulse tous les idées vers les rêves collectifs, donnant un plus grand impact sur la réalité. « Paprika voit les rêves, les films, l’internet comme étant une part d’une même continuité, et son identité, même si elle est contrainte dans l’univers des rêves, s’infiltre dans la réalité. » ### 2.3 la projection du spectateur et son point de vue La réalité identitaire est richement complexe dans l’univers de Satoshi Kon. Il utilise l’illusion du réel qu’il construit pour forcer le spectateur à se questionner sur sa propre identité en tant qu’auditoire et destinateur. Par ce fait, il brouille la notion de point de vue et la participation du publique dans l’interprétation de l’œuvre présentée. ##### 2.3.1 L’inclusion du spectateur En brisant délibérément la transparence du récit, Kon rappel au spectateur qu’il se trouve devant une fiction surréaliste. La pertinence avec laquelle Kon dérive l’attention du spectateur est importante considérer car il mêle habilement fond et forme. En effet, ces coupures dans le langage sont solidement ancrées dans le narratif du film donc l’immersion n’en est pas interrompue. Par exemple, Kon intègre toujours des notions de production cinématographique dans le récit : la majorité de l’histoire de Perfect Blue tourne autour de la production d’une télé-série, l’intégralité de Millennium Actress est constituée de scènes de films fictifs parodiant presque les genres de cinéma, les parrains de Tokyo Godfathers passe devant un cinéma affichant les autres films de Satoshi Kon brisant le quatrième mur et le détective de Paprika est un mordu de cinéma qui explique l’envers du décor d’un tournage à sa comparse Paprika. Kon pose une réflexion sur le médium du film sans encore émettre une hypothèse sur ce dernier. Le focus est d’abord redirigé vers le publique : les fans de Mima dans Perfect Blue et de Chiyoko dans Millennium Actress. Les héroïnes dans les deux cas sont confrontées aux admirateurs de leur art respectif. Le spectateur est donc amené à se questionner sur sa propre relation par rapport au film. ##### 2.3.2 L’inclusion du cinéma Par la suite, le centre d’intérêt change et s’éloigne du publique pour tourner sa réflexion vers le cinéma en tant qu’industrie de consumation. Dans Tokyo Godfathers : Hana énonce à Gin qu’il n’est pas « un héros de film d’action » alors que ce dernier s’est fait tabassé violemment. Il finit par contre par lui retourner la réplique quand il performe une cascade qui aurait sa place dans un film de Mission Impossible durant le climax dramatique. L’inspecteur de Paprika était un aspirant cinéaste qui à changer d’orientation pour les services de police. La conclusion survient quand ce dernier réalise qu’il a arrêté de faire un film policier pour devenir lui-même inspecteur et vivre son film. Kon joue ici avec la notion de genre et ces caractéristiques. Il situe ces films entre deux catégories pour rendre l’approche du spectateur incertaine. ### 2.4 Point de vue personnel et critique : Selon moi, Satoshi Kon est l’un des réalisateurs les plus pertinents à étudier dans les dernières décennies. La consistance avec laquelle il maintient un ratio équitable entre l’originalité et la cohésion de ces films est rarement égalée par d’autres cinéastes. Il relève film après film des problématiques qui nous touchent collectivement en tant que société moderne mais aussi au niveau personnel. Par exemple, Perfect Blue est sorti en 1997 alors que l’internet commençait à peine à prendre l’essor qui le placera comme la plateforme de communication, de partage et de divertissement principale aujourd’hui. Plus les médias évoluent avec l’arrivée de nouvelles méthodes de marketing, plus le trouble de l’identité médiatique prend son sens. L’évolution avec laquelle la technologie prend une place grandissante dans la vie quotidienne soutient une aliénation collective de notre imaginaire transmis dans l’art. Tous ces films posent un regard critique sur l’industrie artistique (principalement audio-visuel) à travers des thèmes et des valeurs universels et intemporels. Le thème de l’identité est le plus important et courant dans sa filmographie. En tant qu’aspirant cinéaste, le thème de la réalité identitaire à un niveau subjectif était déjà une grande inspiration que j’aimais beaucoup explorer dans mes premiers films. Je mettais bien souvent en scène un personnage face à lui-même pour s’aider, se confronter ou juste perpétuer un cycle temporel fantaisiste. Les films de Satoshi Kon ont énormément résonné pour moi car ils jouent sur les mêmes idées qui m’inspiraient à la base. L’influence qu’il a eue sur des cinéastes comme Darren Aronofsky et Christopher Nolan et l’influence qu’ils ont eu à leur tour sur mon imaginaire en tant qu’artiste est un bon exemple du pouvoir médiatique dépeint et mise en scène dans Paprika. Comme le dit Kerin Ogg : « le véritable pouvoir de Paprika n’est pas de pouvoir sauter d’un rêve à l’autre, c’est plutôt qu’elle est toujours consciente d’être dans un rêve » Elle est consciente de faire partie de ce système de consommation et choisit de s’épanouir pleinement dans ce monde de rêve. C’est aussi un thème qui est très frappant pour tous les jeunes développant leur maitrise dans leur domaine. Le doute de soi, quotidien de la jeunesse, peut être facilement symbolisé par une confrontation avec soi-même à la Perfect Blue ou comme un saut dans l’obscurité comme dans Millennium Actress. Par ailleurs, la force des personnages de Kon réside aussi dans leur maturité. Comme le mentionne Chris Perkins : « Perfect Blue est une histoire de passage à l’âge adulte (coming-of-age), avec le ‘passage’ se référant au développement du moi-intérieur comme base à la construction de l’autorité identitaire. » Ce qui est encore plus intéressant est la capacité qu’il a à raconter une histoire qui est fondamentalement engagée à un niveau humaniste (presque anthropologique) à travers une variété de genre et de contexte. Ces films passent du drame social à la science-fiction passant par la comédie satirique et le film historique. Mais tous restent centré sur le personnage et la difficulté qu’il vit à s’affirmer en tant qu’individu. Le niveau de précisions du détail dans ses films témoigne d’une rigueur de la part Satoshi Kon à vouloir obtenir le résultat nécessaire. Chaque plan et chaque coupe sont mesurés avec la précision d’un maitre qui vise à obtenir la perfection dans son art, ce qui est une qualité que je trouve admirable. C’est un style de réalisation qui n’offre aucune forme de concession dans l’œuvre pour des raisons budgétaires ou de marketing. Kon a notamment refusé de réalisé Perfect Blue à moins qu’il puisse changer le scénario, rappelant la détermination d’autres réalisateurs reconnus pour leurs soucis du détail comme Stanley Kubrick ou Alfred Hitchcock. C’est un univers coloré s’offrant devant nous qui nous permet de voir la vie à travers les yeux de Satoshi Kon pour nous faire comprendre une réalité à la fois simple et profonde : la vie est une histoire. Elle a un début et un milieu mais contrairement au cinéma hollywoodien, elle n’a pas toujours de fin éblouissante et révélatrice. Parfois, il faut considérer que la fin de notre histoire n’est peut-être que l’acceptation que nous ne sommes plus au même endroit ni la même personne qu’au départ. Chacun (et chaque personnage) se définit ultimement par son but à atteindre et où il se tient par rapport à ce dernier; Chiyoko ne cherche pas à retrouver l’homme pour se trouver un sens à sa vie, c’est sa quête qui la définit, le but n’était que secondaire. Tout n’est qu’une question de point de vue et Satoshi Kon s’assure de garder l’attention du spectateur en défiant sa perspective du monde autour de lui. ## Conclusion En conclusion, Satoshi Kon est passé maître dans l’art de l’incertitude. Il construire minutieusement ses films pour garder le spectateur sur ces gardes. La temporalité et l’espace dans ces films conserve l’intérêt tout en accentuant la double de la réalité identitaire, les personnages sont souvent eux-mêmes victimes de cette double réalité et le spectateur n’a d’autres choix que de la confronter avec les personnages. Kon utilise les outils du cinéma à son avantage et après avoir autant étudier ses films, il est intéressant de voir l’influence qu’il a eu à son tour dans le cinéma américain. ## Médiagraphie #### Livres, périodiques, journaux OGG, Kerin, Lucid Dreams, False Awakenings: Figures of the Fan in Kon Satoshi, Machedemia, Vol. 5. 2010, p. 157-174 PERKINS, Chris, Flatness, depth and Kon Satoshi’s ethnics, Journal of Japanese and Korean Cinema, 4:2, Intellect Ltd Article, 2012, p. 119-132 CHANG, Yen-Jung, Satoshi Kon’s Millennium Actress: A Feminine Journey with Dream Like Qualities, Animation: An Interdisciplinary Journal, 2013, p. 85-97 MISHRA, Manisha et Maitreyee MISHRA, Animated Worlds of Magical Realism : An Exploration of Satoshi Kon’s Millennium Actress and Paprika, Animation: An Interdisciplinary Journal, 2014, p. 299-3016 SCOTT, Gabrielle, Violence, sexualité et double: Les representations féminines dans Perfect Blue et Paprika de Kon Satoshi, Mémoire, Faculté des arts et des sciences, Université de Montréal, 2010, 107 p. OSTRIA, Vincent et al. Miyazaki et les maîtres de l’animation japonaise, Allociné, les inRocks 2, Paris, 2013, p.58-61 #### Documents électroniques IMDb, Satoshi Kon, Perfect Blue, Millennium Actress, Tokyo Godfathers, Paprika [En Ligne]. http://www.imdb.com/name/nm0464804/?ref_=nv_sr_1 (consulté le 15 Mai 2017) http://www.imdb.com/title/tt0156887/?ref_=nv_sr_1 (consulté le 15 Mai 2017) http://www.imdb.com/title/tt0291350/?ref_=tt_rec_tti (consulté le 15 Mai 2017) http://www.imdb.com/title/tt0388473/?ref_=tt_rec_tti (consulté le 15 Mai 2017) http://www.imdb.com/title/tt0851578/?ref_=tt_rec_tti (consulté le 15 Mai 2017) Midnighteye.com, Interview with Satoshi Kon by Tom Mes, 2002, [En Ligne]. http://www.midnighteye.com/interviews/satoshi-kon/ (consulté le 20 Mai 2017) Essai vidéo ZHOU, Tony, Satoshi Kon – Editing Space and Time, EveryFramAPainting, 2014, 7min. https://www.youtube.com/watch?v=oz49vQwSoTE (consulté le 20 Mai 2017) Films KON, Satoshi, Perfect Blue, Japon, 1997, 81 min. 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