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Auteur : [[Anna Tsing]]
Connexion : [[Fiche - Le champignon de la fin du monde]]
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Temps de lecture : 3 heures et 18 minutes
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# Citation
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# Note
## Préface par Isabelle Stengers
> [!accord] Page 6
Mais l’Âge de l’Homme, mieux nommé Capitalocène, est aussi celui où se posera la question des « possibilités de vie dans les ruines du capitalisme ». Et cette question se posera, que les ruines dont il s’agit soient celles que le capitalisme nous laissera ou celles qu’il continuera à provoquer. C’est aux ruines qu’[[Anna Tsing]] demande que nous nous intéressions d’ores et déjà, sans nous laisser sidérer par la grande alternative à laquelle tout semble suspendu – un monde libéré ou non de l’emprise capitaliste.
> [!accord] Page 6
Lorsque l’on pense ruines, on pense souvent à des bâtiments calcinés où errent des habitants sinistrés, hébétés. Face à cet imaginaire tragique et désespéré, la question posée par [[Anna Tsing]] peut fonctionner comme un véritable antidote. S’intéresser aux ruines ne signifie pas contempler un paysage désolé mais apprendre à saisir ce qui, discrètement, s’y trame. Dans les ruines, il peut se passer bien des choses, des choses intrigantes, surprenantes ou effrayantes mais qui, le plus souvent, échappent à l’approche détachée de celui qui jauge et mesure une réalité offerte à ses entreprises. Les ruines appellent un mode d’observation qui a été délaissé par ceux qui ont exigé que la réalité se soumette à leurs propres catégories et réponde à leurs propres questions. Elles demandent ce que [[Anna Tsing|Tsing]] appelle l’art d’observer (art of noticing). Et elles demandent l’art du récit, qui nourrit l’imagination et la sensibilité, par-delà ce qui pourrait être « classé sans suite », comme réactionnaire, dérisoire ou insignifiant.
> [!accord] Page 7
Disons-le tout de suite, les champignons matsutakes offrent une double particularité. Ils trouvent dans les ruines la possibilité de vivre et de créer la possibilité pour d’autres vivants, y compris humains, de vivre. Et ils sont hautement appréciés au Japon, où ils ont pourtant quasiment disparu. En tant que tel ce champignon traverse donc les grandes dichotomies, entre organisme et environnement, entre nature et culture, entre objectif et subjectif, et il pose et repose la question des ruines dans cette traversée.
> [!accord] Page 8
Nul n’est passif dans ces histoires mais toute activité y est précaire, ne persiste que sous le signe d’une interdépendance foncière. Les champignons matsutakes pouvaient sembler appartenir à une immémoriale tradition japonaise, mais ils ont été les victimes collatérales de l’urbanisation du Japon – ils dépendaient de l’utilisation quotidienne des forêts par les paysans, et celles-ci ont été laissées à l’abandon. Les cueilleurs de matsutakes de l’Oregon qu’[[Anna Tsing]] nous fera rencontrer n’existeraient pas sans le goût nostalgique des Japonais pour le passé, mais ils ont en commun un attachement déterminé à une liberté qui signifie d’abord un refus de ce qui semblait appartenir à la norme désirable de la condition humaine, celle de citoyen productif et discipliné. Mais cette norme est elle-même en train de basculer dans le passé. La forêt de l’Oregon n’est pas seulement un lieu laissé à l’abandon car rendue non rentable pour l’exploitation dite rationnelle du bois. Elle propose aussi un modèle nouveau de rentabilité pour un capitalisme qui, aujourd’hui, ne prétend plus assurer l’emploi, ni même la reproduction de la force de travail dont il dépend.
> [!approfondir] Page 8
Tous les protagonistes des récits d’[[Anna Tsing]] ont leurs raisons mais aucune de ces raisons ne tient indépendamment des circonstances historiques qui les situent. Et c’est le cas même pour la manière dont le capitalisme s’est transformé, devenant ce qu’elle nomme un capitalisme « de captation », qui valorise sous forme de marchandise ce qu’il n’a pas produit mais s’est borné à capter : loin d’être le résultat d’une « évolution naturelle » cette transformation constitue un rebondissement inattendu – et largement méconnu en France – dans l’histoire tourmentée des rapports entre les États-Unis et le Japon (voir le passionnant chapitre 8). [[Anna Tsing]] est anthropologue, et elle fait partie de ces anthropologues qui, aujourd’hui, empêchent leurs collègues de penser en rond, qu’ils soient humanistes ou critiques, qu’ils célèbrent le cosmopolitisme tolérant de ce monde globalisé, construit par les hommes pour les hommes, ou qu’ils dénoncent l’emprise tout aussi globale du capitalisme sur ce monde et ses habitants.
> [!accord] Page 9
Dans son livre précédent, Friction: An Ethnography of Global Connection (2005), qui raconte la destruction des forêts de Bornéo et l’action de certains peuples indigènes, d’activistes urbains et d’associations internationales de protection de l’environnement, [[Anna Tsing|Tsing]] entendait déjà contester les références tant à un universel humain qu’à une emprise définie comme globale, qui évoquent toutes deux un idéal à venir où les échanges seraient sans friction, où chaque localité serait régie par une logique homogène à l’ensemble2. Dans Le Champignon de la fin du monde, les frictions – tensions, contradictions, malentendus, raccords bricolés – qui connectent des localités aux intérêts et perspectives divergentes, laissent la place à ces localités mêmes, et à ceux qui les peuplent.
> [!accord] Page 9
Lorsque nous lisons les anthropologues revenus de leurs terrains en pays lointains, nous savons qu’il serait malséant de juger à l’aune de nos évidences les modes de pensée et les coutumes qu’ils rapportent. Mais [[Anna Tsing]] nous force à ne pas juger là où nous sommes portés à le faire, par exemple lorsqu’il s’agit de cette fameuse « liberté » dont les cueilleurs de l’Oregon sont si fiers. On reconnaît trop bien, ici, le profil de ceux qui, s’ils n’ont jamais voté, ont dû choisir Donald Trump. On reconnaît trop bien cette volonté de ne pas savoir, de ne pas penser. La forêt de l’Oregon, loin d’échapper à l’emprise capitaliste, abrite des vies précaires, dépendantes d’une captation indifférente à leur passion pour l’autonomie.
> [!accord] Page 11
Chaque fois que l’anthropologue suit la piste des matsutakes – au Japon, aux États-Unis, en Chine, en Finlande – elle a rencontré non « le » champignon, objet identifié par la science, mais des champignons, dont la valeur est associée à des ambitions différentes, et même à des sciences différentes. Et chaque fois elle a rencontré des forêts différentes, créées par des histoires différentes, toujours connectées aux préoccupations des humains pour qui elles comptent sur un mode toujours particulier. Pas plus que « la » nature ou « l’ » homme, elle ne rencontre « la » forêt mais des gens et des arbres qui ont « fait histoire » les uns avec les autres, les uns par les autres, et jamais indépendamment de leurs connexions avec d’autres encore. Histoires tissées de contingences, de perturbations continues ou brutales, de ruines irréversibles mais aussi, parfois, de reprises qui ouvrent la possibilité de faire revenir de nombreuses formes de vie, humaines et non humaines.
> [!accord] Page 11
À la question de la possibilité de vie dans les ruines il n’y a pas de réponse globale. Les ruines, lieux de rencontres marquées par la contingence, de connexions marquées par la précarité, ne donnent pas d’assurance, et le livre de [[Anna Tsing|Tsing]] n’en donne pas non plus. S’il y a de la joie, dans ce livre, il y a aussi de l’effroi. On ne peut qu’avoir froid dans le dos lorsqu’[[Anna Tsing]] décrit (chapitre 19) l’extractivisme déchaîné par la course à l’enrichissement qu’elle a observé dans le Yunnan. Mais il y a surtout un appel à penser la question de la « viabilité », une viabilité qui ne traduit pas l’adaptation d’un vivant particulier à « son » environnement, mais qui émerge de la manière dont les vivants composent entre eux, sont susceptibles de tisser les uns avec les autres des rapports qui inventent des possibilités de vie.
> [!accord] Page 11
Elle rejoint ainsi un courant de la biologie contemporaine qui s’émancipe des abstractions du néodarwinisme, avec sa définition d’avantages sélectifs attribués à chaque espèce, pour une pensée d’agencements foncièrement multispécifiques où aucun avantage n’a de sens indépendamment des rapports d’interdépendance3. Parmi les vivants multicellulaires, les champignons sont les champions de tels agencements, et leurs premiers artisans, eux qui ne vivent que par association symbiotique et ont, depuis 450 millions d’années, rendu possible la colonisation végétale des terres émergées. « Notre » monde commence avec les champignons et c’est d’eux que, avec tous les autres « terriens », nous dépendrons jusqu’à la fin. Mais c’est aussi dans « notre » monde qu’a pu s’imposer comme rationnel le rêve de monocultures idéalement hors sol, ou du moins aussi indépendantes que possible des « caprices de la nature » : forcées à vivre et à se reproduire telles quelles, séparées de manière maniaque de leur capacité de faire histoire avec d’autres.
> [!accord] Page 12
Posant la question de la viabilité, on pourrait dire qu’[[Anna Tsing]] pose une question ontologique : comment caractériser les êtres qui peuplent ce monde ? La réponse à cette question n’a rien de neutre. Des Japonais font croisade pour recréer une forêt où reviendraient les matsutakes qu’ils aiment tant. Les gestionnaires de l’Oregon ont raté la réponse à la question d’une version « rationnelle » de l’ancienne forêt indienne, si rentable. Mais que les croisés et les gestionnaires aient été animés par des intérêts « humains » ne signifie pas que ces intérêts soient souverains. Que du contraire, ils doivent, ou auraient dû, en passer par les rythmes, les temporalités, les exigences d’êtres enchevêtrés, qui ne se plient pas à leur projet. La viabilité, le « cela tient », émerge d’un agencement dont les intérêts humains peuvent ou non être partie prenante, mais dont ils ne sont jamais partie déterminante.
> [!approfondir] Page 14
Ainsi, la question « est-ce viable ? » est une question que doit poser un innovateur se demandant si ce qu’il a mis au point trouvera preneur. Et, si lui-même est tenté par l’idée que la qualité intrinsèque de ce qu’il propose devrait être déterminante, ceux que l’on appelle les « commerciaux » savent parfaitement qu’il ne s’agit là que de l’amorce, parfois insignifiante, de l’histoire. Il va savoir articuler un enchevêtrement de toutes sortes de contraintes : rendre désirable le « produit », magnifier les différences avec les concurrents, négocier avec les réglementations, parer aux questions éthiques, supputer le prix qu’accepteront de payer les éventuels acheteurs, identifier les éventuelles situations de blocage4, etc.
> [!accord] Page 14
Le théoricien qui critique « le marché » ou le célèbre comme favorisant l’innovation, la sélection du meilleur, se réfère à un monde idéalement sans histoires. Les histoires « amorales » que raconte [[Anna Tsing]] devraient alerter quant à la manière dont ce genre de théorisation laisse l’intelligence des possibles à ceux qui savent en profiter, et sépare les autres de leur capacité à « faire des histoires ».
> [!accord] Page 14
Cette impuissance à faire des histoires pourrait désigner l’« Homme » de l’Anthropocène, cette époque où les pouvoirs couplés des États et du capitalisme ont assigné à notre histoire une identité stable, qui a été nommée « progrès ». Mais le progrès désigne aussi le triomphe de l’Homme s’émancipant des « caprices de la nature ». [[Anna Tsing]] a récemment proposé le terme « plantationocène5 » qui nous fait remonter au premier dispositif qui ait effectivement réalisé cette émancipation : l’invention, à partir du XVIe siècle, des plantations de canne à sucre.
> [!accord] Page 15
Ce que les Portugais ont créé au Brésil est un modèle d’agriculture industrielle, capable de tenir et de s’étendre dans les lieux les plus divers sans perdre son identité – quasiment « hors sol » – et cela avant le développement de la production industrielle sur le sol européen. Ce modèle, [[Anna Tsing]] le caractérise par sa « scalabilité », terme technique désignant une logique de fonctionnement susceptible de se maintenir à toute échelle, et notamment celle d’un dispositif informatique qui reste opérationnel quel que soit le nombre d’usagers connectés. Mais, avec l’exemple de la plantation, cette logique désigne son coût : une logique scalable exige que ce à quoi elle s’applique soit séparé de toute possibilité de faire histoire, soit rendu amnésique et anonyme6
> [!accord] Page 16
Comme la viabilité, la scalabilité, dans l’usage original qu’en propose [[Anna Tsing]], constitue une notion transversale problématique, qui prend des significations distinctes selon l’horizon pratique qu’elle ouvre. Elle a ouvert l’histoire de la physique car la notion même de « masse » célèbre le triomphe de la scalabilité : le Soleil ne régit pas la course des planètes, il n’est qu’une masse comme elles et comme la célèbre pomme dont la chute aurait inspiré Newton. La loi de la gravitation universelle vaut pour toutes les masses, à toutes distances. Et l’idée de « loi », valant pour tous, fait la grandeur de l’État de droit, étrange grandeur, d’ailleurs, si l’on se souvient qu’elle se défend de distinguer entre misérable et puissant (telle cette « personne » qu’est, au regard de la loi, une entreprise tel Monsanto). Cependant, ces deux exemples traduisent, chacun à sa manière, un régime d’exception.
> [!accord] Page 16
Lorsqu’il est question de procédés scientifiques ou industriels en revanche, la possibilité même de renvoyer le « reste » à l’anecdotique est le fruit d’opérations coûteuses et sophistiquées : la stabilité, la reproductibilité doivent se gagner de manière laborieuse et toujours risquée. Et, lorsqu’il s’agit des êtres vivants, humains et non humains, leur non-indépendance foncière se traduit par une bataille sans cesse reconduite pour assigner une identité stable contre ce qui les « contaminerait », les engagerait dans d’autres histoires, les ferait participer à d’autres agencements. Que l’on pense aux préoccupations maniaques des chercheurs en éthologie pour éviter que leurs animaux deviennent « attachés » aux humains, c’est-à-dire que leur comportement soit « contaminé », ne puisse plus être attribué à l’animal indépendamment de ses histoires avec les humains. Mais que l’on pense aussi aux travaux de Foucault : fabriquer un humain discipliné, un citoyen ou un travailleur fiable, tout à la fois soumis et motivé, un Homo œconomicus « rationnel », sans mémoire et indifférent à ce qui n’est pas son intérêt immédiat n’est pas une mince affaire.
> [!information] Page 17
La notion de scalabilité telle qu’[[Anna Tsing]] l’introduit ne permet pas seulement de caractériser ce que suppose le pouvoir donné aux théories, elle donne également de ce pouvoir une version que l’on dira « matérialiste » au sens marxiste du terme – une version qui met l’accent sur les modes de production de ce qui pourra être défini comme scalable en tant que la lutte sans cesse reconduite contre ce qui lui est ou lui devient rétif, contre les insoumissions, les contaminations, les illégalismes et autres possibilités d’entrée dans des agencements non scalables. Elle met en rapport scalabilité et éradication ou production de non-viabilité. Mais aussi, et peut-être surtout, elle dramatise ce fait nouveau : aujourd’hui le capitalisme s’est, quant à lui, libéré de l’idéal de la scalabilité qu’il partageait avec l’État et la plupart des sciences. Oui, il existe encore des usines régies par un droit du travail contraignant, des régimes salariaux assurant la reproduction de la force de travail et des plantations d’huile de palme, désastre écologique désormais présenté comme « durable ». Mais la captation permet de mettre sur le marché des biens issus d’un travail qu’on ne peut plus dire salarié, que ce soient la cueillette des champignons de l’Oregon ou le labeur quasi forcé des miséreux du Sud et de leurs enfants.
> [!approfondir] Page 17
[[Anna Tsing]] aime les forêts, intrinsèquement non scalables, c’est-à-dire rendues vulnérables, voire même non viables, par les projets visant la scalabilité, par la gestion dite rationnelle qui les réduit à un peuplement d’arbres. Elle n’est cependant pas moraliste. Elle n’oppose pas le non-scalable et le scalable comme le bien et le mal, le vrai et le faux ou le naturel et l’artificiel. Certaines ruines, où se sont effondrés les projets de scalabilité, sont terrifiantes, certaines productions de scalabilité défendables. Si elle pose la question des possibilités de vivre dans les ruines du capitalisme, ce n’est pas dans une perspective postcapitaliste, car les ruines et leurs champignons sont muets à ce sujet. C’est plutôt pour défendre cette possibilité contre la mutilation des imaginations, et en particulier celle de ses collègues académiques dès lors qu’ils confèrent à leurs catégories le pouvoir de définir ce qui compte et ce qui ne sera qu’anecdotique ou parasite.
> [!information] Page 18
[[Anna Tsing]] voudrait entraîner dans les ruines des lecteurs curieux, à l’imagination ouverte, mais aussi ses collègues historiennes, économistes, féministes critiques, anthropologues, biologistes, agronomes, écologistes, partager avec elles et eux l’art d’observer, de raconter des histoires dont les humains ne sont pas au centre mais où ils ne jouent pas non plus forcément le rôle d’intrus, contre lesquels « la nature » devrait être protégée. La viabilité des anciennes forêts à matsutakes japonaises incluait les paysans, celle des si rentables forêts de l’Oregon incluait les feux de forêts indiens, bannis tant par les gestionnaires que par les amoureux de la nature « sauvage ». L’histoire de leur ruine est d’autant plus intéressante qu’il ne s’agit pas d’une déforestation massive comme celle qui a été commise à Bornéo. La ruine été le fait de ceux qui croyaient savoir ce qu’est une forêt et comment la conserver, comment l’exploiter en préservant la ressource. Et l’histoire de leur possible régénération ne demande pas des humains respectueux – aucun protagoniste de la vie d’une forêt ne respecte les autres – mais des humains qui apprennent à situer leurs propres intérêts dans l’enchevêtrement jamais innocent, jamais optimal, c’est-à-dire jamais hors histoire, qui fait la viabilité d’une forêt.
> [!accord] Page 18
Aujourd’hui, ce qui a été négligé est en train de s’imposer comme protagoniste de plein droit, doté de la capacité d’intervenir et de faire payer chèrement l’abstraction de nos définitions. Les ruines sont partout. Et je ne pense pas seulement aux désastres liés à l’instabilité climatique, à la paupérisation galopante, à la peur haineuse qui nous contamine, mais aussi à la toxicité de l’air que nous respirons, aux conséquences peu à peu détectées des cocktails de molécules qui circulent dans les corps humains et animaux, à la vulnérabilité des monocultures aux épidémies, aux résistances développées par les vecteurs de ces épidémies, etc. Le miracle du livre d’[[Anna Tsing]] est qu’elle n’ignore rien de tout cela, qu’elle ne nous promet rien, mais que son écriture, tout à la fois poétique et précise, peuple nos imaginations et nous interdit le désespoir car elle rend présents les mondes multiples et enchevêtrés que, avec ou sans nous, même dans nos ruines, les vivants continuent à fabriquer les uns avec les autres.
> [!information] Page 19
> 2. C’est dans ce livre que naît le terme quelque peu énigmatique, salvage, traduit ici par « captation ». [[Anna Tsing|Tsing]] y rappelle d’abord (p. 31) l’expression classique « salvage frontier », issue de l’histoire de la récolte de caoutchouc dans la jungle amazonienne – une histoire de violence, de cultures en conflits, de confrontation à une nature impitoyable, qui transforme en barbares des hommes auparavant civilisés. Mais, aujourd’hui, cette histoire de l’« Apocalypse amazonienne » fait partie du répertoire utilisé par les associations internationales dont le projet est de « sauver » tant l’environnement que les peuples victimes de spoliation, mais dont les mots d’ordre globaux sont eux-mêmes vecteurs de friction et de division. Salvage, qui, en anglais, signifie notamment « sauver de la destruction », apparaît ainsi p. 32 comme une forme de mot valise, marquant la relation trouble entre sauver et détruire. On retrouve cette relation trouble dans l’histoire de la forêt de l’Oregon, protégée d’une exploitation commerciale sauvage par un projet de « gestion rationnelle », la rationalité désignant la nécessité de conserver et d’améliorer la ressource. Mais cette protection a détruit la forêt, car elle l’a séparée de l’interaction séculaire avec le peuple Klamath dont elle était issue. Les arbres « rentables » ont été les victimes de ce qui devait assurer leur pérennité. Restent les champignons, leurs pins tordus, et leurs cueilleurs.
> [!bibliographie] Page 19
> 4. Ainsi il est extrêmement frustrant pour les innovateurs que soient aujourd’hui encore non viables d’autres claviers que l’Azerty, dont la conception traduisait le risque d’emmêlement des tiges de machines à écrire mécaniques. Cette situation bloquée, que les Anglo-Saxons appellent « entrenchment », n’a été voulue par personne, mais d’autres blocages sont liés à des stratégies plus délibérées.
> [!bibliographie] Page 20
> 6. Cette logique est apparentée à la « logique des quiconques » que, dans Au temps des catastrophes (Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, Paris, 2009, p. 94-95), j’ai associée aux catégories de la gestion étatique moderne.
## Activer les enchevêtrements
> [!accord] Page 21
Depuis les Lumières, les philosophes occidentaux nous ont montré une Nature magnifiée et universelle tout autant que passive et mécanique. La nature constituait un arrière-fond et était une ressource apprivoisable et maîtrisable par l’Homme pour la manifestation de ses intentions morales. On a laissé aux fabulistes, y compris à ceux qui n’étaient ni occidentaux ni civilisés, le soin de nous rappeler les activités vivantes de tous les êtres, humains comme non humains.
> [!accord] Page 21
Plusieurs choses sont arrivées qui ont sapé cette division du travail. En premier lieu, cet apprivoisement et cette maîtrise ont produit un tel désordre que l’on n’est plus très sûr de savoir si la vie sur Terre restera possible. En second lieu, les enchevêtrements interspécifiques que l’on pensait autrefois être le matériel de base des fables sont désormais pris en compte dans les discussions très sérieuses entre biologistes et écologistes qui ont montré comment la vie avait besoin des échanges réciproques entre de multiples êtres différents. Les humains ne pourront pas survivre s’ils foulent aux pieds tous les autres. En troisième lieu, partout dans le monde, les femmes et les hommes ont réclamé le même statut que celui autrefois réservé à l’Homme. Cette présence récalcitrante mine l’intentionnalité morale de la masculinité chrétienne de l’Homme, qui avait séparé l’Homme de la Nature.
> [!accord] Page 22
Ces chapitres constituent un agencement ouvert, pas une machine logique ; ils signalent l’immensité de tout ce qui reste à faire. Ils s’entremêlent et s’interrompent les uns les autres – à l’image du monde morcelé que j’essaie de décrire. Les photographies constituent un autre fil à suivre : elles racontent, parallèlement au texte, une histoire sans en être une illustration directe. Ce recours à des images veut témoigner de l’esprit de mon argument plutôt que des scènes discutées.
> [!information] Page 22
Mais je propose aussi une « troisième nature » pour rendre compte de ce qui réussit à vivre malgré le capitalisme. Pour tenter de remarquer cette troisième nature, il nous faut échapper à l’idée que le futur est cette direction particulière qui ouvre le chemin devant nous. Comme les particules virtuelles dans un champ quantique, de multiples futurs apparaissent et disparaissent du champ des possibles ; la troisième nature émerge de cette polyphonie temporelle. Or, les histoires de progrès nous ont rendus aveugles. Pour apprendre à connaître le monde sans avoir recours à elles, j’esquisse des agencements ouverts de modes de vie entremêlés de telle manière qu’ils forment des coalitions coordonnées entre des rythmes temporels extrêmement divers. La forme et les propositions que j’expérimente dans cette narration se co-induisent.
> [!accord] Page 23
Dans l’humus de la forêt, des corps fongiques s’étendent en réseaux et en rhizomes, reliant les racines et les sols minéraux, longtemps avant de produire des champignons. C’est la même chose pour les livres : ils résultent de collaborations cachées. Je ne dresserai pas la liste des personnes concernées – ce serait hors de propos –, mais je commencerai avec les expériences collaboratives qui ont rendu ce livre possible. À la différence de la plupart des recherches récentes en ethnographie, la recherche qui est à l’origine de cette enquête a été menée sous forme d’expériences collaboratives. Bien plus, les questions qui m’ont semblé valoir le plus la peine ont émergé d’entrelacements de discussions intenses où je n’étais qu’une participante parmi d’autres.
> [!accord] Page 23
Ce livre est le fruit du travail du Matsutake Worlds Research Group : Timothy Choy, Lieba Faier, Elaine Gan, Michael Hathaway, Miyako Inoue, Shiho Satsuka et moi-même. Dans la plus grande partie de l’histoire de l’anthropologie, l’ethnographie réalise des performances en solo. Notre groupe, lui, s’est réuni pour explorer une nouvelle manière de faire de l’anthropologie dans un processus de collaboration continu. Le problème de l’ethnographie est d’apprendre à penser une situation avec les informateurs ; les catégories nécessaires à la recherche se développent au cours de la recherche, pas avant. Comment peut-on avoir recours à cette méthode quand on travaille avec d’autres chercheurs, chacun s’informant à partir de connaissances locales différentes ? Au lieu d’une connaissance de l’objet a priori, comme dans la « big science », notre groupe a décidé de laisser ses objectifs de recherche émerger au cours même des processus collaboratifs. Nous avons relevé ce défi en nous engageant dans des formes très variées de recherche, d’analyse et d’écriture.
> [!information] Page 24
De plus, nos travaux font appel à différents genres qui vont de l’essai à l’article2. Grâce au travail de l’équipe et à celui de Sara Dosa, réalisatrice de films, Elaine Gan et moi-même avons conçu un espace Internet pour recueillir des histoires de cueilleurs, de chercheurs, de commerçants et de gestionnaires de forêts sur plusieurs continents : <www.matsutakeworlds.org>. La pratique d’Elaine Gan, qui mêle art et science, a inspiré elle aussi d’autres collaborations3. Le film de Sara Dosa The Last Season s’y ajoute
> [!information] Page 25
Bien d’autres sortes de collaborations ont eu lieu au cours de l’élaboration de ce livre. Je voudrais insister sur deux aventures intellectuelles locales mais aussi importantes l’une que l’autre. J’ai eu le privilège de faire l’apprentissage des science studies féministes à l’université Santa Cruz de Californie, et plus particulièrement en enseignant auprès de [[Donna Haraway]]. Là, j’ai eu un aperçu de la manière dont la recherche universitaire pouvait croiser les sciences naturelles et les cultural studies, pas seulement sous le biais de la critique mais aussi pour connaître le monde en train de se construire. Une de nos productions a été la confection d’histoires multispécifiques. C’est la communauté scientifique des études féministes de Santa Cruz qui a rendu et continue à rendre mon travail possible. C’est également grâce à elle que j’ai rencontré beaucoup de futurs compagnons. Andrew Mathews m’a généreusement reconduite dans les forêts. Heather Swanson m’a aidée à examiner dans le détail ce que peut une comparaison et, par-là, à affiner ma manière de penser le Japon. Kirsten Rudestam m’a parlé de l’Oregon. J’ai beaucoup appris de mes échanges avec Jeremy Campbell, Zachary Caple, Roseann Cohen, Rosa Ficek, Colin Hoag, Katy Overstreet, Bettina Stoetzer et bien d’autres.
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> [!information] Page 26
Simultanément, la force des critical studies féministes portant sur le capitalisme, que ce soit à Santa Cruz mais aussi ailleurs, m’a amenée à mieux connaître le capitalisme, au-delà de ses réifications héroïques. Si je continue à m’intéresser aux catégories marxistes, malgré les relations souvent difficiles qu’elles entretiennent avec les descriptions précises, c’est dû à la sagacité de mes collègues féministes, en particulier Lisa Rofel et Sylvia Yanagisako. L’Institute of Advanced Feminist Research de l’université de Californie à Santa Cruz a été à l’origine de mes premières tentatives pour décrire de manière structurelle les chaînes logistiques globales, en tant que machines de traduction, comme le font des groupes de recherche de l’université de Toronto (où j’ai été invitée par Tania Li) et de l’université du Minnesota (où j’ai été invitée par Karen Ho). J’ai eu la chance de bénéficier pendant une courte période, avant son décès, des encouragements de Julie Graham. La perspective de la « diversité économique » dont elle est à l’origine avec Kathryn Gibson n’a pas été une aide seulement pour moi mais aussi pour de nombreux autres chercheurs. Sur la question du pouvoir et de la différence, les échanges à Santa Cruz avec James Clifford, Rosa Ficek, Susan Harding, Gail Hershatter, Megan Moodie, Bregje van Eekelen et bien d’autres ont été essentiels.
## Prologue : senteurs d’automne
> [!accord] Page 32
La précarité a pu, un temps, sembler être le destin des moins privilégiés. Maintenant, il semble que ce soient nos vies mêmes qui sont devenues précaires – y compris pour ceux qui ont les poches pleines. Alors qu’à la moitié du XXe siècle les poètes et philosophes se plaignaient d’être enfermés dans un monde trop stable, nous sommes maintenant nombreux, au Nord comme au Sud, à devoir faire face à un désordre sans fin.
> [!accord] Page 32
Ce livre témoigne de ces trajets avec des champignons qui m’ont permis d’explorer l’indétermination et les conditions de la précarité, c’est-à-dire ce qu’est la vie sans promesse de stabilité. Quand, en 1991, l’Union soviétique s’est effondrée, j’ai lu que des milliers de Sibériens, soudain privés des garanties de l’État, s’étaient rués dans les forêts cueillir des champignons1. Si ce ne sont pas ces champignons-là dont je suis la trace, ils illustrent bien ce que je veux dire : la vie hors de contrôle des champignons est un don – et un guide – quand le monde que nous pensions sous contrôle a disparu.
> [!information] Page 32
Si je ne peux pas ici vous offrir de champignons, j’espère du moins que vous me suivrez pour humer les « arômes d’automne » célébrés dans le poème en exergue. C’est le parfum des matsutakes, un groupe de champignons sauvages aromatiques particulièrement appréciés au Japon. On y aime les matsutakes car ce sont des marqueurs de la saison automnale. Leur parfum évoque la tristesse perceptible après un été fécond, mais il signale aussi l’intensité aiguë et la sensibilité accrue de l’automne. De telles sensibilités sont requises pour sonder la fin d’un été possible, d’un progrès global qui aura semblé si manifeste : les arômes d’automne me ramènent à une vie commune sans garantie.
> [!accord] Page 33
Quand, en 1945, Hiroshima fut détruite par une bombe atomique, il a été rapporté que la première créature vivante à émerger dans le paysage désolé était un champignon matsutake3
> [!accord] Page 34
D’un seul coup, on a pris conscience que les humains pouvaient détruire toute possibilité de vie, de viabilité4, sur la planète, que ce soit de manière intentionnelle ou non. Cette prise de conscience n’a fait qu’augmenter quand nous avons appris ce qu’étaient la pollution, l’extinction des espèces et le changement climatique. Une moitié de la précarité actuelle est le lot de la Terre : quelles sortes de perturbations humaines pouvons-nous supporter ? En dépit de tous les discours sur le développement durable, quelles sont nos chances de transmettre à nos descendants, de toutes espèces, un environnement vivable ?
> [!accord] Page 34
La bombe d’Hiroshima a aussi ouvert la porte à l’autre moitié de la précarité d’aujourd’hui : les surprenantes contradictions du développement d’après-guerre. Après la guerre, les promesses de modernisation, soutenues par les bombes américaines, semblaient éclatantes. Chacun allait en bénéficier. La direction du futur était bien connue ; mais est-ce encore le cas ? D’un côté, aucun endroit au monde n’est laissé indemne par cette économie politique globale, construite à partir du dispositif de développement mis en place après la guerre. De l’autre, alors même que les promesses de développement continuent à servir d’appât, on semble en avoir perdu les moyens. La modernisation devait combler le monde – communiste comme capitaliste – d’emplois, et pas seulement de n’importe quel type d’emplois mais d’« emplois dans la norme », avec leurs avantages et leurs salaires stables. Ce type d’emploi est désormais assez rare ; la plupart des gens dépendent de moyens de vie bien plus irréguliers. L’ironie de notre époque est donc que chacun dépend du capitalisme alors que de moins en moins de gens bénéficient de ce qu’on avait pris l’habitude d’appeler un « emploi stable ».
> [!information] Page 35
Les matsutakes sont des champignons sauvages qui vivent dans les forêts perturbées par les humains. Comme les rats, les ratons laveurs et les cafards, ils s’accommodent bien de certains des dégâts environnementaux provoqués par les humains. Mais ils ne sont pas une nuisance ; ils sont un plaisir gourmet précieux – au moins au Japon, où le prix des matsutakes peut en faire parfois les champignons les plus chers au monde. Grâce à leur capacité à nourrir les arbres, les matsutakes aident les forêts à prospérer dans des endroits hostiles. Suivre les matsutakes nous guide vers des possibilités de coexistence dans des environnements perturbés. Ce n’est pas une excuse pour de nouveaux dommages. Mais les matsutakes nous montrent un type de survie collaboratif.
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Les matsutakes mettent aussi en lumière les craquements en cours dans l’économie politique globale. Au cours des trente dernières années, ils sont devenus des marchandises mondiales et ils sont recherchés dans les forêts de tout l’hémisphère nord et expédiés frais au Japon. Bien des cueilleurs de matsutakes appartiennent à des minorités culturelles déplacées et sans attaches. Ainsi, dans le Nord-Ouest Pacifique des États-Unis la plupart des cueilleurs de matsutakes sont des réfugiés du Laos et du Cambodge. Du fait de leur prix élevé, les matsutakes contribuent de manière substantielle aux moyens de vivre partout où on les cueille et encouragent même la revitalisation de cultures.
> [!accord] Page 35
Néanmoins, le commerce des matsutakes ne nous entraîne pas sur les chemins du rêve « Progrès » qui a caractérisé le XXe siècle. La plupart des cueilleurs avec lesquels j’ai parlé racontent des histoires terribles de déplacements et de pertes. La cueillette commerciale est l’une des meilleures manières d’obtenir le minimum nécessaire pour ceux qui n’ont aucun autre choix de vie. Mais de quel type d’économie s’agit-il ? Les cueilleurs de champignons sont à leur compte ; aucune société ne les emploie. Ils n’ont ni salaire ni avantages sociaux ; les cueilleurs vendent tout simplement les champignons qu’ils ont trouvés. Il y a des années sans champignons, et les cueilleurs doivent alors se débrouiller autrement. La cueillette des champignons sauvages à des fins commerciales est exemplaire d’un mode de vie précaire, sans sécurité.
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En suivant le commerce et l’écologie des matsutakes, ce livre aborde l’histoire des modes de vie et des environnements précaires. À chaque fois, je me suis retrouvée plongée au cœur d’un monde constitué de patchs5, une mosaïque d’agencements ouverts enchevêtrant différentes manières de vivre, chacune déployant à son tour une autre mosaïque de rythmes temporels et d’arcs spatiaux. Je considère que seule la reconnaissance de la précarité actuelle comme une condition répandue sur l’ensemble de la Terre peut nous permettre de caractériser ainsi ce qu’est la situation du monde. Aussi longtemps que les analyses qui font autorité auront comme postulat la croissance, les experts ne percevront pas l’hétérogénéité de l’espace et du temps, alors même qu’il s’agit d’une évidence pour les participants et les observateurs ordinaires. Mais les théories de l’hétérogénéité sont encore balbutiantes. Pour apprécier l’imprédictibilité morcelée associée à notre condition actuelle, nous devons faire un effort d’imagination. L’objet de ce livre est d’aider dans cette démarche – grâce aux champignons.
> [!accord] Page 37
À quoi ressemble le capitalisme sans le progrès ? Il ressemble à un ensemble de patchs : la concentration des richesses est possible parce que la valeur produite dans des patchs imprévus reste appropriable par le capital.
> [!accord] Page 37
Des hypothèses concernant l’expansion n’ont pas hésité à se glisser dans le formalisme de la biologie des populations. De nouveaux développements en matière d’écologie permettent dorénavant de penser très différemment : notamment par l’introduction d’interactions transspécifiques et d’histoires troubles issues d’écosystèmes perturbés. Dans cette période de faibles espoirs, je m’intéresse aux écologies issues de la perturbation dans lesquelles de nombreuses espèces vivent parfois ensemble sans harmonie et sans opération de conquête.
> [!accord] Page 37
Même si je refuse de réduire l’économie à l’écologie, ou l’inverse, il y a une connexion entre l’économie et l’environnement qu’il me semble important d’introduire sans attendre : l’histoire humaine de la concentration de richesse qui fait à la fois des humains et des non-humains des ressources dans lesquelles investir. Cette histoire a poussé les investisseurs à enrôler dans l’aliénation aussi bien les gens que les choses, à les soumettre à cette idée qu’il est possible de vivre isolé, indépendamment des autres, comme si l’enchevêtrement des vies n’avait pas d’importance7. Dans
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Dans le processus d’aliénation, les personnes et les choses deviennent des ressources mobiles : elles peuvent être déplacées du monde dans lequel elles vivaient, sur des distances considérables, pour être échangées contre d’autres biens vivant dans d’autres mondes, partout ailleurs8. Ce processus est sensiblement différent de celui consistant, en toute simplicité, à considérer les interactions comme faisant partie intégrante d’un monde vivant – par exemple, en mangeant et en étant mangé. Dans ce dernier cas, les espaces où cohabitent de multiples espèces restent inchangés. L’aliénation ne tient aucun compte de l’enchevêtrement des espaces de vie. Le rêve de l’aliénation suscite des modifications du paysage dans lesquelles seule une ressource isolée importe ; tout le reste devient mauvaise herbe ou déchet. Ici, prendre soin des enchevêtrements qui font un espace de vie semble inefficace, voire archaïque. Quand une ressource particulière ne peut plus être produite, l’espace est tout simplement abandonné. Le bois a été coupé, il n’y a plus de pétrole, le sol ne peut plus nourrir les récoltes : la recherche de ressources se poursuit ailleurs. Ainsi, la simplification qui accompagne l’aliénation produit des ruines, des espaces abandonnés du seul point de vue de la production de ressources.
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Ce livre ne porte pas sur le Japon mais, pour commencer, le lecteur doit être informé d’un certain nombre de choses au sujet des matsutakes au Japon9. Le matsutake est pour la première fois apparu dans un texte au VIIIe siècle, dans le poème mis en exergue. Le champignon y est déjà célébré pour son parfum qui embaume l’automne. Le champignon est devenu commun autour de Nara et de Kyoto où on avait déforesté les montagnes à la recherche de bois pour construire des temples et alimenter les forges. Ce sont donc les perturbations induites par les humains qui ont permis au Tricholoma matsutake d’émerger au Japon. Son hôte le plus commun est le pin rouge du Japon (Pinus densiflora) qui pousse sur les sols minéraux et ensoleillés laissés par la déforestation humaine. Quand, au Japon, les forêts peuvent se reconstituer, sans plus de perturbations humaines, des arbres feuillus font de l’ombre aux pins, les empêchant de pousser.
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La période Edo a pris fin avec la restauration Meiji mais aussi avec la modernisation rapide du Japon. La déforestation s’est poursuivie rapidement, favorisant les pins et les matsutakes. Dans la région de Kyoto, matsutake s’est imposé comme un terme générique pour « champignon ». Au début du XIXe siècle, les matsutakes étaient devenus très communs. Néanmoins, au milieu des années 1950, la situation a commencé à changer. On a coupé les arbres des forêts pour laisser place à des plantations d’arbres de rapport ou au développement urbain. Ou encore les forêts ont été abandonnées par les paysans qui s’installaient en ville. Les combustibles fossiles ont remplacé le bois de chauffage et le charbon de bois ; les paysans ont cessé d’utiliser les zones boisées qui restaient, et des fourrés épais d’arbres feuillus se sont développés. Les collines, jadis couvertes de matsutakes, étaient désormais trop ombragées pour l’écologie des pins. Les pins affaiblis par l’ombre furent tués par un nématode envahissant. Au milieu des années 1970, le matsutake était devenu rare dans tout le Japon.
> [!accord] Page 42
Au cours des vingt dernières années, des appellations se sont consolidées. À travers toute l’Europe, la plupart des matsutakes sont désormais appelés Tricholoma matsutake13. En Amérique du Nord, il semble qu’on ne trouve T. matsutake que dans l’Est et dans les montagnes du Mexique. Dans l’ouest de l’Amérique du Nord, les matsutakes locaux sont considérés comme appartenant à une autre espèce, T. magnivelare14. Néanmoins, certains chercheurs pensent que tant que les dynamiques de spéciation ne sont pas éclaircies le terme générique « matsutake » est le meilleur moyen pour identifier ces champignons aromatiques15. Je me range à cet avis sauf quand je discute des problèmes de classification.
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> 3. Des négociants chinois de matsutakes ont été les premiers à me raconter cette histoire que j’ai d’abord prise pour une légende urbaine ; néanmoins, un scientifique formé au Japon m’a confirmé l’existence de cette histoire dans la presse japonaise des années 1990. Je ne l’ai pas encore retrouvée. Il n’en reste pas moins que la bombe qui a explosé en août correspond au début de la saison de maturation du matsutake. Le degré de radioactivité de ces champignons reste un mystère non éclairci. Un chercheur japonais voulait étudier la radioactivité des matsutakes d’Hiroshima, mais les pouvoirs publics lui ont demandé de laisser tomber ce sujet. La bombe états-unienne a explosé à plus de 500 mètres au-dessus de la ville ; selon la version officielle, la radioactivité aurait été emportée par le système des vents et il y aurait eu peu de contamination locale
> [!bibliographie] Page 44
> 7. Marx a parlé d'« aliénation » pour parler en particulier de la séparation du travailleur du processus et des produits de la production, mais aussi des autres travailleurs. Karl MARX, Manuscrits de 1844, Garnier-Flammarion, Paris, 1999. J’étends le sens de ce terme pour prendre en compte la séparation des non-humains aussi bien que des humains d’avec leur processus de vie.
> 8. L’aliénation était aussi une condition intrinsèque des sociétés socialistes industrielles d’État au XXe siècle. Comme c’est une question de plus en plus obsolète, je ne la discute pas ici.
## Première partie - Que reste-t-il ?
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Mais ce n’était pas seulement une question d’odeur qui me troublait. Qu’est-ce que des membres de la tribu Mien, des champignons pour Japonais gourmets et moi-même faisions là, dans une ancienne forêt industrielle en ruines de l’Oregon ? Je vivais depuis longtemps aux États-Unis et je n’avais jamais entendu parler de ce genre de chose. Ce campement Mien me ramenait dans le passé, à mon premier terrain en Asie du Sud-Est ; quant aux champignons, ils réveillaient mon intérêt pour l’esthétique et la cuisine japonaise. La forêt détruite, en revanche, ressemblait à un épisode cauchemardesque de science-fiction.
### 1 - L’art d’observer
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Je ne suis pas en train de proposer de revenir à l’âge de pierre. Mon projet n’est pas réactionnaire ni même conservateur, mais simplement subversif. Il semble que l’imagination utopique soit piégée, comme le capitalisme, l’industrialisme et la population humaine, dans un futur unique où il n’est question que de croissance. Tout ce que je tente de faire, c’est d’essayer de faire dérailler la machine.
Ursula K. LE GUIN, « A non-Euclidean view of California as a cold place to be », in Dancing at the Edge of the World, Grove Press, New York, 1989, p. 85.
> [!information] Page 52
En 1908 et 1909, deux entrepreneurs de chemin de fer entrèrent en compétition pour construire une ligne le long de la rivière Deschutes en Oregon1. Chacun voulait être le premier à créer une filière industrielle entre l’offre d’imposants pins Ponderosa de la région est des Cascades et les demandes venant de scieries de Portland. En 1910, l’excitation de la compétition déboucha sur une entente de services communs. Des rondins de pin déferlèrent depuis la région pour rejoindre de lointains marchés. Les scieries attirèrent de nouveaux colons et, avec la multiplication des travailleurs, des villes surgirent. Dans les années 1930, l’Oregon était devenu le plus grand producteur de bois des États-Unis.
> [!accord] Page 54
C’est une histoire qu’il nous faut apprendre. La transformation industrielle s’est révélée être une bulle remplie de promesses suivie par la destruction de modes de vie et par des paysages dévastés. Et en parler encore dans ces termes, cela ne suffit pas. Terminer le récit par ce délabrement général, c’est abandonner tout espoir. Ou alors, il reste la possibilité de se tourner vers d’autres lieux pleins de promesses et de ruines – promettre et ruiner.
> [!information] Page 54
Qu’est-ce qui émerge des paysages ravagés, au-delà des promesses et des ruines industrielles ? En 1989, quelque chose de nouveau est apparu dans les forêts déboisées : le commerce de champignons sauvages. En premier lieu, ce fut lié à un désastre mondial : comme la catastrophe de Tchernobyl de 1986 avait contaminé les champignons européens, des négociants prirent l’option de s’approvisionner dans le Nord-Ouest Pacifique. Quand le Japon commença à en importer à des prix élevés – juste au moment où des réfugiés indochinois sans emploi s’installaient en Californie – le commerce s’est affolé. Des milliers de personnes se ruèrent dans les forêts du Nord-Ouest Pacifique à la recherche du nouvel « or blanc ». Sur le sujet épineux des forêts, une bataille « emplois versus environnement » avait rallié les esprits, mais aucune des parties prenantes ne remarqua alors la présence des cueilleurs de champignons. Ceux qui défendaient l’emploi n’avaient imaginé que des contrats salariaux pour hommes blancs aptes au travail. Les cueilleurs, anciens combattants blancs handicapés, réfugiés asiatiques, Indiens d’Amérique et Latinos sans papiers, n’étaient que de vulgaires intrus invisibles. De l’autre côté, les défenseurs de l’environnement se battaient pour que les forêts échappent aux perturbations causées par les humains. L’arrivée de milliers de personnes, s’ils l’avaient seulement remarquée, n’aurait pas été pour eux une bonne nouvelle. Mais les cueilleurs de champignons restèrent pour l’essentiel ignorés. Tout au plus, cette présence des Asiatiques éveilla chez les locaux la crainte d’une invasion : les journalistes redoutaient d’éventuelles violences
> [!accord] Page 56
La date la plus marquante pour situer le début de l’Anthropocène n’est pas celle de l’apparition de notre espèce mais bien plutôt celle de l’avènement du capitalisme moderne qui a ordonné, à longue distance, la destruction de paysages et d’écologies. Néanmoins, cette datation rend « anthropo- » encore plus problématique. Imaginer l’humain en prenant comme point de repère la montée du capitalisme, nous empêtre encore dans les grandes idées du progrès parmi lesquelles la généralisation des techniques d’aliénation qui ont valu aux humains et aux autres êtres d’être assimilés à des ressources. De telles techniques ont formaté des humains isolés et de strictes identités, obscurcissant les collaborations nécessaires à toute survie. Le concept d’Anthropocène évoque cet ensemble d’aspirations, que l’on pourrait appeler la vanité de l’homme moderne, et soulève en même temps l’espoir que nous puissions nous en dégager. Pouvons-nous vivre dans ce régime humain tout en l’excédant ?
> [!accord] Page 57
Tous les jours, dans les médias, on entend parler de précarité. Les gens perdent leur travail ou se mettent en colère parce qu’ils n’en ont jamais eu. Les gorilles et les marsouins des rivières sont en bonne voie d’extinction. Le niveau atteint des eaux menace de submerger les îles du Pacifique. Mais, la plupart du temps, nous imaginons que cette précarité est une exception dans un monde qui semble plus ou moins bien tourner : une simple mise hors circuit. Qu’est-ce qui se passe si, comme je le suggère, la précarité est la condition de notre temps ? Ou, pour le dire d’une autre manière, et si notre époque était mûre pour prendre la mesure de la précarité ? Et si la précarité, l’indétermination et tout ce que nous avons l’habitude de penser comme ayant peu d’importance, se trouvaient en fait être la pièce maîtresse que nous cherchions ?
> [!accord] Page 57
La précarité désigne la condition dans laquelle on se trouve vulnérable aux autres. Chaque rencontre imprévue est l’occasion d’une transformation : nous n’avons jamais le contrôle, même pas de nous-mêmes. Pris dans l’impossibilité de nous fier à une structure communautaire stable, nous sommes projetés dans des agencements fluctuants qui nous refabriquent en même temps que les autres. Nous ne pouvons nous appuyer sur aucun statu quo : tout est toujours en mouvement, y compris notre capacité à survivre. Penser avec la précarité change l’analyse sociale. Un monde précaire est un monde sans téléologie. L’indétermination, ou l’imprévisible nature du temps, a quelque chose d’effrayant, mais penser avec la précarité fait que l’indétermination rend aussi la vie possible.
> [!accord] Page 58
La seule raison pour laquelle tout cela semble bizarre, c’est que la plupart d’entre nous ont grandi avec les rêves de modernisation et du progrès. Ces cadres de pensée sélectionnent les parties du présent aptes à concourir au futur. Tout le reste est considéré comme trivial : de menues choses qui ont « décroché » de l’histoire. Je vous imagine en train d’objecter : « Le progrès ? C’est une idée du XIXe siècle. » Le terme « progrès », en référence à un état général, est devenu obsolète. Même la modernisation propre au XXe siècle commence à paraître archaïque. Soit, mais les catégories et les hypothèses qui relèvent du progrès continuent à persister un peu partout. Nous pensons quotidiennement dans le cadre des grandes notions qui les incarnent : la démocratie, la croissance, la science, l’espoir. Mais pourquoi devrions-nous être certains que les économies croissent et les sciences progressent ? Sans devoir faire référence de manière explicite au développement, nos théories de l’histoire sont mêlées à ces catégories. C’est la même chose pour nos rêves personnels. Je dois reconnaître qu’il m’est difficile ne serait-ce que de dire : il se peut qu’il n’y ait pas de fin heureuse collective ; alors pourquoi s’embêter à se lever le matin ?
> [!accord] Page 58
Le progrès innerve aussi les considérations qui font généralement consensus au sujet de ce que signifie être humain. Même lorsque le progrès déguise son ambition sous d’autres dehors, comme la « puissance d’agir », la « conscience » ou l’« intention », nous apprenons encore et toujours que les humains sont différents du reste du monde vivant : nous, nous regardons en avant, tandis que les autres espèces, qui, elles, vivent au jour le jour, restent dépendantes de nous. Tant qu’on restera accroché à la conviction que les humains se fabriquent à travers le progrès, les non-humains auront également à pâtir de ce schéma imaginatif.
> [!accord] Page 58
Le progrès marche droit devant, emportant dans son rythme effréné d’autres types de temporalité. Sans ce tempo impérieux, nous pourrions y être sensibles. Chaque entité vivante rejoue le monde, que ce soit à travers les rythmes de croissance saisonniers, les schémas vitaux de la reproduction ou les expansions territoriales. Au sein d’une même espèce, on trouve ainsi de multiples filières temporelles qui s’entrelacent dans la manière dont les organismes se recrutent les uns les autres et se coordonnent pour remodeler des paysages entiers. (La repousse qui a eu lieu sur les sols dévastés des Cascades et la radioécologie qui est survenue à Hiroshima nous montrent de manière exemplaire en quoi consiste la fabrication multispécifique du temps.) La curiosité dont je me fais ici l’avocate suit à la trace de telles temporalités multiples. Grâce à elles, les arts de décrire et d’imaginer se voient revitalisés – et cela, sans qu’il soit question d’un simple empirisme impliquant que le monde invente ses propres catégories. Agnostiques quant à une direction qui serait en train d’être prise de manière inéluctable, il s’agit plutôt de chercher du côté de ce qui a été ignoré, de ce qui n’a jamais concordé avec la linéarité du progrès.
> [!accord] Page 60
Pour les apercevoir, dans l’ombre de l’« anthropo- », nous devons changer de point de vue. Alors qu’ils étaient courants à l’époque préindustrielle, de nombreux moyens d’existence, de la cueillette au vol, persistent encore aujourd’hui. Et de nouveaux, encore, font leur apparition (y compris la cueillette commerciale des champignons). Mais ces manières de vivre et de faire, parce qu’elles sont considérées comme n’appartenant pas à la marche du progrès, sont négligées. Ces moyens d’existence, pourtant, fabriquent aussi le monde et, surtout, nous montrent comment regarder autour de nous plutôt qu’en avant.
> [!accord] Page 60
Fabriquer des mondes n’est pas réservé aux humains. Nous savons que les castors modifient le courant des rivières quand ils construisent des barrages, des canaux et des gîtes. Et, plus généralement, il appartient à tous les organismes d’aménager des habitats viables sans que soient au passage altérés la terre, l’air et l’eau. En outre, sans cette capacité de réappropriation et de réagencement, les espèces disparaîtraient. Ce faisant, chaque organisme a le pouvoir de changer le monde des autres. Des bactéries sont à la base de l’oxygène présent dans notre atmosphère et des plantes participent à son maintien.
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Les humains n’y échappent guère : eux aussi sont impliqués dans des fabrications multispécifiques. Si le feu a été domestiqué par les premiers hommes, il ne le fut pas seulement à des fins culinaires. Il aura aussi permis aux humains de brûler et donc de fertiliser des terrains en vue de favoriser bulbes et herbes, justement appréciés par des proies animales potentielles. Les humains forment des mondes multispécifiques quand leurs modes de vie deviennent indissociables de ceux d’autres espèces. Et cela ne se réduit pas seulement aux plantes cultivées, au bétail ou aux animaux de compagnie. Les pins, avec les champignons comme partenaires associés, fleurissent souvent dans des paysages incendiés par les humains. Pins et champignons travaillent alors ensemble pour tirer avantage de ces larges espaces lumineux, riches en matières minérales. Les humains, les pins et les champignons nouent leur mode de vie respectif les uns aux autres, autant pour leur bien propre que pour celui des autres : ce sont des mondes multispécifiques.
> [!accord] Page 61
Le concept d’agencement peut nous aider. Les écologistes ont fait appel à cette notion pour échapper aux connotations parfois bien ancrées et paralysantes que renferme l’idée de « communauté » écologique. La question de savoir comment les espèces, s’imbriquant dans un même agencement, s’influencent les unes les autres – si elles le font – n’a jamais à recevoir de réponse définitive : certaines en contrarient (ou en mangent) d’autres, d’autres travaillent de concert pour rendre la vie possible, certaines encore se retrouvent simplement au même endroit. Les agencements sont des rassemblements toujours ouverts. Ils nous permettent de nous interroger sur des effets de communauté sans avoir à les assumer. Ils nous montrent la possibilité de tisser des histoires à partir de ce qui, toujours, est en train de se refaçonner
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Pour mon propos, j’ai donc besoin de me fier à quelque chose d’autre que des organismes du type « éléments constitutifs ». J’ai besoin de me situer sur cette fine frontière où des modes de vie, y compris ceux du non-vivant, se croisent. Les modes d’existence des non-humains comme ceux des humains n’ont cessé de se transformer au fil de l’histoire. Pour approcher les êtres vivants, il a été de coutume de s’en tenir préalablement à l’identification des espèces. Mais ce n’est ici plus satisfaisant. Les modes d’existence que nous considérons tiennent au fait qu’ils sont des effets imprévus, issus de rencontres. Il suffit de penser aux humains pour s’en rendre compte de manière évidente. Cueillir des champignons est un mode de vie, pas une caractéristique qui sied à tous les humains. La question est la même pour les autres espèces. Les pins trouvent des champignons pour les aider à tirer profit des espaces laissés ouverts par la main de l’homme. Les agencements ne mettent pas seulement ensemble des modes de vie ; ils en fabriquent. Penser grâce aux agencements nous oblige ainsi à nous demander : comment des rassemblements deviennent-ils parfois des « événements », c’est-à-dire quelque chose de plus grand que la somme des parties ? Si l’histoire, envisagée sans la notion du progrès, est indéterminée et multidirectionnelle, les agencements peuvent-ils nous en montrer les possibilités ?
> [!accord] Page 63
Tout agencement, en effet, génère en lui des flux d’économie politique – et qui ne sont pas juste réservés aux humains. Les plantes cultivées ont des vies différentes de celles de leurs congénères sauvages ; les chevaux de trait et les chevaux de course appartiennent à la même espèce mais n’ont pas le même mode de vie. Les agencements ne peuvent pas se soustraire au capital et à l’État ; et, en cela, ils constituent tout aussi bien des postes d’observation pour détecter comment l’économie politique fonctionne. Si le capitalisme n’a pas de téléologie, nous devons examiner ce qui se met ensemble : pas seulement de manière préfabriquée mais aussi par juxtaposition.
> [!accord] Page 63
Certains auteurs utilisent « agencement » avec d’autres significations8. De mon côté, le qualificatif « polyphonique » aidera à saisir le contraste que j’aimerais introduire. Une polyphonie est constituée de mélodies autonomes qui s’entrelacent. Dans la musique occidentale, le madrigal et la fugue sont des exemples de polyphonie. Ces formes semblent étranges et archaïques pour de nombreux auditeurs modernes, habitués à une musique dont un rythme unifié et une mélodie unique caractérisent la composition. Dans la musique classique qui a remplacé le baroque, l’unité était l’objectif à atteindre. C’était le « progrès » dans le sens exact que je viens de discuter : une coordination unifiée du temps. Dans le rock’n roll du XXe siècle, cette unité a pris la forme d’un rythme soutenu, rappelant celui du battement de cœur à celui qui l’écoute. Nous avons ainsi pris l’habitude d’entendre de la musique dans une perspective unique. Quand j’ai entendu pour la première fois une polyphonie, ce fut une révélation dans ma manière d’écouter. Je devais faire attention à des mélodies séparées et simultanées et écouter les moments d’harmonie et de dissonance qui se créaient entre elles. Ce type d’attention est précisément ce qui est nécessaire pour apprécier les multiples rythmes temporels et les trajectoires qui courent dans un agencement.
> [!accord] Page 64
Pour ceux qui ne sont pas sensibles à la musique, il est aussi possible d’imaginer un agencement polyphonique en référence à l’agriculture. Depuis l’époque des plantations, l’agriculture commerciale a imposé un type de culture en rentabilisant une coordination simultanée entre tout ce qui arrivait à maturité et une récolte unique. Mais il existe d’autres types d’agriculture, obéissant à des rythmes multiples. Dans les cultures itinérantes que j’ai étudiées à Bornéo en Indonésie, de nombreuses plantes poussent ensemble dans le même champ, selon des calendriers différents. Comme sont mêlés ensemble le riz, les bananes, le taro, les patates douces, la canne à sucre, les palmiers et les arbres fruitiers, les paysans doivent prêter attention aux différents agendas de croissance, propres à chaque espèce. Ces rythmes sont donc définis en fonction de la relation établie avec les humains qui récoltent. Mais si on ajoute d’autres relations, par exemple, celles avec des pollinisateurs ou avec d’autres plantes, les rythmes se démultiplient. L’agencement polyphonique est la réunion de ces différents rythmes, humains et non humains, chacun porteur d’une manière de refaçonner le monde.
> [!accord] Page 65
Chaque chaîne fait appel à des normes, des matières et un type de travail différents. Le défi de cette entreprise étant de faire correspondre la coordination industrielle et les rythmes complexes des chaînes de distribution. Si, maintenant, on sort de l’usine pour observer la cueillette d’un produit sauvage improvisé, les rythmes se multiplient encore davantage. Plus on s’éloigne dans les périphéries de la production capitaliste, plus la coordination entre des agencements polyphoniques et les processus industriels devient essentielle pour faire du profit.
### 2 - La contamination comme collaboration
> [!accord] Page 70
Mais qu’est-ce que survivre ? Dans l’imaginaire populaire américain, survivre consiste à se sauver soi-même en repoussant tous les autres. La « survie », telle qu’on la voit dans les shows télévisés américains ou dans les histoires de mondes extraterrestres, est synonyme de conquête et d’expansion. Ce n’est pas de cette manière que j’utiliserai ce terme. Je vous demande de faire l’effort de vous ouvrir à un autre usage. Dans ce livre, rester en vie, quelle que soit l’espèce considérée, signifiera que sont requises des collaborations viables. Et collaborer impliquera que le travail collectif se réalise au-delà des différences : ce qui constitue bien la marque de fabrique des contaminations. Sans collaborations, nous sommes tous morts.
> [!accord] Page 70
La génétique des populations a encouragé la « synthèse moderne » en biologie, unifiant la théorie de l’évolution et la génétique. L’économie néoclassique a remodelé la politique économique et elle a donné naissance à l’économie moderne qu’elle avait imaginée. Alors que les praticiens de chacun de ces domaines n’avaient pas grand-chose à voir entre eux, les deux sciences jumelles ont adopté des schémas similaires. Au cœur de chacune, on trouve un acteur individuel, autosuffisant, qui cherche à maximiser ses intérêts personnels, que ce soit pour la reproduction ou pour le bien-être. Le « gène égoïste » de Richard Dawkins a imposé une idée qui peut être transférable à différentes échelles de la vie : la capacité des gènes (ou bien celle des organismes, ou bien celle des populations) à faire valoir leurs propres intérêts serait le moteur de l’évolution2. De la même manière, la vie de l’Homo œconomicus, l’Homme économique, se structurerait en une série de choix destinés à poursuivre ses intérêts les meilleurs.
> [!accord] Page 71
Les questions que soulève la survie précaire nous aident à voir où le bât blesse dans de tels raisonnements. La précarité est un état où on est forcé de reconnaître sa vulnérabilité aux autres. Pour survivre, nous avons besoin d’aide, et l’aide est toujours fournie par un autre, qu’il en ait ou pas l’intention. Quand je me foule la cheville, une attelle solide peut m’aider à marcher : elle constitue un appui. Mais se met aussi en marche un nouveau rapport : une femme-et-une-attelle. Il m’est difficile d’imaginer relever un quelconque défi sans demander l’assistance à d’autres, humains et non-humains. Considérer, en dépit de l’expérience, que chacun d’entre nous puisse survivre seul est le fait de supposer qu’il s’agisse là d’un privilège naturel.
> [!accord] Page 72
Collaborer, c’est travailler à travers les différences, en prenant acte que nous ne sommes désormais plus dans l’innocente diversité qui balise les voies toutes tracées d’évolutions autosuffisantes. L’évolution de nos « moi » est déjà polluée par des histoires de rencontre : nous sommes emmêlés à d’autres avant même que nous entamions une nouvelle collaboration. Pire encore, nous nous retrouvons mêlés à des projets qui nous font mal. La diversité qui nous autorise ainsi à pénétrer de telles collaborations émerge d’histoires d’exterminations, d’impérialisme, etc. La contamination produit de la diversité.
> [!approfondir] Page 72
Cela change le travail que nous avons à faire sur les noms, y compris ceux des ethnies et des espèces. Si les catégories sont instables, il s’agit de les prendre sur le fait au moment de leur émergence dans des rencontres. Faire l’usage de catégories pour nommer reviendrait ainsi à retracer les agencements desquels ces catégories tirent momentanément leur force4.
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De manière surprenante, dans ce paysage industriel dévasté, un nouveau bien de valeur est apparu : le matsutake. Les matsutakes poussent particulièrement bien sous les pins tordus d’âge mûr, dont la population désormais gigantesque dans l’est des Cascades est une conséquence directe de l’interdiction des feux de forêt. Avec l’exploitation des pins Ponderosa et la disparition des feux, les pins tordus se sont répandus. Prospérant ainsi en dépit de leur sensibilité aux flammes, la suppression des incendies leur a aussi permis de bénéficier de plus grandes longévités. Il aura fallu attendre plus ou moins 50 ans de croissance des pins tordus, sans feux de forêt, pour voir alors apparaître les matsutakes originaires de l’Oregon7. Trouver des matsutakes en abondance est un événement historique récent : un exemple de diversité contaminée.
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Mais qu’est-ce que des Asiatiques des montagnes du Sud-Est font en Oregon ? Lorsque j’ai réalisé que la plupart d’entre eux s’étaient retrouvés dans ces forêts pour des raisons explicitement « ethniques », comprendre ce qu’impliquaient ces ethnicités devenait urgent. J’avais besoin de revenir sur les manières dont s’étaient créées des communautés avec pour ordre du jour la cueillette de champignons. J’ai donc enquêté sur les ethnicités qu’ils m’avaient eux-mêmes renseignées. Les cueilleurs, tout comme les forêts, doivent aussi être considérés dans leur devenir et non pas seulement faire l’objet de calculs savants. Presque toute la recherche étatsunienne sur les réfugiés de l’Asie du Sud-Est ignore pourtant les différentes formations ethniques propres à cette région du monde. Pour prendre le contre-pied de cette omission, veuillez me laisser vous raconter une longue histoire. Malgré leur spécificité, les Mien témoigneront ici pour tous les cueilleurs – et aussi pour nous tous. Car la transformation, en tant qu’elle est inhérente à toute collaboration, pour le meilleur et pour le pire, touche la condition humaine.
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On raconte que, dès leur émergence, les ancêtres lointains de la communauté Mien de Kao jouèrent de leur propre contradiction, et cela d’autant plus qu’ils étaient en délit de fuite. Franchissant les montagnes du sud de la Chine pour échapper au pouvoir impérial, ils avaient pris soin de garder avec eux, comme un trésor, des documents impériaux les exemptant de taxes et de corvées. Il y a un peu plus d’un siècle, certains d’entre eux allèrent plus loin encore, atteignant les montagnes du Nord que partagent aujourd’hui le Laos, la Thaïlande et le Vietnam. Avec eux, ils avaient emporté une écriture distincte, basée sur des caractères chinois et utilisée pour s’adresser aux esprits8. Refusant et acceptant l’autorité chinoise tout à la fois, leur écriture devint une pure expression de diversité contaminée : les Mien sont chinois et ne le sont pas. Plus tard, ils apprendront à être Lao/Thaï et pas Lao/Thaï, puis américains et pas américains.
Les Mien ne sont pas particulièrement connus pour leur respect des frontières nationales ; ils les ont traversées dans tous les sens de manière répétée, en particulier pour faire face aux menaces militaires.
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Ces montagnes asiatiques, à cheval sur les frontières, ont connu de nombreux peuples, et les principales caractéristiques des Mien se sont développées dans la rencontre avec ces groupes fluctuants qui ont tous hésité entre la gouvernance impériale et la rébellion, le commerce licite et illicite, et ont eu à faire avec des politiques de mobilisation millénaires. Pour comprendre comment les Mien sont devenus des cueilleurs de matsutakes, il nous faut prendre en compte leurs relations avec un autre groupe présent dans les forêts de l’Oregon, les Hmong. Les Hmong sont, sous bien des aspects, comme les Mien. Ils ont également fui le sud de la Chine, franchi les frontières pour s’installer à ces altitudes élevées qui sont favorables à la culture de l’opium destiné au commerce. Mais ils sont également attachés à leur dialecte et à leurs traditions particulières. Un mouvement millénariste, initié au milieu du XXe siècle par un paysan illettré, a produit une écriture Hmong totalement originale. C’était l’époque de la guerre américaine en Indochine, et les Hmong se sont retrouvés pris entre deux feux.
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Les Hmong sont fiers de leur organisation clanique patrilinéaire et, selon l’ethnographe William Geddes, elle se révèle être une clef pour comprendre la formation de liens, sur de longues distances, entre les hommes11. Les relations claniques ont permis aux chefs militaires de recruter au-delà des critères habituels que façonnent les stratégies du face-à-face. Ce type d’organisation a montré toute son efficacité quand les États-Unis reprirent le flambeau impérial après la défaite des Français face aux nationalistes vietnamiens en 1954 et qu’ils héritèrent ainsi de la loyauté des soldats Hmong entraînés par les Français. Un de ces soldats, Vang Pao, est devenu le général qui a mobilisé les Hmong du Laos pour se battre au côté des États-Unis, le « plus grand des héros de la guerre du Vietnam12 », selon William Colby, directeur de la CIA dans les années 1970. Vang Pao ne recrutait pour le combat pas seulement des individus mais des villages et des clans entiers. Même si sa prétention à représenter les Hmong omettait le fait que certains d’entre eux avaient soutenu le Pathet Lao communiste, Vang Pao a mené simultanément la guerre au nom de la cause Hmong et de l’anticommunisme des États-Unis. Grâce au contrôle du commerce de l’opium, à des bombardements ciblés, à des sacs de riz parachutés par la CIA, sans oublier la puissance de son charisme, Vang Pao a fomenté une loyauté ethnique extraordinaire, consolidant une nouvelle espèce de « Hmong »13. Il est difficile d’imaginer un meilleur exemple de diversité contaminée.
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Dans les années 1980, les Mien qui avaient quitté le Laos pour la Thaïlande ont adhéré aux programmes étatsuniens de déplacement des anticommunistes d’Asie du Sud-Est vers les États-Unis, leur statut de réfugiés leur permettant d’en devenir citoyens. Ils sont arrivés aux États-Unis au moment même où la guerre s’arrêtait ; on leur a offert peu de moyens pour vivre et s’intégrer. La plupart d’entre ceux qui venaient du Laos et du Cambodge n’avaient ni argent ni éducation occidentale ; ils occupèrent des emplois marginaux, parmi lesquels ceux de cueilleurs de matsutakes. Dans les bois de l’Oregon, les compétences acquises au cours de la guerre s’avérèrent utiles. Ceux qui ont, en effet, l’expérience des combats dans la jungle se perdent rarement : ils savent comment trouver leur chemin dans des forêts inconnues. Toutefois, la forêt n’a pas entraîné la création d’une identité générique indochinoise, ni même américaine. Reproduisant la structure des camps de réfugiés thaïlandais, les Mien, les Hmong, les Lao et les Khmers vivent encore aujourd’hui de manière séparée. Cela n’empêche pas les Blancs d’Oregon de les appeler parfois tous des « Cambodgiens » ou, de manière encore plus confuse, des « Hong Kong ». Négocier des formes multiples de préjugés et de dépossession fait proliférer la diversité contaminée.
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J’espère qu’une fois arrivés jusque-là, vous vous dites : « Mais ce n’est pas vraiment nouveau ! Je peux me référer à une foule d’exemples de ce genre à partir de paysages ou de gens qui m’entourent. » C’est aussi mon avis : la diversité contaminée est partout. Si de telles histoires sont si répandues et si familières, la question devient alors : pourquoi n’utilisons-nous pas davantage ces histoires pour appréhender le monde ? Une des raisons en est que la diversité contaminée est compliquée, souvent rebutante, voire intimidante. La diversité contaminée implique des survivants pris dans des histoires de cupidité, de violence et de destruction environnementale. Le paysage embrouillé que l’exploitation commerciale du bois a engendré nous rappelle les irremplaçables géants, pleins de grâce, qui existaient avant. Les vétérans nous rappellent les corps qu’ils ont enjambés – ou tués – pour venir jusque chez nous. Nous ne savons pas si nous devons les aimer ou les haïr. Les jugements moraux simplistes ne servent à rien.
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> 4. Un nom d’espèce est une heuristique utile par laquelle on introduit un organisme, mais le nom ne capture ni la particularité de cet organisme ni sa position dans des transformations collectives parfois rapides. Un nom d’ethnie pose le même problème. Mais faire sans ces noms est pire : on est enclin à imaginer que tous les arbres, ou tous les Asiatiques, se ressemblent. J’ai besoin de noms pour donner de la substance aux observations, mais j’en ai besoin comme de noms-en-mouvement, en tant que catalyseurs situés, en tant qu’ils performent leur mouvement
### 3 - De quelques problèmes d’échelle
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La volonté de monter des projets à grande échelle ne se limite pas à la science. Le progrès lui-même a souvent été défini par la capacité de projets à s’étendre sans que le cadre de leurs hypothèses ne change. Cette qualité est la « scalabilité1 ». Le terme prête un peu à confusion, parce qu’il pourrait être interprété comme tout ce qui est « apte à être discuté en termes d’échelle ». Or, cette aptitude touche tant les projets qui génèrent une échelle que ceux qui n’en génèrent pas (scalables et non scalables). Quand Fernand Braudel a introduit le concept de « longue durée » en histoire ou que Niels Bohr a caractérisé l’atome quantique, ce n’étaient pas des projets impliquant la scalabilité. En revanche, cela ne les a pas empêchés, l’un comme l’autre, de révolutionner la manière de penser la question de l’échelle. De manière donc plus contrastée, il faut entendre la scalabilité comme désignant la capacité d’un projet à changer d’échelle sans problème, c’est-à-dire sans que se modifie en aucune manière le cadre qui définit ce projet. Une entreprise scalable, par exemple, ne change pas son mode d’organisation quand elle s’agrandit.
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Cette situation scalable est possible à condition que les relations commerciales n’aient pas un pouvoir transformateur et que toutes les nouvelles relations qui s’ajoutent à l’entreprise ne viennent pas en changer la nature. De la même façon, un projet de recherche scalable ne prendra en compte que des données qui ont déjà été avalisées par le cadre de la recherche. La scalabilité présuppose que les éléments du projet soient insensibles au caractère indéterminé des rencontres : c’est ainsi qu’ils rendent possible une expansion sans problème. Bref, par la même occasion, la scalabilité élimine la diversité tapie entre les lignes, celle-là même qui pourrait bouleverser l’ordre des choses.
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Une théorie de la non-scalabilité pourrait commencer par étudier le travail requis pour créer de la scalabilité ainsi que les confusions de tous ordres que cela induit. On pourrait prendre comme premier point de vue une question qui a beaucoup d’importance pour ce travail : la plantation coloniale européenne. Aux XVIe et XVIIe siècles, dans les plantations de canne à sucre, au Brésil, par exemple, les planteurs portugais sont tombés sur une solution simple et radicale, renouvelable à volonté. De main de maître, ils ont produit des éléments autosuffisants et interchangeables en phase avec leur projet, de la manière suivante : exterminer les peuples et les plantes locaux, aménager à leur goût des terres sciemment dépeuplées, sans risque que quiconque les réclame, et enfin recruter des forces de travail issues de cultures lointaines et isolées. Ce modèle de scalabilité du paysage est devenu une source d’inspiration pour l’industrialisation et la modernisation plus tardives. Le fort contraste existant entre ce modèle et les forêts de matsutakes que j’aborde est particulièrement utile pour créer une distance critique avec la scalabilité2.
> [!accord] Page 86
Deuxièmement, le travail de la canne à sucre : l’exploitation de la canne à sucre par les Portugais a coïncidé avec l’obtention d’un nouveau pouvoir : celui d’extraire des peuples d’Afrique et de les soumettre à l’esclavage. Employés comme main-d’œuvre dans les plantations de canne du Nouveau Monde, les esclaves africains présentaient de gros avantages du point de vue des exploitants : ils n’avaient aucun lien social sur place et donc, aussi, très peu d’alternatives. Comme la canne elle-même, qui n’avait hérité d’aucune alliance ou contamination avec d’autres espèces du Nouveau Monde, ils étaient isolés. Ils étaient en route pour devenir les entités autosuffisantes d’une main-d’œuvre complètement standardisée. Les plantations étaient organisées de manière à intensifier l’aliénation et à exercer un contrôle toujours plus serré. Une fois enclenché le broyage de la canne, chaque tâche devait se conformer au rythme temporel du moulin. Les travailleurs devaient couper la canne aussi vite que possible, et en prenant soin, au passage, de ne pas se blesser. Dans de telles conditions, les travailleurs ne pouvaient, en effet, que devenir des unités autosuffisantes et interchangeables. Considérés avant tout comme de la marchandise, les esclaves étaient dotés d’un travail que la régularité et la coordination du temps rendaient interchangeable.
> [!accord] Page 87
Le projet était, pour la première fois, scalable ou, plus exactement, semblait scalable3. Les plantations de canne à sucre se sont étendues et propagées à toutes les régions chaudes du monde. Ses composants regroupés de façon contingente – un stock de plants clonés, le travail forcé, des terres conquises et donc vierges aux yeux des nouveaux occupants – ont prouvé que l’aliénation, l’interchangeabilité et l’expansion territoriale pouvaient être à l’origine de profits sans précédent. Cette formule est à l’origine du rêve que nous en sommes venus à appeler progrès et modernité. Comme l’a fait observer Sidney Mintz, les plantations de canne à sucre ont servi de modèle d’organisation des usines au cours du processus d’industrialisation : construites sur le modèle des plantations, les usines n’ont pas oublié de prendre en charge la planification de l’aliénation4. Le
> [!accord] Page 88
En contraste, entrons à présent dans la forêt des matsutakes. Contrairement aux clones de canne à sucre, les matsutakes montrent avec évidence qu’ils ne peuvent pas vivre sans relations cotransformatrices avec d’autres espèces. Les champignons matsutakes forment la structure reproductrice d’un mycète souterrain qui ne s’associe qu’à certains arbres de la forêt. Le mycète obtient ses hydrates de carbone des relations mutuelles qu’il entretient avec les racines de ses arbres hôtes, pour lesquels il fournit en retour des ressources. Les matsutakes permettent aux arbres hôtes de vivre sur des sols pauvres, sans humus fertile. En échange, ils sont nourris par les arbres. Ce mutualisme transformatif a rendu impossible la culture humaine des matsutakes. Des instituts de recherche japonais ont dépensé des millions de yens pour tenter de les cultiver, mais en vain jusqu’à présent. Le matsutake résiste aux conditions d’un système de type plantation. Il a besoin de la diversité dynamique et multispécifique de la forêt, avec laquelle il peut nouer des rapports cordiaux de contamination
> [!accord] Page 91
En 2004, lorsque je me suis promenée dans l’est des Cascades, les sapins et les pins tordus avaient largement envahi le territoire qui, autrefois, avait été le quasi-royaume des pins Ponderosa. Même si, le long des autoroutes, des panneaux indiquaient encore « exploitation forestière », on avait du mal à s’imaginer cette période du règne industriel. Le paysage était constitué de taillis de pins tordus et de sapins : trop petits pour qu’on puisse utiliser leur bois et pas suffisamment spectaculaires pour en faire une zone de loisir. Cependant, autre chose avait surgi dans l’économie régionale : les matsutakes. Dans les années 1990, les chercheurs du service forestier évaluèrent que la valeur commerciale annuelle des champignons atteignait celle du bois8. Les matsutakes étaient à l’origine d’une économie forestière non scalable sur les ruines d’une industrie forestière scalable.
> [!approfondir] Page 91
Le défi de penser à partir de la précarité implique de comprendre les manières dont les projets scalables ont transformé le paysage et la société, tout en regardant là où ils ont échoué et où des relations écologiques et économiques non scalables ont surgi. C’est une question clé pour saisir à la fois ce qui est scalable et ce qui ne l’est pas. Mais ce serait une erreur gigantesque de considérer que ce qui est scalable est mauvais et ce qui ne l’est pas est bon. Des projets non scalables peuvent avoir des conséquences aussi terribles que des projets scalables. Des bûcherons livrés à eux-mêmes peuvent détruire une forêt encore plus vite que des agents de la foresterie scientifique. Le trait distinctif entre projets scalables et non scalables ne repose pas sur une affaire d’éthique. En revanche, on peut dire des projets non scalables qu’ils sont plus variés du fait même qu’ils ne sont pas conçus pour s’étendre. Les projets non-scalables peuvent être terribles ou inoffensifs : toutes les options sont possibles.
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> 3. Les plantations de canne à sucre n’ont jamais été totalement scalables comme les planteurs le souhaitaient. Les esclaves fuyaient pour rejoindre des communautés marrons. Une moisissure importée se répandit avec la canne. La scalabilité n’est jamais stable : au mieux, elle nécessite une immense quantité de travail.
> 4. Sidney MINTZ, Sweeness and Power, op. cit., p. 47.
### Interlude : Humer
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Le matsutake ne représente pas un guide seulement pour moi mais aussi pour beaucoup d’autres. Dans tout l’hémisphère nord, par l’odeur alléchés, des gens et des animaux bravent les terres sauvages où il aime se cacher. Les cerfs ont une nette préférence pour les matsutakes par rapport à tous les autres champignons. Les ours retournent les souches d’arbre et creusent des trous profonds pour en trouver. Et quelques cueilleurs de champignons de l’Oregon m’ont aussi raconté qu’un élan avait eu le mufle en sang pour avoir déterré des matsutakes enfouis dans un sol rempli de pierres tranchantes. L’odeur, expliquaient-ils, peut mener les élans (quitte à les malmener) d’un endroit directement à un autre. Et qu’est-ce que l’odeur sinon une forme particulière de sensibilité chimique ? Selon cette interprétation, les arbres qui accueillent les matsutakes dans leurs racines seraient aussi touchés par leur odeur. De la même manière que pour les truffes, on peut apercevoir des insectes virevoltant au-dessus de leurs caches souterraines. En contraste avec ces phénomènes d’entre-capture, les limaces, d’autres espèces de champignons et de nombreuses variétés de bactéries présentes dans le sol sont, quant à elles, repoussées par leur odeur et se tiennent hors de leur portée.
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L’odeur est insaisissable. Ses effets nous surprennent. Nous ne savons pas très bien mettre des mots sur les odeurs, même quand nos impressions sont pourtant claires et distinctes. Les humains respirent et sentent en une même bouffée d’air. Ainsi, décrire une odeur semble aussi difficile que décrire l’air. Mais l’odeur, à la différence de l’air, est le signe de la présence d’un autre, auquel on est déjà en train de répondre. La réponse nous entraîne toujours dans un nouvel endroit, et nous ne sommes plus alors tout à fait nous-mêmes – ou, tout au moins, nous ne sommes plus le moi que nous étions mais bien plutôt nous-mêmes dans la rencontre avec un autre. Les rencontres sont, de par leur nature, indéterminées ; ce qui implique qu’elles nous transforment toujours de manière imprévisible. L’odeur peut-elle, grâce à son mélange confus de part insaisissable et de certitude, être un guide utile pour saisir sur le vif l’indétermination des rencontres ?
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Sur ce sujet de l’indétermination, il y a un riche héritage à percevoir dans les manières dont les humains ont apprécié les champignons. Le compositeur américain John Cage est l’auteur d’un ensemble de courtes pièces de musique, appelé Indeterminacy, dont beaucoup célèbrent la rencontre avec des champignons1. Partir en quête de champignons sauvages requiert, selon John Cage, un type d’attention particulier : une vigilance à l’ici et maintenant de la rencontre, avec tous ses aléas et ses surprises en tout genre. Plus généralement, la musique de Cage est, en fait, entièrement consacrée à ces ici et maintenant « toujours différents », qu’il opposait au « même » qui se répète invariablement en musique classique. Il composait pour que le public soit attentif autant aux sons ambiants qu’à la musique composée. Dans une pièce célèbre, 4’ 33”, aucune musique n’est jouée et le public doit se contenter d’écouter. L’attention prêtée par Cage à l’écoute des choses qui arrivent l’ont amené à être un convaincu de l’indétermination. La citation de Cage, que j’ai mise en exergue pour débuter cet interlude, provient de la traduction qu’il propose d’un haïku écrit par un poète japonais au XVIIe siècle, Matsuo Bashō. « Matsutake ya shiranu ki no ha no hebari tsuku » avait pour coutume d’être traduit par : « Matsutake ; Et sur lui, collée/La feuille d’un arbre inconnu2. » Selon Cage, cette interprétation ne rendait pas assez compte de l’indétermination propre à la rencontre. Il s’arrêta dans un premier temps sur : « Que ce qui est inconnu mette le champignon et la feuille ensemble », formule qui exprimait joliment l’indétermination de la rencontre. Mais, après réflexion, il estima que c’était trop pesant. « Quelle feuille ? Quel champignon ? » avait l’avantage de nous entraîner dans cette ouverture sans fin qui importait tant à Cage, féru d’en savoir toujours plus sur les champignons3.
> [!accord] Page 99
Avec les champignons, Rayner nous met au défi de penser autrement. Il souligne que certains aspects de nos vies sont assez comparables à l’indétermination fongique. Nos habitudes quotidiennes sont répétitives, mais elles restent aussi suffisamment ouvertes pour saisir des occasions ou pour se laisser saisir par des rencontres. Et si le caractère indéterminé de nos vies ne tenait pas à nos corps, dont la forme est donnée, mais aux formes de nos mouvements se modifiant au fil du temps ? Une telle indétermination permet d’élargir notre conception de la vie humaine, nous montrant à quel point nous sommes transformés par les rencontres. Les humains et les champignons partagent de pareilles transformations ici-et-maintenant au cœur même de leurs rencontres. Parfois, la rencontre est réciproque. Comme le dit un autre haïku du XVIIe siècle : « Matsutake/Pris par quelqu’un d’autre/Juste sous mon nez5. » Quelle personne ? Quel champignon ?
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L’odeur des matsutakes m’a transformée physiquement. La première fois que j’en ai fait cuire, ils ont gâché un sauté de légumes, censé par ailleurs être délicieux. L’odeur était envahissante. Non seulement je ne pouvais pas les manger mais je n’arrivais même plus à manger les autres légumes, tant l’odeur était prégnante. J’ai jeté l’ensemble et mangé mon riz sans accompagnement. Après, la prudence m’a gagnée, et j’ai continué à les récolter, mais sans les manger. Puis, un jour, j’ai apporté toute ma récolte à une collègue japonaise qui en tomba folle amoureuse. De toute sa vie, elle n’avait jamais vu autant de matsutakes. Elle en prépara bien évidemment quelques-uns pour le dîner. Elle me montra d’abord comment elle faisait pour obtenir des morceaux d’un champignon, sans le toucher avec un couteau. Le contact avec le métal change le goût, disait-elle, et, en plus, comme sa mère le lui avait confié, l’esprit du champignon n’aime pas cela. Ensuite, elle faisait griller les matsutakes dans une poêle chaude, sans huile. L’huile change le goût, précisa-t-elle, et le beurre, qui a une forte odeur, est pire encore. Les matsutakes doivent être grillés sans gras, avec seulement un peu de jus de citron vert. C’était merveilleux ! L’odeur avait commencé à me ravir.
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La nostalgie peut être utilisée à de bonnes fins. C’est ce qu’explique plus ou moins Makoto Ogawa, le doyen de la science du matsutake à Kyoto. Quand je l’ai rencontré, il venait juste de prendre sa retraite. Pire encore, il avait débarrassé son bureau, jeté les livres et les articles scientifiques. Mais il était, à lui tout seul, une bibliothèque sur pattes, renfermant sciences et histoires des matsutakes. Depuis qu’il jouissait de sa retraite, il lui était plus facile de parler de ses passions. Sa science des matsutakes, expliquait-il, avait impliqué de se faire l’avocat à la fois des gens et de la nature. Il avait rêvé qu’en montrant aux gens comment prendre soin des forêts de matsutakes on pourrait revitaliser les connexions entre la ville et la campagne : les gens vivant en ville s’intéresseraient à la vie à la campagne et les villageois auraient un produit de valeur à leur vendre. En attendant, même si la recherche sur le matsutake trouvait des financements pour des raisons essentiellement économiques, cela pouvait être très fructueux pour la recherche fondamentale, en particulier en aidant à comprendre les relations entre des espèces vivantes dans des écologies changeantes. Si la nostalgie était l’une des raisons de ce projet, c’était pour le mieux. C’était aussi sa nostalgie à lui. Il emmena mon équipe de recherche derrière un vieux temple pour imaginer ce qui était autrefois une forêt de matsutakes prospère. Maintenant, la colline ressemblait à un sinistre tableau où l’on pouvait distinguer tour à tour des conifères plantés artificiellement, étouffant sous des arbres à feuilles larges, et quelques pins rescapés et mourants. On ne trouva pas de matsutakes. Jadis, se souvenait-il, cette colline en grouillait. Comme la madeleine de Proust, le matsutake possède cette puissance d’évoquer le temps perdu.
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Le Dr Ogawa savoure la nostalgie avec beaucoup d’ironie et de rire. Alors que nous nous tenions, sous la pluie, à côté du temple de cette forêt stérile, il nous expliqua l’origine coréenne du goût des Japonais pour le matsutake. Pour apprécier son histoire, il est important de garder à l’esprit que les nationalistes japonais et les Coréens ne se tiennent pas en grande estime. Pour le Dr Ogawa, nous rappeler que les aristocrates coréens étaient à l’origine de la civilisation japonaise, c’était donc aussi aller à l’encontre du for intérieur de tout bon Japonais. Par ailleurs, dans l’histoire qu’il nous raconta, la civilisation ne jouait pas un rôle particulièrement bénéfique. Selon lui, bien avant d’arriver au centre du Japon, les Coréens avaient déjà fait table rase de leurs forêts pour construire des temples et approvisionner les forges. Ils avaient dépeuplé, sur leur terre natale, les forêts au profit de grandes allées de pins, dans lesquelles le matsutake poussait bien avant que ce ne soit le cas au Japon. Quand, au VIIIe siècle, les Coréens envahirent le Japon, ils en rasèrent les forêts. À la place, des rangées de pins, parsemées de matsutakes, firent leur apparition. Pour les Coréens, l’odeur de ces matsutakes faisait irrémédiablement penser à leur terre natale. Leur première nostalgie était aussi leur premier amour : le matsutake. Selon le Dr Ogawa, ce fut par un attrait, tout aussi nostalgique, pour la Corée que la nouvelle aristocratie japonaise s’est ainsi mise à glorifier les parfums d’automne, désormais célèbres. Pas étonnant, donc, si à l’étranger les Japonais sont obsédés par les matsutakes, ajouta-t-il. Il termina par une histoire amusante à propos d’un cueilleur américano-japonais qu’il avait rencontré en Oregon et qui, dans un mélange de japonais et d’anglais, avait salué ses recherches en disant : « Nous, les Japonais, nous devenons fous avec les matsutakes ! »
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Les histoires du Dr Ogawa m’ont touchée non seulement parce qu’elles situent concrètement la nostalgie, mais aussi parce qu’elles permettent de comprendre autre chose : les matsutakes ne poussent que dans des forêts profondément bouleversées. Si les matsutakes et les pins rouges se sont associés dans le centre du Japon, c’est parce que les deux ne poussent qu’après une déforestation significative, provoquée par les humains. En fait, partout dans le monde, les matsutakes se sont associés avec les types de forêt les plus perturbés : là où des glaciers, des volcans, des dunes de sable, ou encore l’activité humaine ont éliminé les autres arbres et même le sol organique. Les plaines de pierre ponce que j’ai foulées en Oregon sont d’une certaine manière typiques du genre de sol que le matsutake sait comment habiter : un sol sur lequel une grande majorité des plantes et des autres champignons ne peuvent pas se développer. Dans de tels paysages appauvris, l’indétermination plane sur les rencontres.
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On ne peut pas non plus présumer des rencontres avec les humains. Favoriseront-ils, par inadvertance, les champignons, dès lors qu’ils couperont du bois à brûler ou récolteront de l’engrais vert ? Ou introduiront-ils des plantations hostiles, importeront-ils des maladies exotiques, ou fraieront-ils la voie à un développement suburbain ? Dans ce type d’environnement, les humains ont leur importance. En outre, les humains (comme les champignons et les arbres) sont porteurs d’histoires qui leur permettent de relever le défi que comporte toute rencontre. Ces histoires, à la fois humaines et non humaines, ne sont jamais des programmes robotisés mais bien plutôt comme des condensations dans l’indéterminé de l’ici et maintenant. Comme le philosophe Walter Benjamin l’a noté, le passé que nous saisissons est un souvenir « tel qu’il surgit à l’instant du danger6 ». Nous faisons l’histoire, écrivait-il, comme le « saut du tigre dans le passé7 ». La chercheuse en histoire des sciences Helen Verran fait appel, quant à elle, à une autre image : chez les Yolngu d’Australie, raconte-t-elle, la somme des rêves des ancêtres est condensée pour relever les défis du présent à l’occasion d’un rituel, au paroxysme duquel une lance est jetée au milieu du cercle des conteurs. Ce passage en flèche de la lance relie le passé à l’ici et maintenant8.
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On ne doit donc pas s’étonner que, d’un côté, les chercheurs étatsuniens ont étudié l’odeur du matsutake sous l’aspect de ses propriétés répulsives envers des parasites (les limaces), alors que, de l’autre, les chercheurs japonais l’ont étudiée pour comprendre ceux qu’elle attire (certains insectes volants)10. Est-ce toujours la « même » odeur s’il est à ce point possible de la rencontrer selon des sensibilités aussi contrastées ? Est-ce que ce problème concerne autant les limaces et les insectes que les gens ? Qu’est-ce qui fait que les nez – comme dans mon expérience personnelle – changent ? Et si le champignon, lui aussi, pouvait changer en fonction des rencontres qu’il fait ?
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Dans l’Oregon, le matsutake s’associe avec de nombreux arbres hôtes. Les cueilleurs de l’Oregon peuvent distinguer les arbres qui sont les hôtes d’un matsutake particulier – en partie grâce à sa taille et à sa forme puis grâce à son odeur. Le sujet est venu sur la table un jour que j’examinais, dans un petit commerce, des matsutakes qui sentaient vraiment mauvais. Le cueilleur a expliqué qu’il les avait trouvés sous un sapin blanc, un hôte inhabituel pour les matsutakes. Les bûcherons, me raconta-t-il, les surnomment les « sapins pisseux » à cause de la mauvaise odeur que le bois émet quand il est coupé. Les champignons sentaient aussi mauvais qu’un sapin qu’on aurait tailladé. Pour moi, ils n’avaient pas du tout l’odeur des matsutakes. Mais cette odeur qui combinait le matsutake et le sapin pisseux, n’était-elle pas le résultat de la rencontre ?
## Deuxième partie : Après le progrès
### 4 - Travailler à la marge
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Aborder le capitalisme par le biais d’une théorie qui mette l’accent sur des agencements éphémères et des histoires multidirectionnelles peut sembler une tentative quelque peu extravagante. Après tout, l’économie mondiale aura été la pièce centrale du progrès, et même les critiques radicales n’auront pu se refuser à invoquer sa marche en avant obsessionnelle autrement qu’à la manière d’un engrenage mondial. Tel un bulldozer géant, le capitalisme apparaît toujours comme écrasant la Terre sous le poids de ses seuls impératifs. Mais tout ceci ne fait encore qu’accroître l’intérêt de poser la question : « Qu’est-ce qui est en train de se passer d’autre ? » Non pas à la manière d’alternatives exceptionnelles, situées dans une enclave protégée, mais plutôt partout, à la fois dedans et dehors.
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La plupart des analystes y ont vu un précédent, les incitant à imaginer un système industriel régulé par une structure de gouvernance propre, construite en coopération avec les États-nations. Mais aujourd’hui, comme autrefois d’ailleurs, la plus grande partie de l’économie se développe sur des scènes radicalement différentes. Les chaînes d’approvisionnement serpentent non seulement d’un côté à l’autre des continents mais aussi à travers les normes. Il serait difficile d’identifier une seule rationalité à l’œuvre tout le long de ce type de chaînes. Et pourtant, encore et toujours des capitaux sont accumulés en vue de futurs investissements. Comment ce système parvient-il à fonctionner ? Une chaîne d’approvisionnement désigne un enrôlement particulier d’une filière de matières premières en marchandises ; c’est une chaîne dans laquelle des entreprises dominantes fixent la transformation des denrées et l’échange commercial des marchandises1.
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Dans cette partie du livre, mon enquête suit pas à pas la chaîne d’approvisionnement qui relie ceux qui cueillent les matsutakes dans les forêts de l’Oregon à ceux qui les mangent au Japon. Cette chaîne est surprenante et riche en contrastes culturels. Le travail en usine à partir duquel nous identifions usuellement le capitalisme y est pour l’essentiel absent. Mais cette chaîne illustre quelque chose d’important à propos du capitalisme d’aujourd’hui : amasser des richesses est possible sans devoir rationaliser le travail ni les matières premières. À la place, sont requis des actes de traduction entre des espaces sociaux et politiques très variés, que j’appelle des « patchs », selon l’usage qu’en font les écologistes2. La traduction, au sens où Shiho Satsuka l’entend, est l’opération par laquelle le processus d’un monde-en-construction se laisse entraîner dans un autre3.
> [!accord] Page 115
Alors que le terme « traduction » attire d’ordinaire notre attention sur le langage, il n’empêche qu’il peut aussi faire référence à d’autres formes de mises en concordance partielle. Le capitalisme est un système de traduction entre des sites hétérogènes les uns aux autres, permettant aux investisseurs d’accumuler des richesses.
Comment des champignons cueillis tels des trophées de la liberté deviennent-ils des biens capitalistes et, plus tard, des cadeaux nec plus ultra au Japon ? Répondre à cette question implique de prêter attention simultanément à deux choses : d’une part, aux agencements inattendus des maillons qui ont composé la chaîne et, d’autre part, aux processus de traduction qui ont entraîné l’ensemble des liens dans un circuit transnational.
> [!accord] Page 116
Le capitalisme est un système de concentration des richesses, qui rend possibles de nouveaux investissements. Son processus est l’accumulation. Les modèles classiques nous ramènent à l’usine : ceux qui possèdent les usines concentrent la richesse en payant les ouvriers moins que la valeur des biens qu’ils produisent chaque jour. Et les propriétaires « accumulent » des capitaux grâce à cette plus-value.
Néanmoins, même dans les usines, d’autres données participent à l’accumulation. Au XIXe siècle, quand le capitalisme est pour la première fois devenu un objet d’investigation, on pensait que les matières premières étaient un legs infini fait par Dame Nature aux Hommes. Aujourd’hui, il serait inconcevable de tenir pour acquises les matières premières. Dans notre système d’approvisionnement en nourriture, par exemple, les capitalistes exploitent certes les écologies en les remodelant mais aussi en tirant avantage de leurs potentiels. Même dans les fermes industrielles, les exploitants agricoles dépendent de processus vitaux qui échappent à leur contrôle, comme la photosynthèse ou la digestion animale. Dans ces fermes capitalistes, des êtres vivants issus de processus écologiques sont récupérés pour participer à la concentration des richesses. C’est ce que j’appelle une « captation », qui implique de tirer avantage de la valeur produite en dehors du contrôle capitaliste. Beaucoup de matières premières capitalistes (que l’on pense au charbon ou au pétrole) existaient longtemps avant le capitalisme. D’autre part, les capitalistes ne peuvent pas non plus produire de la vie humaine, prérequis de la main-d’œuvre. L’« accumulation par captation » est donc le processus par lequel des entreprises amassent du profit sans contrôler les conditions dans lesquelles ce dernier est produit. La captation n’est pas un ornement qui se surajoute aux processus capitalistes ordinaires, c’est un trait qui rend compte de la manière dont le capitalisme fonctionne4.
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Les sites où se joue l’accumulation par captation sont simultanément internes et externes au capitalisme ; je les appelle « péricapitalistes »5. Tous les types de biens et de services produits par les activités péricapitalistes, humaines et non humaines, deviennent des objets de captation pour l’accumulation capitaliste. Si une famille paysanne produit une récolte qui entre dans la chaîne alimentaire capitaliste, une accumulation de capital peut être opérée par la captation de la valeur créée par le travail de cette famille. Maintenant que les chaînes d’approvisionnement mondiales en sont venues à caractériser le capitalisme global, on voit ce processus à l’œuvre partout. Les « chaînes d’approvisionnement » sont des chaînes de matières premières transformées en marchandises, qui traduisent la valeur au bénéfice des entreprises dominantes ; elles opèrent une traduction entre des systèmes de valeurs non capitalistes et capitalistes.
> [!information] Page 118
L’accumulation par captation à travers des chaînes d’approvisionnement mondiales n’est pas quelque chose de nouveau, et quelques exemples historiques bien ancrés suffisent à en clarifier le fonctionnement. Prenons le cas de la chaîne d’approvisionnement de l’ivoire au XIXe siècle qui connectait l’Afrique centrale à l’Europe, tel que l’a rapporté Joseph Conrad dans son roman Au Cœur des ténèbres6. L’histoire tourne autour d’une découverte que fait le narrateur : alors qu’il était épris d’une grande admiration pour un commerçant européen, il prit conscience de la sauvagerie avec et par laquelle il se procurait de l’ivoire. Révéler cette sauvagerie a de quoi surprendre le sens commun, habitué à penser la présence européenne en Afrique comme ayant été un moteur de civilisation et de progrès. Au lieu de cela, civilisation et progrès se rabattent en écrans de fumée pour tenter d’étouffer la violence par laquelle passent les mécanismes de traduction pour obtenir toujours plus de valeur : une captation en bonne et due forme.
> [!accord] Page 118
Pour avoir un aperçu un peu plus ciblé sur le système de traduction qui accompagne une chaîne d’approvisionnement, on peut se rappeler comment Melville a dépeint la manière dont, au XIXe siècle, l’huile de baleine est devenue une source pour les investisseurs yankee7. Moby Dick suit l’histoire de l’équipage d’un baleinier, dans lequel le cosmopolitisme, fortement animé, tranche clairement avec nos stéréotypes sur la discipline d’usine. Toutefois, l’huile que l’équipage obtient en tuant des baleines tout autour du monde entre en fin de compte dans une chaîne d’approvisionnement capitaliste, basée aux États-Unis. De manière étrange donc, sur le Pequod, tous les harponneurs sont des indigènes non intégrés, qui viennent d’Asie, d’Afrique et du Pacifique. Et le navire serait incapable de capturer une seule baleine sans l’expertise de ces personnes totalement étrangères à la discipline industrielle étatsunienne. Mais, comme les produits de ce travail doivent finalement être traduits en termes de valeur capitaliste, c’est seulement par le biais du financement capitaliste que le navire peut prendre la mer. Autrement dit, l’accumulation par captation s’opère ici dans la conversion de savoirs indigènes en bénéfices capitalistes. Et, par la même occasion, dans la conversion de baleines vivantes en produits d’investissements.
> [!information] Page 119
L’une des entreprises qui ont mis au premier plan de telles innovations est le géant de la distribution Wal-Mart. Cette entreprise a été une pionnière dans l’adoption de codes-barres universels (UPC) : ces barres noires et blanches qui allouent aux ordinateurs la tâche d’identifier et d’inventorier les produits codés8. La lisibilité des produits codés signifie, en retour, que Wal-Mart peut ignorer les conditions de travail et l’environnement dans lesquels ils sont fabriqués et que, par là, les méthodes péricapitalistes, y compris le vol et la violence, peuvent faire partie, incognito, du processus de production. Avec un clin d’œil à Woody Guthrie, il devient presque tentant de penser le contraste entre production et comptabilité comme celui qui se joue entre les deux versants d’une étiquette où l’on imprime le code-barre9. L’un des côtés de l’étiquette, celui où il y a les barres en noir et blanc, tend à rendre les produits traçables et évaluables dans les moindres détails. L’autre côté de l’étiquette, quant à lui, vierge, souligne l’absence totale d’intérêt de Wal-Mart pour la manière dont le produit est fabriqué, puisque seule la valeur traduite dans les termes de profit est retenue. Wal-Mart s’est ainsi rendu célèbre pour avoir obligé ses fournisseurs à toujours baisser le prix de leurs produits, encourageant le travail sauvage et des pratiques destructrices de l’environnement10. Sauvagerie et captation sont souvent sœurs jumelles : la captation traduit la violence et la pollution en profits.
> [!approfondir] Page 120
Comme les stocks sont de plus en plus contrôlés, la nécessité de contrôler le travail et les matières premières est reléguée au second plan : les chaînes d’approvisionnement créent du profit, et toute valeur, peu importe le contexte marginal de sa production, est automatiquement traduite selon la logique capitaliste du stock. Une manière de penser ce processus est la scalabilité : ce tour de force qui permet de créer de la croissance sans qu’aucune distorsion produite par des rapports changeants ne vienne la contaminer. La lisibilité des stocks autorise l’entreprise Wal-Mart à étendre à grande échelle ses activités de vente au détail, et cela en toute impunité à l’égard des processus de production qui, eux, ne requièrent pas d’être « scalables ». Dans ce régime de « non-scalabilité », la production est abandonnée à une variété de processus aussi exubérants les uns que les autres, chacun en proie à ses rêves et ses schémas relationnels particuliers. C’est ce que la notion de « nivellement par le bas » avait déjà bien mis en évidence : la globalisation des chaînes d’approvisionnement favorisant le travail forcé, les ateliers de fabrication dangereux, les ingrédients de substitution plus toxiques les uns que les autres et les enfouissements ou dépotoirs, catastrophiques pour l’environnement. Là où les grandes entreprises font pression sur les fournisseurs pour obtenir des produits toujours moins chers, la production sujette à de telles conditions devient une conséquence tout à fait prévisible
> [!accord] Page 121
Comme dans Au Cœur des ténèbres, la production non régulée se fond dans la traduction qu’entraîne la chaîne des marchandises, et est parfois même, pour couronner le tout, réévaluée comme un progrès. C’est effrayant. En même temps, comme J. K. Gibson-Graham11 le soutiennent avec optimisme dans leur proposition d’une « politique postcapitaliste », la diversité économique s’avère utile12. Les formes économiques péricapitalistes peuvent être des lieux pour repenser le pouvoir incontesté du capitalisme sur nos vies. A tout le moins, la diversité offre une chance à des manières multiples d’aller de l’avant, et non à une seule.
> > [!cite] Note
> oui important
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Dans une comparaison éclairante entre la chaîne d’approvisionnement française en haricots verts qui lie d’un côté l’Afrique de l’Ouest à la France et celle qui, de l’autre, lie l’Afrique de l’Est à la Grande-Bretagne, la géographe Susanne Freidberg a montré comment les chaînes d’approvisionnement, s’appuyant de manière variée sur les histoires coloniales et nationales, peuvent stimuler des formes économiques assez différentes13. D’un côté, le modèle néocolonial français fait appel à des coopératives paysannes ; de l’autre, la standardisation des supermarchés britanniques encourage, quant à elle, des opérations frauduleuses de la part de ses ressortissants14. Grâce à la mise en place de ces différences, il devient possible d’envisager une politique qui affronterait et piloterait l’accumulation par captation. Mais suivre Gibson-Graham et appeler ces politiques « postcapitalistes », c’est aller un peu vite en besogne. Au travers de l’accumulation par captation, les vies et les produits vont et viennent entre des formes non capitalistes et capitalistes : ces formes agissent les unes sur les autres et s’interpénètrent. Le terme « péricapitaliste » reconnaît que ceux d’entre nous qui sont pris dans de telles traductions ne sont jamais totalement protégés du capitalisme. Les espaces péricapitalistes n’ont pas la sécurité de plateformes où l’on pourrait se défendre et rééquilibrer les enjeux.
> [!approfondir] Page 122
La plupart des critiques du capitalisme insistent sur l’unité et l’homogénéité du système : beaucoup, comme Michael Hardt et Antonio Negri, considèrent qu’il n’y a plus d’espace en dehors de l’empire du capitalisme15. Toute chose obéirait à une logique capitaliste unique. De la même façon que Gibson-Graham, cette affirmation tente d’élaborer une position politique critique, capable de transcender le capitalisme. Les critiques qui mettent ainsi l’accent sur l’uniformité de la mainmise du capitalisme sur le monde veulent le renverser à partir d’une solidarité qui reste quelque peu énigmatique. Mais cet espoir implique surtout de porter des œillères ! Pourquoi ne pas plutôt admettre la diversité économique ?
> [!accord] Page 123
Entre ces deux points de vue, il devient ainsi intéressant de voir comment les formes capitalistes et non capitalistes interagissent dans les espaces péricapitalistes. Gibson-Graham nous préviennent, de manière assez juste, selon moi, que ce que Negri et Hardt appellent des formes « non capitalistes » ne se rencontre pas exclusivement dans des coins perdus, empreints d’archaïsme, mais est tout aussi présent dans les recoins des mondes capitalistes eux-mêmes. Malgré tout, il reste que chacun d’entre eux persiste à considérer idéalement de telles formes comme des alternatives au capitalisme. À l’inverse, ce qui me préoccupe, c’est le fait que le capitalisme dépend d’éléments non capitalistes. Ainsi, par exemple, quand Jane Collins rapporte que les ouvrières mexicaines des usines d’assemblage de confection sont censées savoir comment coudre avant d’avoir un emploi, parce qu’elles sont des femmes, nous avons un aperçu de formes économiques non capitalistes et capitalistes fonctionnant ensemble17.
> [!accord] Page 123
D’un côté, les femmes apprennent à coudre à la maison et, de l’autre, l’accumulation par captation sera ce par quoi cette compétence entrera dans l’usine au bénéfice de ses propriétaires. Pour comprendre le capitalisme (et pas seulement ses alternatives), nous ne pouvons donc pas rester à l’intérieur de la logique capitaliste ; nous avons besoin d’un œil ethnographique pour voir la diversité économique qui rend l’accumulation possible.
> [!information] Page 125
Les champignons étaient chers, ce qui garantissait une forte incitation auprès des fournisseurs. Les négociants nord-américains se souviennent des années 1990 comme d’une époque où les prix flambaient, tout en enflammant des spéculations financières à haut risque. Si un fournisseur parvenait à toucher convenablement le marché japonais, le bénéfice était considérable. Mais face à ces produits forestiers fluctuants, périssables à court terme et sujets à une demande complètement aléatoire, les possibilités d’un échec total étaient également importantes. Chacun se plaisait à parler de cette époque en usant de métaphores associées au casino. Un négociant japonais comparait les importateurs de ces temps-là à la mafia qui sévissait dans les ports internationaux après la Première Guerre mondiale : non par le simple fait que les importateurs s’impliquaient dans des jeux d’argent mais par aussi le fait qu’ils en étaient les moteurs et les gardiens.
> [!information] Page 126
Au Japon, les matsutakes sont toujours arrivés sur le marché par le biais de coopératives agricoles ou de paysans individuels. En Amérique du Nord, les matsutakes sont dispersés à travers d’énormes forêts nationales (États-Unis) ou à travers des forêts communautaires (Canada). C’est là que les petites compagnies que j’appelle des « grossistes » sont entrées en jeu : les grossistes étant ceux qui rassemblent les champignons pour les vendre aux exportateurs. Des agents détachés sur le terrain par les grossistes, achètent les champignons à des « acheteurs », qui les ont eux-mêmes achetés aux cueilleurs. Les agents sur le terrain comme les acheteurs se doivent de connaître tant les lieux que les personnes qui fouillent dedans.
> [!approfondir] Page 126
Quand le commerce des matsutakes fit son émergence au Nord-Ouest Pacifique étatsunien, la plupart des agents de terrain, des acheteurs et des cueilleurs étaient des hommes blancs qui avaient trouvé refuge dans les montagnes : il y avait des vétérans du Vietnam, des bûcherons déplacés ainsi que des « traditionalistes » qui, par rejet de la société urbaine libérale, avaient opté pour la campagne. Après 1989, un nombre croissant de réfugiés du Laos et du Cambodge intégrèrent le monde des cueilleurs, obligeant les agents de terrain à acquérir de nouvelles compétences au contact de ces Asiatiques du Sud-Est. Parmi ces derniers, certains finirent par devenir acheteurs et d’autres agents de terrain. En se côtoyant, les Blancs et les Asiatiques se plièrent à une référence commune : la « liberté ». Même si elle ne désignait pas la même chose au sein de chaque groupe, elle touchait la corde sensible de chacun d’entre eux. Pour les Indiens d’Amérique, elle entrait directement en résonance avec leur histoire, tandis que, pour les cueilleurs latinos, la rhétorique de la liberté ne pouvait évidemment pas avoir le même poids. Malgré ces différences, le recoupement partiel entre les préoccupations des Blancs auto-exilés et des réfugiés d’Asie du Sud-Est devint le cœur battant du commerce : la liberté donnait aux matsutakes une valeur particulière.
> [!accord] Page 128
Au contraire des autres agents de terrain, Wei verse un salaire à ses acheteurs plutôt qu’une commission. Il exige que ses employés fassent preuve de loyauté et de discipline, leur refusant l’indépendance en roue libre qu’affichent clairement les autres acheteurs. Il fait attention d’acheter des matsutakes en vue de cargaisons particulières et selon des caractéristiques bien définies : il ne se laisse émouvoir ni par le jeu ni par l’excitation de la prouesse que peut procurer la concurrence libre, comme c’est le cas chez les autres. Dans les tentes même des acheteurs, il s’affaire déjà à constituer des stocks. Une telle différence est très utile comme opérateur de contraste qui vient révéler en quoi l’agencement de la liberté fait tache d’huile : celui-ci instaure un patch.
> [!accord] Page 129
La nécessité d’en passer par des traductions culturelles fondait tout l’espoir de cet homme, et ce fut la première fois que m’apparut, de manière incisive, le problème de l’accumulation par captation. Dans les années 1970, les Américains espéraient que la mondialisation du capital entraîne, dans une même vague, la généralisation mondiale de leurs normes, propres à leurs entreprises nationales. Dans un sens tout à fait opposé, les négociants japonais se spécialisaient dans la mise en place de chaînes d’approvisionnement internationales qu’ils utilisaient comme des mécanismes de traduction. Ils s’étaient rendus aptes à importer au Japon des biens sans faire appel à des sites de production ou à des normes d’emploi typiquement japonais. Aussi longtemps que ces biens purent être transformés en stocks adaptés durant leur transit vers le Japon, les négociants japonais purent les utiliser pour accumuler du capital. À la fin du XXe siècle, le pouvoir économique japonais avait cédé, et les innovations japonaises dans le domaine des affaires furent éclipsées par les réformes néolibérales. Mais personne ne se préoccupa de réformer la chaîne d’approvisionnement des matsutakes : bien trop insignifiante et trop « japonaise ». En l’occurrence, cela devient donc aussi un lieu particulièrement prometteur pour rechercher les stratégies commerciales japonaises qui ont percuté le monde. Leur centre névralgique, on l’aura compris, est le système de traduction mis en place entre diverses économies. En tant que traducteurs, les négociants s’érigent comme des maîtres de l’accumulation par captation.
Néanmoins, avant de revenir en détail sur la traduction, j’ai encore besoin de m’accorder une petite visite approfondie dans l’agencement de la liberté.
> [!bibliographie] Page 130
> 1. Une chaîne d’approvisionnement est n’importe quel processus qui connecte producteurs et consommateurs de marchandises (NdT : J’ai choisi de traduire « supply chain » par « chaîne d’approvisionnement » et non pas par « chaîne logistique » qui est la formule technique utilisée habituellement par les gestionnaires d’entreprise.) Ces chaînes d’approvisionnement sont organisées par des entreprises dominantes qui sous-traitent. Les entreprises dominantes peuvent être des producteurs, des négociants ou des détaillants. Voir [[Anna TSING]], « Supply chains and the human condition », Rethinking Marxism, 21, no 2, 2009, p. 148-176.
> 2. NdT : On pourrait traduire patch-ecology par « écologie morcelée ». Mais nous avons préféré garder le terme patch.
> [!bibliographie] Page 130
> 4. Le terme dérive de l'« accumulation primitive » de Marx, témoignant de la violence par laquelle des populations rurales destinées au travail industriel étaient privées de leurs droits. Comme dans l’analyse de Marx, je ne me limite pas aux formations industrielles pour comprendre comment le capitalisme se crée. Contrairement à l’accumulation primitive, l’accumulation par captation n’a jamais de fin ; car elle dépend en permanence de ses captations. L’accumulation par captation est également requise pour la production de la force de travail. Les ouvriers d’usine sont produits et reproduits au travers d’un processus vital qui n’est jamais sous le contrôle total des capitalistes. Dans les usines, les capitalistes utilisent les compétences des ouvriers pour fabriquer des biens, mais ils ne peuvent pas produire toutes ces compétences. Transformer les compétences des ouvriers en valeur capitaliste nécessite encore d’en passer par la captation.
### 5 - « Open Ticket », Oregon
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Par une froide nuit d’octobre, vers la fin des années 1990, trois cueilleurs américains Hmong, grelottant, s’étaient blottis les uns contre les autres sous leur tente. Pour récupérer un peu de chaleur, ils avaient eu l’idée de déplacer leur réchaud à gaz à l’intérieur. Ils s’endormirent, le réchaud allumé. Il s’éteignit. Le lendemain matin, on les retrouva tous morts, asphyxiés par les émanations. Leur mort avait laissé le campement vulnérable, désormais hanté par leurs fantômes. Les fantômes peuvent paralyser, ôter toute capacité à bouger ou à parler. Les cueilleurs Hmong, bientôt suivis par d’autres, décidèrent de partir.
> [!information] Page 135
L’idée que le Service des forêts s’était imaginée d’un accès pour les services de secours ne fonctionna pas comme prévu. Quelques années plus tard, quelqu’un les appela pour les alerter qu’un cueilleur était grièvement blessé. Le règlement, destiné exclusivement au campement des cueilleurs de champignons, obligea l’ambulance à attendre une escorte policière avant d’entrer. Cela prit plusieurs heures. Quand la police arriva finalement sur les lieux, l’homme était mort. L’arrivée des secours n’avait pas été freinée par la nature sauvage du terrain mais bien par une barrière discriminatoire.
Cet homme laissait à son tour un dangereux fantôme, et plus personne ne dormit près de l’endroit où il avait campé, à l’exception d’Oscar, un Blanc, l’un des rares résidents locaux à chercher la compagnie des Asiatiques et qui, de temps à autre, se saoulait sur un coup de tête. La facilité avec laquelle Oscar se déplaçait la nuit le mena à tenter la cueillette de champignons sur une montagne voisine, sacrée pour les Indiens et peuplée de leurs fantômes. Au contraire de ce Blanc, les Asiatiques que je connaissais restaient bien à l’écart de cette montagne. Les fantômes, oui, ils en connaissaient un bout
> [!information] Page 136
« Open Ticket » (« billet ouvert ») correspond en fait au nom donné à une technique d’achat des matsutakes. Dans la soirée, après être revenus des bois, les cueilleurs vendent leurs champignons au poids à un prix fixé par les acheteurs. Ce prix dépend de la taille et de la maturité des champignons, autrement dit de leur « qualité ». Le prix de la majorité des champignons sauvages est stable. Mais celui des matsutakes est en dents de scie. Au cours de la nuit, le prix peut facilement varier d’au moins 10 $ par livre. Sur l’ensemble de la saison, les variations de prix sont encore plus énormes. Entre 2004 et 2008, les prix auront varié entre 2 et 60 $ la livre pour les meilleurs champignons, et cet écart n’est rien comparé à celui des années précédentes. « Open Ticket » désigne dans ce contexte la possibilité qu’a un cueilleur de revenir vers son acheteur pour toucher la différence entre le prix de départ et un prix plus élevé qui aura été offert la même nuit. Les acheteurs, qui touchent une commission en fonction des quantités qu’ils achètent, offrent aux cueilleurs un « billet ouvert » qui les incite à ne pas attendre que les prix s’envolent et à vendre dès le début de la soirée leur récolte. Cette notion de billet ouvert témoigne du pouvoir tacite que possèdent les cueilleurs pour négocier les conditions d’achat. Elle illustre aussi les stratégies des acheteurs qui, continuellement, tentent d’écarter leurs concurrents. Le billet ouvert est une manière d’entretenir et d’affirmer la liberté des cueilleurs comme celle des acheteurs. Et il me semble donc que ce soit aussi une appellation tout à fait appropriée pour épingler un site où l’activité majeure tourne autour d’un certain faisceau de pratiques gouvernées par la liberté.
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Mais que signifiait exactement cette liberté dont parlaient les cueilleurs ? Plus je les interrogeais, plus cette notion me rendait perplexe. Clairement, cela n’avait rien à voir avec la liberté que les économistes conçoivent comme ce qui corrobore un choix autonome et rationnel. Cela ne concernait pas plus le libéralisme dans sa version politique. La liberté des champignonneurs avait quelque chose de précaire et échappait de loin à toute rationalisation : elle était performative, variait selon les communautés et se montrait en perpétuelle effervescence. Sans aucun doute, le cosmopolitisme disparate du lieu y était pour quelque chose : la liberté émergeait dans un contexte d’interactions culturelles mouvementées, toujours susceptibles de dégénérer en conflits ou en malentendus. Cette liberté, je pense, devait plus profondément son existence aux fantômes. Elle était une manière de négocier avec les fantômes qui hantaient ce paysage : elle n’exorcisait pas leur puissance mais travaillait à leur résister et à négocier avec tact.
> [!information] Page 138
Open Ticket est un lieu hanté par de nombreux spectres. Entre autres, on pouvait toujours s’attendre à se retrouver nez à nez avec les fantômes « verts » de cueilleurs qui étaient décédés prématurément ; avec l’esprit de communautés indiennes qui furent, en vertu du code américain, déplacées par l’armée ; avec des souches de grands arbres qui furent abattus par des entreprises forestières irresponsables et d’autant moins soucieuses de les remplacer ; avec les réminiscences de guerre qui continueront à hanter les survivants et persisteront à s’ancrer. Mais, plus difficile était de se figurer l’apparition fantomatique, gardée sous silence, de formes de pouvoir qui s’infiltraient dans le travail quotidien des cueilleurs et des acheteurs. Certains types de pouvoir donnent l’impression d’être là, sans être là : ils prennent possession de l’espace, qui, de cette manière hanté, rend peu à peu compréhensible la façon dont la liberté organise, par couches, le fouillis culturel. Il me faut donc maintenant considérer chacun de ces spectres qui s’enchevêtrent dans le monde d’Open Ticket.
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Open Ticket est loin d’être un lieu qui s’adonne à la concentration du pouvoir : c’est l’opposé d’une ville. Il y manque un ordre social. Comme le disait Seng, un cueilleur Lao : « Bouddha n’est pas ici. » Et il poursuivait sur le fait que les cueilleurs sont égoïstes et avides. Son seul souhait était de retourner en hâte au temple où, au moins, un certain ordre des choses était respecté. Mais, dans l’intervalle, Dara, une adolescente Khmer, expliquait que c’était le seul endroit où elle pouvait évoluer loin de la violence des gangs. Gangs ? Thong était justement (ancien ?) membre d’un gang Lao. J’ai l’impression d’ailleurs qu’il était sous le coup de mandats d’arrêt et qu’il avait trouvé refuge ici pour y échapper. Open Ticket, cela rassemblait donc à un véritable imbroglio de gens qui s’étaient envolés de la jungle de la ville, munis d’un billet ouvert. Les vétérans blancs du Vietnam me racontèrent vouloir rester à l’écart des foules pour échapper aux flash-backs de la guerre et aux crises de panique incontrôlables. Les Hmong et les Mien, eux, me parlèrent de leur déception vis-à-vis du rêve américain, de ses soi-disant promesses de liberté, et du fait qu’ils s’étaient retrouvés, à la place, entassés dans de minables petits appartements urbains. C’est seulement dans les montagnes qu’ils pouvaient encore éprouver le goût de la liberté qu’ils avaient connu en Asie du Sud-Est.
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Les Mien, en particulier, entretenaient l’espoir de reconstituer dans les forêts de matsutakes une vie de village dont ils avaient la nostalgie. La cueillette des matsutakes était l’occasion de rencontrer des amis perdus de vue et de se mettre à l’écart des contraintes qu’entraîne l’agitation des ménages. Nai Tong, une grand-mère Mien, expliquait que sa fille l’appelait tous les jours pour la supplier de rentrer à la maison s’occuper de ses petits-enfants. Mais elle lui répétait calmement qu’elle devait encore travailler pour au minimum rembourser son permis de cueillette et qu’elle ne pouvait donc pas encore rentrer à la maison. Les principales raisons étaient tues dans ces conversations téléphoniques : en échappant à la vie d’appartement, elle jouissait de la liberté que lui offraient les montagnes. L’argent n’était qu’une goutte d’eau comparée à la liberté
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Si la cueillette des matsutakes est si différente de la vie en ville, elle reste néanmoins hantée par elle. Cueillir n’est pas non plus un emploi – ni même un « travail ». Pour Sai, un cueilleur Lao, « travailler », c’était obéir à un chef, faire ce qu’il demande. A contrario, la cueillette des matsutakes, c’était juste « chercher ». Tenter sa chance, pas travailler. Lorsqu’une propriétaire blanche de campement, toute bienveillante qu’elle fût envers les cueilleurs, m’a confié que les cueilleurs mériteraient davantage parce qu’ils travaillaient dur, se levaient à l’aube et se coltinaient sans broncher le soleil ou la neige, quelque chose dans ses propos me dérangea. Je n’avais jamais entendu un cueilleur parler comme ça. De tous les cueilleurs que j’avais rencontrés, aucun ne m’avait fait comprendre que l’argent qu’ils gagnaient avec les matsutakes était, sous-entendu, la rétribution attendue pour leur travail. Le temps que Nai Tong passait à garder les enfants était encore bien plus apparenté à du travail que ne pouvait l’être la cueillette des champignons.
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Tom, un agent de terrain blanc, avait passé plusieurs années comme cueilleur et il était particulièrement clair au sujet de ce rejet du travail. Il avait été employé dans une grosse entreprise de bois mais il décida, un jour, de ranger son équipement dans son casier, de franchir la porte et de ne jamais revenir. Il emmena sa famille avec lui dans les bois et vécut de ce que la nature voulait bien lui offrir. Il ramassa des pommes de pin pour des entreprises semencières et captura des castors pour vendre leur peau. Il se mit à cueillir toutes sortes de champignons, non pour les manger mais pour les vendre, et sut tirer bénéfice de son savoir-faire en matière d’échanges. Selon Tom, si la gauche avait ruiné la société américaine, c’était parce que les hommes ne savaient plus ce que c’était qu’être un homme. Conclusion : le mieux était de rejeter ce que la gauche considérait être un « emploi normal ».
Tom
> > [!cite] Note
> mdr jsuis dacc ptit fdp
> [!information] Page 141
Beaucoup de choses dans le rejet du travail tiennent à l’héritage culturel des cueilleurs. Pour Mad Jim, la cueillette des champignons était un moyen de rendre hommage à ses ancêtres indiens. Après avoir occupé de multiples emplois, expliqua-t-il, il avait fini par travailler comme serveur sur la côte. Un jour, une femme indienne paya son addition avec un billet de 100 $ ; surpris, il lui demanda où elle l’avait eu. « En cueillant des champignons », avait-elle répondu. Le jour suivant, Jim était parti. L’apprentissage fut difficile : il rampa à travers des broussailles et suivit des animaux. Aujourd’hui, il règne sur les dunes en traquant les matsutakes enfouis profondément dans le sable. Il sait où regarder sous les racines entortillées des rhododendrons qui arborent les montagnes. Il n’a jamais repris un travail salarié.
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Si la cueillette des matsutakes n’est pas un « travail », elle est hantée par le travail. Mais aussi par la propriété : les cueilleurs agissent comme si la forêt était un vaste bien commun. Or, la terre n’est pas, officiellement, un bien commun. C’est principalement une forêt nationale avec quelques terres privées adjacentes, toutes dûment protégées par l’État. Mais les cueilleurs font de leur mieux pour ignorer ces questions de propriété. La propriété fédérale exaspère tout particulièrement les cueilleurs blancs, et ils font tout ce qu’ils peuvent pour contrecarrer les restrictions qui s’y appliquent. Les cueilleurs d’Asie du Sud-Est sont généralement plus favorables au gouvernement et souhaitent que ce dernier s’investisse encore plus. À la différence des cueilleurs blancs, qui sont nombreux à se vanter de cueillir sans permis, la plupart des Asiatiques s’enregistrent auprès du Service des forêts pour avoir le droit de cueillir des champignons. Toutefois, le fait que la mise en application de la loi tende à cibler plus particulièrement les Asiatiques pour des infractions pas toujours démontrées – comme le dit un acheteur Khmer, « conduire alors même qu’on est asiatique » – tend aussi à rendre obsolète l’effort de rester dans les limites de la légalité. Peu sont ceux qui persistent à respecter la loi.
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Les amendes sont salées. À l’époque de mon étude de terrain, si l’on se faisait prendre pour la première fois en train de cueillir dans un parc national, on était puni d’une amende de 2 000 $. Mais, sur le terrain, l’application de la loi n’est pas une mince affaire, tant il y a de routes et de sentiers invraisemblables. Comme la forêt nationale est parsemée d’anciennes routes d’exploitation forestière, désormais délaissées, cela permet aux cueilleurs de se déplacer sur de vastes périmètres. Et les jeunes hommes sont prêts à faire de nombreux kilomètres à pied pour trouver des matsutakes dans les coins les plus isolés. Sont-ils dans des zones interdites, ou peut-être autorisées ? Qui sait ? Quand les champignons arrivent chez les acheteurs, on ne pose pas de question2.
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Chacun sait qu’il est arrivé quelques fois que des cueilleurs restent assis dans leurs pick-up avec leurs champignons, insatisfaits des prix proposés par l’ensemble des acheteurs. Mais, pas moyen d’y échapper, il leur faut vendre avant la fin de la soirée : ils ne peuvent garder les champignons. Attendre fait aussi partie de la manière dont on prend plaisir à s’emparer de la liberté : liberté de chercher où on veut, en tenant à une distance respectable les convenances, le travail et la propriété ; liberté de proposer ses champignons à n’importe quel acheteur, et, pour les acheteurs, à n’importe quel agent de terrain ; liberté de mettre les autres acheteurs hors jeu ; liberté de réussir un beau coup ou de tout perdre.
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J’ai un jour décrit ce marché quelque peu spectaculaire à un économiste, et cela l’a beaucoup excité car il y retrouvait le vrai fondement du capitalisme sans la pollution de l’intérêt des puissants et des inégalités. C’est le vrai capitalisme, disait-il, où aucun rapport de force n’est biaisé, comme cela devrait toujours l’être. Mais est-ce que la cueillette et la vente à Open Ticket sont du capitalisme ? Le problème est qu’il n’y a aucun capital. Beaucoup d’argent circule de main à la main, mais il finit toujours par s’éclipser, sans jamais devenir une source d’investissements.
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Il est évident qu’il y a à Open Ticket des « mécanismes de marché » : ou peut-être pas ? Selon les économistes, le trait essentiel des marchés concurrentiels est de faire baisser les prix, incitant les fournisseurs à livrer des biens de manière toujours plus efficace. Or la concurrence qui a lieu à Open Ticket a pour objectif explicite de faire monter les prix. C’est ce que tout le monde dit : les cueilleurs, les acheteurs et les grossistes. Le but du jeu est de voir si le prix peut être augmenté, de sorte que tout le monde à Open Ticket en bénéficie. Beaucoup semblent persuadés qu’il y a au Japon une source d’argent inépuisable, et le but de toute cette mise en scène théâtrale de la concurrence est d’obliger les robinets à s’ouvrir pour que l’argent coule à flots à Open Ticket. Tous les anciens se souviennent de l’année 1993, quand le prix des matsutakes à Open Ticket avait atteint, le temps d’un éclair, les 600 $ la livre, en faveur des cueilleurs. Il vous suffisait de trouver un petit champignon bien dodu, et vous empochiez 300 $5 ! Même après ce pic, disent-ils, dans les années 1990, un simple cueilleur pouvait se faire en une journée plusieurs milliers de dollars. Comment retrouver un accès à ce flux d’argent ? Acheteurs et grossistes à Open Ticket misent sur la concurrence pour faire augmenter les prix.
### 6 - Les histoires de la guerre
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Un vieux Lao m’expliqua avec ironie pourquoi même les jeunes cueilleurs Lao portaient des vêtements de camouflage : « Ils n’ont pas été soldats ; ils prétendent seulement l’être. » Quand je posais des questions sur les dangers de ne pas être repéré par les chasseurs blancs de cerfs, un cueilleur Hmong évoquait un autre imaginaire : « On porte un camouflage, ce qui nous permet de nous cacher si on aperçoit en premier les chasseurs. » Par là, il sous-entendait que si les chasseurs le voyaient, ils pourraient aussi bien lui tirer dessus. Les cueilleurs négocient ainsi leur liberté au cœur de la forêt à travers un labyrinthe de différences.
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Deux vétérans blancs vont ici nous permettre de sonder toute une série d’expressions possibles de la liberté. Alan se sentait chanceux d’avoir été forcé, grâce à une blessure d’enfance compromettante, d’être rapatrié d’Indochine. Au cours des six mois qui ont suivi, il servit de chauffeur sur une base américaine. Un jour, il reçut l’ordre de retourner au Viêtnam. Il ramena sa jeep au dépôt et quitta à pied la base, la déserta. Il passa les quatre années suivantes à se cacher dans les montagnes de l’Oregon avec un nouvel objectif en tête : vivre dans les bois et ne jamais payer de loyer. Plus tard, quand la ruée vers le matsutake se déclencha, il s’en accommoda parfaitement. Alan se considère d’ailleurs lui-même comme un hippie paisible, opposé à la frénésie du combat qu’aiment cultiver d’autres vétérans. Une simple sortie dans un casino de Las Vegas et le simple fait de se retrouver là, entouré d’Asiatiques, suffirent pourtant à provoquer en lui un terrible flash-back. Vivre dans la forêt était donc devenu une sorte de rempart pour se protéger des attaques psychologiques.
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Les cueilleurs blancs ne s’imaginent pas seulement comme des vétérans au caractère combattif mais aussi comme des hommes des montagnes, capables de se débrouiller tout seuls : solitaires, durs et jamais à court de ressources. La chasse est sans doute le lieu où se rejoignent le mieux ceux qui n’ont pas combattu et ceux que la guerre a percutés de plein fouet. Un acheteur blanc, trop vieux pour avoir fait le Vietnam mais qui était un fervent défenseur des guerres étatsuniennes, m’expliqua que la chasse, au même titre que la guerre, forge le caractère. De fil en aiguille, nous en sommes venus à parler de Cheney, alors vice-président, qui avait tiré sur un ami au cours d’une partie de chasse aux cailles. C’est à travers des accidents ordinaires de ce genre, me dit-il, que la chasse sculpte des hommes. Grâce à la chasse, même les non-combattants peuvent faire l’expérience de la forêt comme d’un laboratoire où l’on éprouve la liberté.
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La liberté, dans ce contexte, que signifiait-elle ? Un agent de terrain blanc, particulièrement exalté, voire en pleine jubilation devant les affres de la guerre, me proposa de discuter avec Ven, un Cambodgien qui, selon lui, me prouverait que même les Asiatiques aiment la guerre impériale qu’ont menée les États-Unis. Ainsi prévenue, je ne fus pas surprise quand Ven me parla de sa totale adhésion à la liberté américaine qu’il concevait, lui aussi, comme le résultat d’une conquête guerrière. Mais bientôt notre conversation prit un tour inattendu que l’agent, je pense, aurait été sans doute loin d’imaginer et qui faisait écho aux autres Cambodgiens arrimés à la forêt. En premier lieu, comme la guerre civile au Cambodge avait été un théâtre de confusions sans nombre, savoir avec exactitude de quel côté de la ligne de conflit on s’était retrouvé à un moment ou l’autre restait encore une énigme. Là où les vétérans blancs étaient persuadés d’avoir combattu pour la liberté sur fond d’un paysage racial totalement divisé, les Cambodgiens racontaient des histoires au cours desquelles on pouvait passer d’un bord à l’autre sans même s’en rendre compte. Deuxièmement, alors que les vétérans blancs envisageaient les montagnes comme un refuge qui leur permettait d’échapper aux traumatismes de cette guerre faite, certes, au nom de la liberté, les Cambodgiens, eux, proposaient une version plus optimiste, dans laquelle, enfin, en rejoignant ces forêts, la liberté américaine était à leur portée.
> [!accord] Page 159
D’autres Cambodgiens me vantèrent les vertus thérapeutiques de la cueillette des champignons sur des corps marqués par la guerre. Une femme me confia combien elle était arrivée faible aux États-Unis : ses jambes étaient si frêles qu’elle peinait à marcher. Elle retrouva la santé grâce à la cueillette des champignons. Sa liberté à elle, c’était celle de se mouvoir.
> [!accord] Page 159
Les montagnes de l’Oregon sont à la fois un remède et un moyen de communiquer avec les anciennes coutumes ou les rêves. Je l’ai véritablement constaté, de manière assez surprenante, un jour que j’interrogeais Heng au sujet des chasseurs de cerfs. J’étais allée, seule, à la cueillette, cet après-midi-là, quand soudain j’ai entendu des tirs qui résonnaient non loin de moi. J’étais terrifiée et je ne savais plus dans quelle direction fuir. Plus tard, j’ai interrogé Heng. « Il ne faut pas fuir ! m’a-t-il lancé. Fuir, c’est montrer qu’on a peur. Moi, je ne fuirai jamais. C’est pour cela que je suis un meneur d’hommes. » Les bois restent hantés par des visions de guerre, et la chasse en est un révélateur. Le fait que presque tous les chasseurs soient des Blancs et qu’ils méprisent généralement les Asiatiques, souligne encore plus le parallèle. Ce thème a bien plus de conséquences pour les cueilleurs Hmong qui, à la différence des Cambodgiens, se considèrent autant comme des chasseurs que comme des proies.
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Au cours de la guerre États-Unis/Indochine, les Hmong constituèrent la ligne de front de l’invasion étatsunienne au Laos. Recrutés par le général Vang Pao, des villages entiers furent privés de leur mode de vie agricole, recevant comme seuls moyens de subsistance des largages de nourriture pilotés par la CIA. Les hommes étaient recrutés comme bombardiers étatsuniens et mettaient ainsi leur vie en jeu pour que les Américains puissent détruire, en toute impunité, le pays depuis le ciel1. Il n’est pas étonnant que cette politique ait exacerbé des tensions entre ceux qui étaient les cibles Lao des bombardements et les Hmong. Les réfugiés Hmong s’en sont relativement bien sortis aux États-Unis, mais les souvenirs de la guerre restent prégnants. Les paysages meurtris d’un Laos ravagé par la guerre hantent encore et toujours les réfugiés Hmong. Autant leur manière d’envisager politiquement la liberté que celle de la pratiquer quotidiennement en sont empreintes.
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Prenons l’exemple de Chai Soua Vang, chasseur Hmong et ancien tireur d’élite de l’armée étatsunienne. En novembre 2004, alors qu’il s’était faufilé dans une réserve de cerfs, située en pleine forêt du Wisconsin, il tomba sur les propriétaires blancs qui en faisaient justement le tour. Ils se positionnèrent face à lui et lui demandèrent de quitter les lieux sur-le-champ. Il semblerait qu’ils lui auraient jeté à la figure des qualificatifs à teneur raciale jusqu’à ce que quelqu’un finisse par lui tirer dessus. En guise de réponse, il prit son fusil semi-automatique, tira sur huit d’entre eux et en tua six.
L’histoire fut relayée dans la presse, et majoritairement sur le mode du scandale. CBS News cita le député local, Tim Zeigle, qui affirma que Vang « avait fait la chasse [aux propriétaires] dans le but de les tuer. Il les avait traqués2 ». Les porte-parole de la communauté Hmong, préoccupés de sauvegarder la réputation de leur peuple, prirent immédiatement leurs distances avec Vang. Même si de jeunes Hmong s’insurgèrent contre le racisme qui se surajouta au procès qui suivit l’arrestation de Vang, personne ne tenta d’expliquer publiquement pourquoi ce dernier avait adopté le point de vue d’un tireur d’élite qui élimine ses adversaires.
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Dans l’Oregon, tous les Hmong à qui j’ai parlé de cette affaire semblaient bien la connaître et faisaient preuve, à chaque fois, d’une réelle empathie envers lui. Ce que Vang avait fait leur paraissait tout à fait familier : il aurait pu être un frère ou un père. Bien que Vang fût trop jeune pour avoir participé à la guerre États-Unis/Indochine, ses actes montraient comment il avait été socialisé dans le contexte de cette guerre. Tout individu qui n’était pas un camarade était considéré comme un ennemi, et la guerre signifiait tuer ou être tué. Les membres les plus âgés de la communauté Hmong sont encore très ancrés dans ce monde de conflits tacites. Dans les réunions Hmong, la logistique des différentes batailles – la topographie, le déroulé dans le temps et les imprévus – sont des sujets prisés pour faire valoir une conversation d’homme. Un vieux Hmong que j’interrogeais sur sa vie profita de l’occasion pour me décrire en quoi consiste un bon lancer de grenade et aussi ce qu’il faut faire en cas de blessure par balle. La logistique de la survie en temps de guerre était encore ce qui faisait la substantifique moelle de sa vie.
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Et c’est bien la chasse qui fait que les cueilleurs de champignons Hmong se sentent tout à fait à l’aise dans la forêt. Il est rare qu’un Hmong se perde. Leur sens de l’orientation dans la forêt provient directement de leur héritage de chasseurs. Les méandres de la forêt replongent les anciens dans les paysages du Laos : certes, il y a beaucoup de différences mais ce qui gouverne, ce sont ces montagnes sauvages et cette impérieuse nécessité d’être en permanence sur ses gardes. Il y a là quelque chose de familier qui pousse, chaque année, l’ancienne génération à participer à la cueillette. Chasse ou cueillette, c’est l’occasion de renouer avec les paysages de forêt d’antan. Sans les bruits et les odeurs de la forêt, me disait l’ancien, un homme tombe peu à peu en décrépitude. La cueillette des champignons superpose le Laos et l’Oregon, la guerre et la chasse. Les paysages d’un Laos en guerre s’infiltrent dans l’expérience du présent. Ce qui me semblait incohérent devenait tout à coup évident : je posais des questions sur les champignons, et les cueilleurs Hmong me répondaient en parlant du Laos, de la chasse ou de la guerre.
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Cela me prit plus d’une demi-heure pour démêler petit à petit ce qu’il avait voulu dire. Il poursuivit par une petite histoire : un de ses proches était retourné en visite au Laos et, quand il se retrouva face aux montagnes, une puissante émotion le submergea. L’expérience fut si intense que, à son retour aux États-Unis, il ne restait plus qu’une partie de son âme, comme si elle avait déjà commencé à prendre congé de son enveloppe charnelle. Peu de temps après, il mourut. Oui, la nostalgie peut provoquer la mort, et, oui, il est donc important d’avoir une assurance-vie, laquelle permettra à la famille de payer le bœuf – destiné au sacrifice rituel des funérailles traditionnelles. La randonnée et la cueillette ramenaient Tou à un paysage familier, en attisaient des contours nostalgiques. Tout cela se mêlait aux dimensions de chasse et de guerre qui faisaient intrinsèquement partie du paysage.
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En tant que bouddhistes, les membres de l’ethnie Lao sont généralement opposés à la chasse. Les Lao représentent plutôt les hommes d’affaires du camp. La plupart des acheteurs de champignons, parmi ceux qui viennent du Sud-Est asiatique, sont des Lao. Dans les campements, certaines de leurs tentes servent des nouilles, d’autres organisent des paris, du karaoké et des barbecues. La plupart des cueilleurs Lao que j’ai rencontrés étaient soit des natifs soit des déplacés des villes laotiennes. Dans les bois, le sens de l’orientation avait donc tendance à leur faire défaut. Mais, pour eux, les risques que comportait toute cueillette de champignons avaient quelque chose de grisant : cela les emmenait dans une sorte de challenge sportif où au plus c’est risqué au plus ça rapporte.
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La plupart sont en outre recouverts de tatouages protecteurs, qui marquent un passage tantôt dans l’armée, tantôt dans un gang, tantôt dans les arts martiaux. Le caractère bagarreur des Lao a donné une raison en or au Service des forêts pour justifier l’interdiction des armes à feu dans les campements. Comparés aux autres groupes de cueilleurs, les Lao dont j’ai croisé le chemin me semblaient moins blessés par la réalité de la guerre et, chose surprenante, davantage intéressés par le fait de la simuler dans la forêt. Mais « être blessé », qu’est-ce que cela voulait vraiment dire dans ce contexte ? Les bombardements étatsuniens au Laos ont déplacé 25 % des populations rurales, obligeant les fuyards à se réfugier dans les villes et, quand c’était possible, à l’étranger3. Si les réfugiés Lao aux États-Unis portent en eux des traits qui s’associent facilement à de véritables ressortissants de camp, ne serait-ce pas aussi une forme de blessure ?
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Certains cueilleurs Lao ont grandi dans des familles de militaires. Le père de Sam avait servi dans l’armée royale laotienne. Sam lui-même fut donc conduit à suivre les traces de son père en s’engageant dans l’armée américaine. Au cours de l’automne qui précéda son incorporation, il décida de rejoindre des amis pour une dernière partie de plaisir : cueillir des champignons. Il gagna tellement d’argent qu’il renonça à ses projets militaires. Il finit même par enrôler ses parents dans la cueillette. Lors d’une saison, il allait aussi découvrir la frénésie de la cueillette illégale, quand, en faisant intrusion sur les terres du parc national, il gagna 3 000 $ en une seule journée.
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Thong, homme robuste dans la trentaine, assez séduisant, me semblait empli de contradictions : c’était un combattant, un bon danseur, un penseur réfléchi, un esprit critique acéré. Grâce à sa puissante corpulence, Thong, quand il partait à la chasse aux champignons, était capable de se hisser dans les hauteurs et de profiter des recoins les plus inaccessibles. Il me raconta que, une nuit, un policier l’avait arrêté à plus de 50 kilomètres du camp. Il avait dit au policier de ne pas hésiter, de confisquer sa voiture, qu’il rentrerait à pied dans la nuit glacée. Le policier avait fermé les yeux pour cette fois-là, me dit-il, et l’avait laissé repartir. Quand Thong affirmait que les cueilleurs de champignons se réfugient dans la forêt pour échapper aux arrestations, je crois qu’il parlait tout spécialement pour lui. Il venait depuis peu, en effet, de sortir d’un mariage. Au cours du divorce, il avait démissionné d’un travail bien payé pour aller cueillir des champignons. Je suspecte qu’il avait tenté ainsi d’échapper, dans une moindre mesure, au paiement d’une pension alimentaire. Mais là, les contradictions allèrent bon train. Il changea tout à coup sa manière de parler et commença à manifester du mépris envers les cueilleurs qui abandonnent leurs enfants pour leur préférer la forêt. Or, contre toute attente, lui-même n’entretenait aucune relation avec ses enfants.
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Meta était un grand adepte du bouddhisme. Il avait passé deux ans dans un monastère et, de retour dans le monde, il s’efforçait de renoncer aux biens matériels. La cueillette des champignons était, selon lui, un moyen d’accomplir ce travail de renonciation. Tout ce qu’il possédait était contenu dans sa voiture. Il gagnait facilement de l’argent mais le dépensait aussi vite. Il ne voulait pas s’enliser dans la possession. Cela ne signifiait pas pour autant qu’il fût un ascète au sens occidental du terme. Quand l’ivresse lui montait à la tête, sa voix devenait suave et le transformait en ténor de karaoké.
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C’est quoi, au juste, la liberté ? La politique d’immigration étatsunienne fait la différence entre « réfugiés politiques » et « réfugiés économiques », n’accordant l’asile qu’aux premiers. Autrement dit, si un migrant veut avoir une chance d’obtenir le droit d’entrée, il doit prouver que ce qui est pour lui catégoriquement compromis dans son pays, c’est bien sa liberté. Les Américains d’Asie du Sud-Est ont eu l’occasion de l’apprendre dans les camps de réfugiés de Thaïlande, où ils se sont préparés parfois pendant des années pour émigrer aux États-Unis. Tel était le cas de l’acheteur Lao, cité en exergue de ce chapitre, qui sur le ton de la boutade m’avait dit pourquoi il avait choisi les États-Unis plutôt que la France : « En France, ils ont deux choses : la liberté et le communisme. Aux États-Unis, ils n’en ont qu’une : la liberté. » À tel point que, pour une question de liberté, selon ses dires, la cueillette des champignons était devenue un véritable choix de vie, et s’il avait été pendant un temps soudeur, il n’avait aucun regret vis-à-vis de la sécurité que procure un emploi fixe bien payé.
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Pour ceux qui cueillent en Oregon des matsutakes à titre commercial, la liberté est un « objet limite », c’est-à-dire un intérêt certes partagé mais qui recouvre de nombreuses significations et mène dans des directions très diverses4. Si des cueilleurs arrivent chaque année pour dégoter des matsutakes qui se retrouvent finalement injectés dans des chaînes de marchandises sponsorisées par les Japonais, c’est parce que les manières de recouper les engagements de chacun pour la liberté qu’offre la forêt font divergence. Les expériences de la guerre que portent en eux les cueilleurs les motivent à revenir année après année pour prolonger leur survie. Les vétérans revivent leur traumatisme ; les Khmers soignent leurs blessures de guerre ; les Hmong se rappellent les paysages frayés par des luttes ; les Lao repoussent les limites. Chacune de ces tensions historiques mobilise la cueillette des champignons comme une certaine pratique de la liberté. Ainsi, étant donné qu’il y a dans ce contexte une absence totale de recrutement, de dressage ou de contrôle, organisés de façon industrielle, tout ce qu’il est possible d’obtenir, ce sont des montagnes de champignons. Reste ensuite à empaqueter et à expédier au Japon, ce qui est une autre histoire.
### 7 - Qu’est-il arrivé à l’État ? Deux sortes d’Américains asiatiques
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Tout à Open Ticket avait de quoi me surprendre, mais l’impression de vivre dans un village d’Asie du Sud-Est en plein milieu d’une forêt de l’Oregon avait quelque chose de vraiment très singulier. Mon trouble alla en grandissant quand je découvris un nouveau groupe de cueilleurs de matsutakes : des Japonais américains. Même si mon héritage de Chinoise américaine avait bien peu de choses en commun avec le leur, ces Japonais américains me semblaient familiers, comme si nous appartenions à une même famille. Cependant, cette accointance me fit l’effet d’une douche froide. Entre les immigrations du début et de la fin du XXe siècle, j’ai réalisé que quelque chose était venu perturber de manière très significative la citoyenneté étatsunienne. Un nouveau cosmopolitisme sauvage avait changé ce que voulait dire être américain : des bribes robustes, provenant du monde entier, persistaient en une juxtaposition chaotique, tant au niveau des habitudes culturelles de vie au quotidien qu’au niveau des engagements politiques. Soit, j’étais surprise, mais ce n’était pas une simple affaire de chocs de cultures. La précarité américaine, autrement dit vivre dans les ruines, se trouvait à même cette multiplicité non structurée, cette confusion irréfutable. Plus moyen d’envisager là l’idée du melting-pot : vivre ensemble, cela signifiait vivre côte à côte sans aucune connaissance des uns et des autres.
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Les premiers à avoir été atteints de « folie matsutake » en Oregon2 ne sont autres que les Japonais, qui étaient arrivés dans cette région en profitant de la courte fenêtre d’opportunité entre l’expulsion des Chinois en 1882 et le Gentlemen’s Agreement signant la fin de l’immigration japonaise en 1907. Parmi les premiers immigrants japonais, certains travaillèrent comme bûcherons. La forêt leur fit découvrir les matsutakes. Lorsqu’ils s’établirent plus tard comme agriculteurs, ils restèrent néanmoins fidèles, de manière saisonnière, à leur forêt : au printemps, pour les fougères warabi (crosses de fougère), l’été, pour les fuki en bourgeons (pétasites du Japon) et, à l’automne, pour les matsutakes. Au début du XXe siècle, les pique-niques qui agrémentaient la cueillette des matsutakes étaient un loisir populaire, comme le poème que j’ai mis en exergue de ce chapitre le célèbre.
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L’un d’entre eux s’en souvient : « Nous restions à l’écart de tout ce qui était japonisant. Si vous aviez une paire de mules [japonaises], vous les laissiez chez vous avant de sortir. » Les habitudes quotidiennes japonaises ne devaient pas être exhibées en public. Les jeunes cessèrent d’apprendre le japonais. Une immersion totale dans la culture américaine était requise, sans qu’il y ait l’ombre d’un alliage biculturel, et les enfants montraient le chemin. Les Américains japonais devinrent « américains à 200 %4 ». Parallèlement, comme les arts japonais avaient été en pleine ébullition dans les camps, la poésie traditionnelle et la musique, sur le déclin avant la guerre, reprirent vie. Ces activités dans les camps servirent de base pour les clubs d’après-guerre, dont les loisirs se cantonnaient à la sphère strictement privée. La culture japonaise, y compris la cueillette des matsutakes, devenait de plus en plus populaire, mais on prenait soin que cela reste un agrément, tout à fait isolable de l’identité américaine. Une « japonéité » se développait mais seulement comme un hobby au sens américain du terme.
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Peut-être sentirez-vous la pointe de désarroi qui pique mes propos. Les cueilleurs américains japonais de matsutakes sont totalement différents des réfugiés d’Asie du Sud-Est. Or je n’arrive pas à expliquer cette différence de part et d’autre en me référant aux poncifs sociologiques par lesquels on est naturellement tenté pour marquer des distinguos entre immigrants : autrement dit, pas moyen ici de se résoudre à des affaires de « culture » ou de « temps » passé aux États-Unis. La deuxième génération des Américains d’Asie du Sud-Est ne ressemble en rien aux Nisei américains japonais dans leur manière d’exercer leur citoyenneté. Pour comprendre cette différence, il faut en fait se rapporter à des événements historiques – ou à des rencontres indéterminées, si vous préférez – au cours desquels des rapports bien spécifiques se sont établis entre groupes immigrants et les exigences relatives à la citoyenneté. Les Américains japonais ont fait l’objet d’une assimilation forcée. Les camps leur ont appris que, pour être américain, il fallait se transformer par un sérieux et profond remaniement intérieur. Ce processus d’assimilation forcée m’a permis en retour d’affiner le contraste : les réfugiés d’Asie du Sud-Est, de leur côté, sont devenus citoyens à une période de multiculturalisme néolibéral. L’amour de la liberté suffisait pour rejoindre la masse américaine.
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Ce contraste m’a sauté aux yeux pour des raisons personnelles. Juste après la Seconde Guerre mondiale, ma mère avait quitté la Chine pour poursuivre ses études aux États-Unis, profitant de ce que les deux pays étaient, à cette époque, alliés. Après la victoire du communisme en Chine, le gouvernement étatsunien ne la laissa pas repartir. Dans les années 1950 et le début des années 1960, notre famille, comme les autres Chinois d’Amérique, était sous la surveillance du FBI, puisqu’en tant qu’étrangers nous restions de potentiels ennemis. C’est ainsi que ma mère fut, elle aussi, assimilée de manière forcée. Elle apprit à préparer les hamburgers, le pain de viande, les pizzas et, quand elle eut des enfants, elle s’opposa fermement à ce que nous apprenions le chinois, alors même qu’elle pataugeait encore dans l’anglais. Elle pensait que, si nous avions ne fût-ce qu’une pratique du chinois, nous hériterions d’un accent qui trahirait le fait que nous n’étions pas des Américains pure souche. Être bilingue, se tenir d’une certaine manière ou manger de la nourriture inappropriée nous mettaient en position d’insécurité.
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Enfant, ma famille employait le mot « Américains » pour signifier Blancs, et nous tâchions de faire attention aux moindres gestes des Américains, que nous compilions en sources d’inspiration et en récits édifiants. Dans les années 1970, j’avais rejoint des groupes d’étudiants américains asiatiques dont les membres étaient d’origine chinoise, japonaise et philippine : même ceux qui étaient politiquement les plus radicaux considéraient comme faisant partie du décor l’assimilation forcée dont chacun avait fait l’expérience. Toute ces couches du passé avaient donc préparé le terrain pour que j’éprouve une certaine empathie à l’égard des cueilleurs américains japonais de matsutakes que j’allais rencontrer en Oregon : voilà pourquoi, en leur présence, je me sentais en adéquation avec leur manière d’être des Américains asiatiques. Les plus vieux étaient des immigrants de la deuxième génération qui ne parlaient pas un traître mot de japonais, et qui pouvaient aussi bien se farcir le banal petit resto chinois que se préparer des mets japonais traditionnels. Ils étaient fiers de leur héritage japonais, comme en témoignait leur dévotion envers les matsutakes. Mais cette fierté s’exprimait sous une forme résolument américaine.
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La qualité systématique avec laquelle les Japonais américains se sont employés à s’assimiler était tributaire de la politique culturelle de l’État-providence étatsunien, depuis le New Deal jusqu’au début des années 1980. L’État avait les moyens de dicter la vie des gens aussi bien en échange d’avantages qu’en usant de pressions coercitives. Les immigrants étaient exhortés à se fondre dans le melting-pot, à devenir de vrais Américains en faisant table rase de leurs racines. Les écoles publiques étaient un lieu idéal pour fabriquer des Américains. Les politiques de discrimination positive des années 1960 et 1970 n’ont pas seulement ouvert les portes des écoles mais ont aussi permis aux minorités formées dans le secondaire de trouver un emploi, en dépit de leur exclusion des réseaux d’influence. Les Américains japonais ont été tout autant amadoués que forcés à prendre le pli américain.
C’est l’érosion de cet appareil d’État-providence qui permet le plus simplement d’expliquer pourquoi les Américains du Sud-Est asiatique réunis à Open Ticket ont développé un rapport si différent à la citoyenneté américaine. Depuis le milieu des années 1980, alors même qu’ils arrivaient comme réfugiés, toutes sortes de programmes étatiques ont été démantelés. La discrimination positive a été incriminée, les fonds pour l’enseignement secondaire coupés, les syndicats chassés, pendant que les contrats de travail standards sont devenus un idéal en voie de disparition pour tout le monde, et d’autant plus ineffable encore pour ceux qui entraient sur le marché du travail. Même s’ils se sont appliqués à devenir les copies parfaites des Blancs américains, la récompense aura été minime. Et le défi immédiat de gagner sa vie n’était-il pas ce qui comptait le plus ?
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Vientiane, une acheteuse Lao et provenant d’une famille de femmes d’affaires qui avait son siège dans la capitale, expliquait qu’elle avait décidé de partir car le communisme était désastreux pour escompter du profit. Vientiane vivait le long du Mékong, juste en face de la Thaïlande, et pour partir elle avait dû attendre la nuit propice où elle traverserait le fleuve à la nage. On aurait pu lui tirer dessus. Elle portait avec elle sa petite fille. Mais, en dépit des dangers, elle retenait de cette expérience qu’il fallait pouvoir saisir les occasions. La liberté qui l’avait poussée à rejoindre les États-Unis, c’était la liberté du marché.
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Le revivalisme protestant a été un élément essentiel pour la constitution du « nous » de l’identité américaine depuis la Révolution américaine6. De plus, le protestantisme a été très influent sur le projet de sécularisation américaine qui a eu cours au XXe siècle : il était conçu pour, d’une part, rejeter le christianisme non libéral et, d’autre part, en promouvoir des formes libérales implicites. Susan Harding a montré comment l’éducation publique étatsunienne au milieu du XXe siècle a été déterminée par des tentatives de sécularisation, dans lesquelles on faisait la promotion de certaines versions du christianisme comme exemples de « tolérance », alors que d’autres versions étaient réduites à l’état de vestiges exotiques des temps anciens7. Dans ces formes séculières, une politique cosmologique a donc supplanté le christianisme : pour être un Américain, il fallait se convertir, non au christianisme, mais à la démocratie américaine
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Au milieu du XXe siècle, l’assimilation entrait dans la ligne droite de ce sécularisme protestant américain. On attendait des immigrants qu’ils se « convertissent » en adoptant la gamme complète des pratiques corporelles et des habitudes linguistiques américaines. La manière de parler était particulièrement importante : elle était la voix du « nous ». C’est pour cette raison que ma mère ne m’aurait pas laissée apprendre le chinois. Cela aurait été un signe du démon, pour ainsi dire, risquant d’entacher mes pratiques proprement américaines. Tout ceci faisait partie de la vague de conversion qui était venue heurter de plein fouet les Américains japonais après la Seconde Guerre mondiale.
Cela n’impliquait pas forcément de devenir chrétien pour de bon. Les Américains japonais avec lesquels j’ai travaillé étaient le plus souvent bouddhistes. Par ailleurs, les « églises » bouddhistes (comme certains de leurs membres les appellent) sont de véritables lieux de sédimentation communautaire. Celle que j’ai eu l’occasion de visiter témoignait d’un curieux mélange hétéroclite. Au fond du hall destiné au culte hebdomadaire, était installé un autel bouddhiste bariolé. Néanmoins, le reste de la salle était la réplique exacte d’une église protestante américaine. Il y avait des rangées de bancs en bois, pourvus de dossiers surmontés par des supports pour y poser les textes des hymnes et des prières. Le bâtiment possédait un espace pour le catéchisme ainsi que pour les dîners de collecte de fonds et les ventes de gâteaux. Le noyau de la congrégation était composé d’Américains japonais, mais ces derniers étaient fiers d’avoir un pasteur blanc d’obédience bouddhiste, ce qui venait conforter leur identité américaine. La conversion « américaine » de la congrégation renforçait sa recevabilité religieuse.
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Étant donné que les Américains japonais que j’ai côtoyés font désormais partie de la classe moyenne urbaine, ce type de loisir est devenu chose courante. Lorsqu’ils revinrent des camps après la Seconde Guerre mondiale, comme dit précédemment, ils avaient perdu leurs fermes. Nombre d’entre eux s’installèrent aussi près que possible des endroits qu’ils avaient connus. Certains furent embauchés comme ouvriers dans des usines et purent s’affilier à des syndicats qui leur étaient désormais accessibles. D’autres ouvrirent de petits restaurants ou se mirent à travailler dans des hôtels. Les États-Unis étaient alors en pleine croissance économique. Les enfants purent bénéficier des écoles publiques et devinrent dentistes, pharmaciens ou gérants de magasins. Certains se marièrent avec des Blancs. Malgré tout cela, un contact permanent continue à s’établir entre les uns et les autres : la communauté veille. Les matsutakes aident à maintenir intacts les liens communautaires, même s’ils ne représentent plus pour personne une source vitale de revenus.
### 8 - Entre le dollar et le yen
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Certes, les matsutakes ne sont-ils pas du point de vue économique quelque chose de négligeable ? Cela ne reviendrait-il pas à regarder par le petit bout de la lorgnette ? C’est tout le contraire : chaque succès, minime soit-il, que rencontre la chaîne des échanges de matsutakes entre l’Oregon et le Japon est comme la pointe d’un iceberg, et en suivant sa partie immergée on découvre des histoires oubliées qui continuent à avoir des conséquences planétaires. Les choses qui semblaient à première vue les plus insignifiantes se révèlent souvent avoir une grande importance. C’est le caractère apparemment si dérisoire de la chaîne des échanges des matsutakes qui l’a rendue invisible aux yeux des réformateurs du XXIe siècle ; masque d’insignifiance qui aura ainsi réussi à mettre sous silence une histoire de la fin du siècle précédent qui, malgré tout, ébranlait le monde. Cette histoire est celle des rencontres entre le Japon et les États-Unis qui ont donné forme à notre économie mondiale. Je prétends ici démontrer que les relations instables entre capital étatsunien et japonais ont été à l’origine de chaînes d’approvisionnement mondiales et, par la même occasion, qu’elles ont signé la fin des espoirs dans le progrès, compris comme la possibilité d’une amélioration collective.
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Deux événements scandent cette histoire. Au milieu du XIXe siècle, des navires étatsuniens menacèrent la baie d’Edo, en exigeant l’« ouverture » de l’économie japonaise aux marchandises américaines. Cet événement fut comme une étincelle qui engagea le Japon dans une véritable révolution de sa politique économique intérieure et qui le poussa dans les rangs du commerce international. Les Japonais se souviennent de ce basculement de leur pays, indirectement lié aux États-Unis, en se référant à l’icône des « navires noirs », porteurs de la menace étatsunienne. Cette icône est aussi utile pour comprendre ce qui s’est produit en sens inverse, 150 ans plus tard. En effet, à la fin du XXe siècle, ce fut au tour de la puissance commerciale japonaise de représenter une menace et de participer indirectement à la reconfiguration de l’économie américaine. Effrayés par le succès des investissements japonais, les dirigeants des boîtes américaines se sont empressés de briser le modèle de l’entreprise comme institution sociale et ont propulsé l’économie étatsunienne dans le monde des chaînes d’approvisionnement à la japonaise. On pourrait parler ici de « navires noirs inversés ». Dans la grande vague des fusions-acquisitions des années 1990, assorties de toutes sortes de remaniements structurels, l’idée que les dirigeants d’entreprise étatsuniens avaient pour devoir de créer de l’emploi s’est purement et simplement volatilisée. À la place, l’option de sous-traiter le travail par-ci par-là fut avalisée, créant des situations de plus en plus précaires. Ainsi, la chaîne d’échange des matsutakes liant l’Oregon au Japon n’est seulement qu’un des nombreux dispositifs globaux de sous-traitance, inspirés par le succès des capitaux japonais entre les années 1960 et 1980.
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Commençons par la monnaie. Le dollar étatsunien comme le yen sont apparus dans un monde encore dominé par le peso espagnol, fabriqué depuis le XVIe siècle grâce à l’exploitation des mines d’argent d’Amérique latine. Ni les États-Unis ni le Japon n’étaient à cette époque reconnus comme des acteurs aguerris, puisque les États-Unis n’ont été créés qu’au XVIIIe siècle et que le Japon, quant à lui, fut dirigé de main de fer par des seigneurs repliés sur eux-mêmes qui, entre le XVIIe et le XIXe siècle, imposèrent des réglementations extrêmement strictes sur le commerce extérieur. Le futur grandiose qu’allaient connaître le dollar et le yen n’étaient pas du tout chose évidente au moment de leurs créations respectives. Néanmoins, au milieu du XIXe siècle, le dollar avait gagné en notoriété grâce aux navires de guerre impérialistes qui étaient déployés en son nom.
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Les hommes d’affaires étatsuniens vivaient mal le strict contrôle sur le commerce extérieur qu’exerçait le shogunat Tokugawa1. En 1853, Matthew Perry, commodore de la marine étatsunienne, s’attacha à défendre leurs intérêts et décida d’envoyer une flotte de navires armés dans la baie d’Edo. Intimidé par cette démonstration de force, le shogunat signa en 1854 la convention de Kanagawa, qui ouvrit les ports japonais au commerce étatsunien2. Les élites japonaises étaient bien conscientes que la Chine s’était retrouvée asservie suite à son opposition aux Britanniques concernant le « libre commerce » de l’opium. Pour éviter la guerre, elles renoncèrent donc à leurs droits. Mais une crise intérieure s’ensuivit, qui entraîna la chute du shogunat. Après une brève guerre civile, une nouvelle ère s’ouvrit sous le nom de « Restauration Meiji ». Le groupe victorieux cherchait à s’inspirer de la modernité occidentale. En 1871, le gouvernement Meiji établit le yen comme monnaie nationale japonaise, avec la ferme intention de prendre part aux circuits européens et américains. Ainsi le dollar a-t-il indirectement favorisé la naissance du yen.
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Les négociants de l’ère Meiji considéraient qu’ils devaient être des médiateurs entre les mondes économiques japonais et étrangers. Ils se formaient grâce à leurs expériences en pays étrangers et développaient à mesure une double agilité culturelle, leur permettant de négocier entre des mondes radicalement différents. Leur travail illustrait à merveille le concept de « traduction » tel que l’entendait Satsuka : une opération dans laquelle apprendre une autre culture crée un pont tout en maintenant intacte la différence
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Au tout début de l’occupation, il semblait que les États-Unis tendaient à encourager les petites entreprises, voire même à améliorer les conditions de travail. Cependant, peu de temps après, les occupants américains s’arrangèrent pour réhabiliter les nationalistes à peine déchus, et reconstruisirent l’économie japonaise comme un rempart au communisme. C’est dans ce climat que se rejouèrent, même si ce fut d’une manière moins structurée, des alliances entre banques, entreprises industrielles et spécialistes du commerce international, sous la forme des keiretsu, « groupes d’entreprises »8. Au cœur de la plupart de ces groupes, il y avait une entreprise générale de commerce en partenariat avec une banque9.
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Les entreprises de commerce japonaises ont rendu possible l’exploitation forestière de l’Asie du Sud-Est. Elles se sont également occupées de bien d’autres marchandises et ont investi dans d’autres parties du monde12. Revenons à la période qui a immédiatement suivi la Seconde Guerre mondiale, quand ce type d’arrangements est apparu : cela va nous permettre de voir comment ce système s’est développé. Certaines des premières chaînes d’approvisionnement japonaises d’après-guerre ont tiré profit des liens entretenus avec une ancienne colonie, la Corée. À cette époque, les États-Unis étaient le pays le plus riche au monde et la destination de choix pour exporter des marchandises. Les biens importés du Japon étaient néanmoins soumis à un quota strict. L’historien Robert Castley raconte comment, pour échapper à ces quotas étatsuniens, le Japon a contribué à bâtir l’économie de la Corée du Sud13. En transférant l’industrie légère en Corée, les entrepreneurs japonais se sont donné l’opportunité d’exporter librement plus de marchandises aux États-Unis. Mais les investissements directs en provenance du Japon suscitèrent du ressentiment en Corée. Aussi le Japon décida-t-il d’adopter ce que Castley appelle une approche consistant à « faire des avances ». « Elle impliquait que des négociants (ou des entreprises) fournissent aux sous-traitants financements, crédits ainsi que machines et équipements nécessaires à la production ou à la finition des biens, afin qu’ensuite ils puissent récupérer les produits finis et les vendre sur des marchés lointains14. » Castley note le pouvoir des entrepreneurs commerciaux et des banquiers dans cette stratégie : « Les Japonais proposaient des contrats à long terme avec des fournisseurs d’outre-mer et, fréquemment, leur octroyaient des prêts pour développer leurs propres ressources15. » Selon lui, ce mode d’expansion garantissait une source de sécurité politique aussi bien qu’économique sur le territoire japonais.
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Le résultat combiné fut un tel succès que les entreprises étatsuniennes et les hommes politiques qui les soutenaient virent le danger : ça sentait le roussi. Le succès des voitures japonaises fut particulièrement douloureux pour les grands pontes américains qui avaient l’habitude de penser l’économie étatsunienne sous l’angle de son secteur automobile. L’arrivée de voitures japonaises aux États-Unis et le déclin relatif des entreprises automobiles de Detroit suscitèrent une inquiétude grandissante du public face aux succès économiques du Japon. Certains dirigeants d’entreprise se ruèrent sur l’occasion pour en apprendre plus sur les ficelles de ce succès japonais et commencèrent à manifester de l’intérêt pour le « contrôle de qualité » et la « culture d’entreprise »17. D’autres dirigeants sollicitèrent des représailles contre le Japon. Une vague de peur saisissait la population. Et l’un des signes en fut, en 1982, le meurtre d’un Américain chinois, Vincent Chin, pris par erreur pour un Japonais par d’anciens employés blancs du secteur automobile de Detroit mis au chômage18.
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Dans les années 1949, le yen était lié au dollar par les accords de Bretton Woods. Comme l’économie japonaise était en plein développement, en partie grâce à des exportations unilatérales vers les États-Unis, la balance des paiements étatsunienne avec le Japon était mauvaise21. Du point de vue des États-Unis, le yen était « sous-évalué », ce qui rendait les marchandises japonaises bon marché aux États-Unis et trop onéreuses les exportations des États-Unis vers le Japon. Les inquiétudes des États-Unis vis-à-vis du yen firent partie des petites raisons qui amenèrent, en 1971, les États-Unis à abandonner l’étalon-or. En 1973, le yen fut autorisé à flotter librement. Puis, en 1979, les États-Unis augmentèrent leurs taux d’intérêt, ce qui ne fit qu’attirer d’autant plus d’investissements en dollars, tout en gardant son cours à un niveau élevé. Comme l’économie japonaise continuait à exporter aux États-Unis, le gouvernement japonais se lança dans l’achat et la vente de dollars pour maintenir le cours du yen le plus bas possible. Dans la première moitié des années 1980, des capitaux étaient transférés hors du Japon, dépréciant encore plus le cours du yen face à celui du dollar. En 1985, les dirigeants des entreprises étatsuniennes paniquèrent. En réponse, les États-Unis mirent en place une entente internationale, les accords du Plaza. La valeur du dollar fut revue à la baisse et celle du yen augmenta. Les consommateurs japonais se retrouvaient dans la situation de pouvoir acheter presque tous les produits étrangers qu’ils voulaient, y compris des matsutakes. La fierté nationale atteignit alors des sommets ; c’était l’époque du « Japon qui peut dire non22 ». Néanmoins, la situation n’était pas facile pour les entreprises japonaises qui voulaient exporter. Leurs prix étaient désormais trop élevés.
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Les entreprises japonaises réagirent en délocalisant encore plus la production. Leurs fournisseurs en Corée du Sud, à Taiwan et en Asie du Sud-Est firent la même chose car ils souffraient également du changement de valeur des monnaies. Des chaînes d’approvisionnement s’étendirent partout. Voici comment deux sociologues américains décrivent la situation :
Confrontés à la soudaine augmentation de la valeur en dollars des facteurs de production et soucieux de maintenir des prix bas afin de conserver leurs contrats avec les détaillants américains, les hommes d’affaires asiatiques ont vite pris le pli de se diversifier. La plupart des industries légères de Taiwan [...] ont été délocalisées [...] en Chine continentale mais aussi en Asie du Sud-Est [...]. D’importants segments des industries japonaises tournées vers l’import-export se sont délocalisés en Asie du Sud-Est. De plus, certaines entreprises comme Toyota, Honda et Sony délocalisèrent une partie de leurs affaires en Amérique du Nord. Les entreprises sud-coréennes ont également délocalisé des secteurs à forte intensité de main-d’œuvre en Asie du Sud-Est ou dans d’autres pays en voie de développement d’Amérique latine ou d’Europe centrale. Dans chacun des pays où elles se délocalisaient, des réseaux de fournisseurs à bas prix sont apparus
### 9 - Des dons aux marchandises, et vice-versa
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Il est temps de revenir au problème de l’aliénation. Dans la logique capitaliste de la marchandisation, les choses sont arrachées au monde dans lequel elles vivent pour devenir objets d’échange. Je désignerai ce processus par le terme d’« aliénation », et j’utiliserai ce terme pour parler aussi bien des non-humains que des humains. Une chose assez surprenante frappe l’esprit en ce qui concerne la cueillette des matsutakes en Oregon : la relation entre cueilleurs et champignons n’implique aucune aliénation.
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Mon approche sur cette question a été guidée par une tradition en anthropologie qui a porté son attention sur les qualités spéciales des dons en tant que forme sociale d’échange. Cette attention a été promue par l’échange de colliers et de bracelets de coquillages auquel procèdent les Mélanésiens de l’est de la Nouvelle-Guinée, décrits par Bronislaw Malinowski sous le nom de « koula1 ». Pour des générations de chercheurs en sciences sociales, les échanges dans le cadre de la koula ont aidé à penser les différentes manières de créer de la valeur. La chose étonnante à propos de ces parures, c’est qu’elles ne sont ni particulièrement utiles, ni des moyens d’échange en général, ni intéressantes en elles-mêmes : elles n’ont de valeur que par le rôle qu’elles jouent dans la koula. Comme dons, elles tissent des relations et forgent les réputations, et là est bien leur valeur. Cette sorte de valeur a aussi le don de contrarier le sens économique commun, et c’est la raison pour laquelle il est bon de se pencher sur elle.
> [!accord] Page 211
De fait, penser à partir de la koula permet d’identifier l’aliénation comme un trait mystérieux et unique du capitalisme. La koula nous rappelle, par contraste, que les objets comme les gens sont aliénés sous le régime capitaliste. De même que, dans les usines, les ouvriers sont aliénés par les biens qu’ils fabriquent, autorisant à ces derniers d’être vendus sans référence à leurs auteurs, de même les choses sont aliénées par les personnes qui les fabriquent et les échangent. Les choses deviennent des objets indépendants, destinés à l’usage ou à l’échange ; ils ne conservent aucune relation avec les réseaux particuliers dans lesquels ils ont été fabriqués et se sont déployés
> [!accord] Page 212
Dans la koula, les choses et les personnes forment ensemble le don grâce auquel les choses sont des extensions des personnes et les personnes des extensions des choses. Les objets de valeur y sont repérés grâce aux relations qu’ils établissent ; inversement, les personnes de renom sont connues grâce à leurs dons réalisés dans le circuit de la koula. Les choses, en conséquence, ne requièrent pas seulement une valeur d’usage ni une valeur d’échange ; elles doivent acquérir de la valeur en fonction des relations sociales et des réputations auxquelles elles participent activement3.
> [!accord] Page 212
La différence qui existe entre le processus de création de valeur dans la koula et le capitalisme a semblé si cinglante que certains analystes ont considéré qu’il fallait diviser le monde entre les « économies du don » et les « économies marchandes », chacune ayant sa logique propre quant au processus de création de valeur4. Comme la plupart des dichotomies, l’opposition entre don et marchandise devient caduque dès qu’on tente de l’appliquer telle quelle sur le terrain : dans la plupart des cas, les situations juxtaposent et mélangent ces idéal-types, voire les étirent au-delà de leur zones de référence. Mais, même par ses aspects trop simplificateurs, cela reste un outil utile en ce qu’il nous oblige à traquer des différences.
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En considérant la chaîne des marchandises que déploie le matsutake, l’intérêt de cet outil augmente d’autant plus quand on se projette jusqu’à la destination finale du champignon. Au Japon, le matsutake est presque toujours considéré comme un don. Les variétés inférieures de matsutake sont vendues dans les supermarchés et utilisées comme ingrédients dans l’industrie alimentaire, mais les meilleurs d’entre eux, ceux qui font leur réputation, sont, par excellence, des dons. Presque personne n’achète un bon matsutake seulement pour le manger. Le matsutake établit des relations avec les autres et, en tant que don, ne peut pas être séparé de ces relations. Les matsutakes deviennent des extensions des personnes ; trait caractéristique qui définit la valeur dans une économie du don.
> [!accord] Page 214
Commençons au Japon avec l’arrivée des matsutakes en provenance de l’étranger. Il ne fait pas de doute que ces champignons, si soigneusement tenus au frais, triés et empaquetés, représentent une marchandise capitaliste. Il sont aussi voisins que possible de ce que nous pouvons considérer comme des objets isolés, aliénés : uniquement labellisés par le pays exportateur, personne ne peut avoir la moindre idée des conditions dans lesquelles ils ont été cueillis ou vendus5. Il n’y a plus trace en eux des personnes qui les ont auparavant admirés et échangés. Ce sont des stocks : des biens à partir desquels les importateurs sont en mesure de renforcer leurs entreprises. Mais, presque immédiatement à leur arrivée, de marchandises ils se transforment déjà partiellement en dons. Là est la magie de la traduction, et experts sont en cela les négociants qui infiltrent chaque maillon situé sur le versant final japonais de la chaîne de marchandises. Il convient donc de les suivre.
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Après plusieurs entretiens qui nous ont mis face à des expériences du même genre, ma collaboratrice, Shiho Satsuka, me présenta le rôle des grossistes comme celui d’« entremetteurs ». Leur travail s’attache à faire en sorte que les biens coïncident avec les bons acheteurs, en obtenant ainsi de cette mise en correspondance le meilleur prix possible. Un grossiste en légumes racontait comment il lui arrivait de rendre visite à des fermiers pour connaître les conditions dans lesquelles ils faisaient pousser leurs cultures, son obsession étant de déterminer exactement quels acheteurs cela pourrait satisfaire. La traduction de la marchandise en don était déjà à l’œuvre dans cette volonté de créer les bonnes correspondances. Le grossiste recherchait des qualités relationnelles dans ses biens, lesquels, en retour, s’harmonisaient tout naturellement avec les exigences de chaque acheteur. Bref, dès le départ, on s’aperçoit que la vente des matsutakes est accaparée par la fabrique et le maintien de relations personnelles. Les champignons endossent des qualités relationnelles : on leur octroye le pouvoir de tisser des liens personnels.
> [!accord] Page 216
Les meilleurs matsutakes sont vendus à des épiceries fines et des restaurants chers, qui sont fiers de connaître leurs clients. Un épicier racontait qu’il connaissait bien ses clients : il savait quand allait avoir lieu une cérémonie, comme un mariage, où on pourrait avoir besoin de matsutakes. Quand il achetait des champignons auprès d’un grossiste intermédiaire, lui aussi avait déjà en tête certains clients particuliers. Il les contactait régulièrement, entretenant ainsi une relation personnelle qui ne se réduisait pas à juste vendre un produit. Du don il y avait dans les matsutakes, avant même qu’ils ne quittent la sphère de la marchandise.
> [!approfondir] Page 218
Laissez-moi ainsi vous emmener, une dernière fois, sur la scène des achats à Open Ticket, afin d’y observer le chassé-croisé de l’aliénation et ce que cela représente comme alternatives quand il s’agit de créer de la valeur. J’ai expliqué qu’en dépit des histoires et des modes de vie assez contrastés des différents participants, ce qui les tenait ensemble était l’esprit qu’ils appelaient liberté. De multiples versions de la liberté sont échangées au cours de l’achat, chacune venant augmenter les autres. Les cueilleurs apportent les trophées de leur liberté politique et de leur liberté forestière pour procéder à l’échange avec des défenseurs de la liberté du marché – et, ainsi, gagner encore plus de liberté, de retour dans les bois. Serait-ce la liberté, autant que les champignons et l’argent, qui constituerait la valeur de l’échange ? Dans le circuit de la koula mélanésienne dont j’ai déjà parlé, les participants apportent des choses courantes comme des cochons et des patates douces pour échanger des biens de valeur tout au long de la koula : ces commerces adjacents gagnent en valeur grâce à leur association avec les échanges de colliers et de bracelets, perçus comme sources de prestige. De la même manière, à Open Ticket, les champignons et l’argent sont autant les témoignages et les trophées d’un échange de liberté que des biens de valeur en soi. Ils augmentent leur valeur grâce aux liens tissés avec la liberté. Ce ne sont pas de simples objets à posséder mais des attributs qui constituent des personnes. C’est dans ce cadre que, malgré le fait qu’il n’y ait pas de « dons » explicites à cet endroit, si j’avais à évaluer cette économie selon le contraste don-versus-marchandise, je la placerais du côté du don. La valeur personnelle et la valeur matérielle sont créées ensemble dans les échanges de liberté : la liberté, comme valeur personnelle, est obtenue grâce à l’argent et à la cueillette des champignons, tout comme la valeur de l’argent et des champignons est établie par tous les participants grâce à la liberté gagnée par les acheteurs et les cueilleurs. L’argent et les champignons ont plus qu’une valeur d’usage ou une valeur d’échange capitaliste : ils font partie intégrante de la liberté que cueilleurs, acheteurs et agents de terrain chérissent.
> [!accord] Page 219
Néanmoins, à la fin de la nuit, les champignons et l’argent qui est autour d’eux sont devenus quelque chose de complètement différent. Dès le moment où les champignons sont mis en caisses avec de la glace et se retrouvent sur le tarmac pour être expédiés au Japon, il serait difficile de trouver la moindre trace de cette économie particulière de la liberté qui en faisait des trophées. Que s’est-il passé ? Il est environ 23 heures à Open Ticket : les camions chargent les champignons conditionnés pour les emporter dans les entrepôts de grossistes, situés en Oregon, dans l’État de Washington, ou encore à Vancouver, en Colombie-Britannique. Là, quelque chose d’étrange a lieu : les champignons sont à nouveau triés. C’est d’autant plus bizarre que les acheteurs à Open Ticket sont des maîtres du tri. Trier est une prouesse qui fait la fierté des acheteurs et qui exprime leur profonde connexion avec les champignons. Plus anormal encore, les nouveaux trieurs sont des travailleurs temporaires qui ne portent aucun intérêt aux champignons, même pas un soupçon. Ce sont des travailleurs intérimaires à temps partiel qui ne tirent aucun avantage du tri : des personnes qui recherchent un petit revenu supplémentaire mais n’ont pas d’emploi à plein temps. En Oregon, j’ai ainsi vu des hippies, défenseurs du retour-à-la-terre, en train de trier sous la lumière de néons, aux premières heures du matin. À Vancouver, c’étaient des immigrées de Hong Kong, femmes au foyer. Tous étaient des travailleurs au sens classique du terme : enrôlés dans un travail aliénant, coupés de toute marque d’intérêt pour le produit. Et pourtant ils restaient des traducteurs, à la sauce nord-américaine. C’est précisément parce qu’ils ne possédaient aucune connaissance ou ne portaient aucun intérêt à la manière dont les champignons étaient arrivés jusque-là qu’ils étaient capables de les purifier pour en faire un stock. La liberté qui avait apporté ces champignons dans les entrepôts était effacée au cours de ce nouveau processus d’évaluation. Dorénavant, les champignons étaient seulement des biens, triés en fonction de leur maturité et de leur taille.
> [!accord] Page 221
Le matsutake est donc une marchandise capitaliste qui commence et termine sa vie sous la forme d’un don. Il ne devient une marchandise totalement aliénée que pendant quelques heures : juste le temps de patienter sur le tarmac en s’improvisant sous l’aspect d’un stock bien empaqueté et de voyager dans la soute d’un avion. Pourtant, il reste que ces quelques heures sont primordiales. Les relations entre exportateurs et importateurs qui dominent et structurent la chaîne d’approvisionnement sont établies à la faveur de ces heures fatidiques. En tant que stock, les matsutakes rendent possibles les opérations de calcul qui redistribueront les profits entre exportateurs et importateurs, en optimisant l’organisation de la chaîne d’approvisionnement à leur plus grand avantage. C’est de l’accumulation par captation : la création de valeur capitaliste à partir de régimes de valeur non capitalistes.
> [!bibliographie] Page 222
> 3. Les marchandises capitalistes, à la différence des objets qui circulent dans la koula, ne peuvent pas porter le poids d’histoires enchevêtrées et d’obligations. Ce n’est pas seulement l’échange qui définit les marchandises capitalistes : l’aliénation est requise
### 10 - Rythmes résiduels : une atteinte au monde des affaires
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Un collègue qui étudie les peuples et les forêts de Bornéo m’a raconté l’histoire suivante. La communauté avec laquelle il travaillait vivait au cœur d’une grande forêt. Un jour, une entreprise forestière a débarqué et a coupé les arbres. Quand il n’y eut plus aucun arbre, l’entreprise quitta les lieux, en abandonnant un tas de machines en voie de désintégration. Les résidents ne pouvaient plus vivre ni de la forêt ni comme travailleurs de l’entreprise. Ils prirent les machines et vendirent le métal à des ferrailleurs
> [!accord] Page 224
Cette histoire renferme pour moi l’ambivalence des pratiques de récupération (accumulation par captation) : d’un côté, je suis pleine d’admiration devant ces gens qui ont imaginé des solutions de rechange pour survivre malgré la disparition de leurs forêts. D’un autre côté, je ne peux pas m’empêcher de ressentir une certaine inquiétude quant à savoir ce qui arrivera lorsqu’il n’y aura plus de ferraille à vendre, et de surcroît si d’autres choses dans les ruines permettront de continuer à survivre. Et, s’il est évident que nous sommes pour la plupart assez éloignés de cette représentation littérale de ce que signifie vivre dans les ruines, nous avons régulièrement à travailler avec notre propre désorientation et notre propre détresse pour négocier la possibilité de vivre dans des environnements définitivement endommagés par la présence humaine. J’aimerais ici sonder sur quels rythmes se font ces pratiques de récupération, que ce soit sur le marché de la ferraille ou dans les histoires enchevêtrées de cueillette de champignons matsutakes. Par « rythmes », je veux parler des formes d’ajustement temporel. Quand ce n’est plus l’unique marche du progrès qui bat la mesure, ce qui prend alors la relève c’est la coordination irrégulière qu’opèrent les filières de récupération.
> [!accord] Page 227
En rassemblant des biens et des personnes venus du monde entier, le capitalisme lui-même prend les traits d’un agencement. Cependant, le capitalisme m’apparaît comme ayant en plus les traits d’une machine, d’une mécanique limitée à la somme de ses parties. Cette machine n’a pas le caractère d’une institution totale à l’intérieur de laquelle nous passerions nos vies ; elle opère plutôt des traductions à travers de multiples arrangements de vie, en ce que cela lui permet de retourner les différents mondes à son propre avantage, capitaliste. Néanmoins, il y a des traductions qui restent inacceptables pour le capitalisme. Le type de rassemblement qu’il tend à favoriser démontre une certaine inflexibilité. Une armée de techniciens et de gestionnaires se tient sur le qui-vive pour repousser tout ce qui est susceptible de menacer la machine, et, pour ce faire, ils peuvent compter sur le pouvoir de la justice et des fusils. Cela ne signifie pas que la machine soit statique. Comme je l’ai expliqué en retraçant l’histoire des relations commerciales entre les États-Unis et le Japon, de nouvelles formes de traduction capitaliste surgissent en permanence. Les rencontres indéterminées jouent un rôle certain dans la manière dont le capitalisme se déploie. Mais il ne s’agit pas d’une profusion sauvage. Certaines prises de position doivent rester intactes, au point de recourir à la force si nécessaire.
> [!accord] Page 227
Deux d’entre elles ont été particulièrement importantes pour mon propre cheminement intellectuel dans ce livre. Premièrement, l’aliénation est cette forme de désenchevêtrement que requiert la constitution de capitaux. Les marchandises capitalistes sont extraites de leur monde pour servir ensuite d’éléments probants à de futurs investissements. Les besoins infinis en matières premières sont l’une des conséquences : il n’y a pas de limite quant à la quantité de capitaux que recherchent les investisseurs. Autrement dit, l’aliénation rend aussi possible l’accumulation, et cette création de capitaux destinés à être investis est la seconde question qui m’intéresse. L’accumulation est importante parce qu’elle transforme la propriété en pouvoir. Ceux qui possèdent des capitaux ont le pouvoir de bouleverser des communautés et des écologies entières. En même temps, du fait que le capitalisme n’a de cesse d’opérer des équivalences, des formes de valeur proprement capitalistes sont capables de s’épanouir même à travers des circuits extrêmement différents. L’argent devient du capital à investir, lequel peut à son tour produire plus d’argent. Le capitalisme est une machine de traduction, programmée pour produire du capital à partir de toutes sortes de modes de subsistance, humains et non humains2
> [!accord] Page 228
Ma capacité à penser avec les patchs et les traductions qu’ils impliquent est fondée sur un ensemble solide d’études qui ont porté sur ce sujet, en particulier celles qui ont émergé de l’anthropologie féministe. Des chercheuses féministes ont montré que les formations de classes étaient aussi des formations culturelles : là est l’origine de mes patchs3. Elles
> [!accord] Page 229
Si j’ai apporté quelque chose au moulin, c’est en attirant l’attention sur des modes de subsistance qui se pratiquent simultanément à l’intérieur et à l’extérieur du capitalisme. Plutôt que d’orienter l’attention seulement sur l’imaginaire capitaliste, avec ses travailleurs disciplinés et ses dirigeants expérimentés, j’ai essayé de mettre en scène des pratiques de vie précaires qui à la fois utilisent et refusent la gouvernance capitaliste. De tels agencements nous montrent ce qui reste de vivant, en dépit des ravages causés par le capitalisme.
> [!accord] Page 229
Avant de se retrouver entre les mains des consommateurs, la plupart des marchandises ont séjourné à l’intérieur comme à l’extérieur de régimes capitalistes. Pensons un instant à nos téléphones cellulaires. Au plus profond de ses circuits internes, le téléphone cellulaire renferme du coltan, extrait par des mineurs africains, parfois des enfants, qui ont dû progresser avec peine dans de sombres galeries, sans penser salaires et avantages sociaux. Aucune entreprise ne les a envoyés là : s’ils sont poussés à faire ce travail à leurs risques et périls, c’est parce qu’ils doivent affronter la guerre civile, des déplacements de masse et la disparition des autres moyens de subsistance, consécutive aux destructions environnementales. Leur travail a peu de choses à voir avec ce que les experts associent à de la main-d’œuvre en contexte capitaliste. Malgré tout, voilà que leurs produits entrent dans votre combiné, s’infiltrent en bonne et due forme dans une marchandise de type capitaliste
> [!accord] Page 230
L’accumulation par captation, avec son appareil de traduction, convertit le minerai qu’ils extraient en biens respectables pour le marché capitaliste. Et qu’en est-il de mon ordinateur ? Après sa courte durée de vie (destinée sous-entendu à ce que je le remplace par un modèle plus performant), pourquoi pas, c’est de bon ton, je pourrai penser à le donner à une organisation non gouvernementale. Soit, mais que deviennent vraiment ces ordinateurs obsolètes ? Il est plus que probable qu’ils seront brûlés afin qu’en soient extraits de futurs composants ou que des enfants, pour parler plus concrètement, les récupèrent effectivement en les branchant sur leurs propres rythmes d’économie de vie – rythmes de captation – et les décarcassent afin d’en prélever le cuivre et d’autres métaux6. Les marchandises finissent souvent leur vie dans des opérations de récupération qui leur permettent ensuite d’être recyclées et d’être à nouveau recoupées, recaptées, par le système d’accumulation capitaliste. Si l’on veut que nos théories sur le « système économique » aient quelque chose à voir avec les manières de subsister pratiquement, il vaut mieux prendre bonne note de ces rythmes de captation.
> [!approfondir] Page 231
Comme aucun patch n’est ainsi « représentatif », aucune lutte menée par quelque groupe particulier, pris isolément, ne renversera le capitalisme. Mais ce n’est pas pour autant signer la fin de la politique. Les agencements, dans leur diversité, nous montrent ce que j’appellerai plus loin des « communs latents », c’est-à-dire des enchevêtrements qui pourraient être mobilisés en une cause commune. Comme on ne peut pas vivre sans collaborer, on peut tirer parti des possibilités ouvertes par ces collaborations. Nous avons besoin d’une politique qui ait la force de la diversité et la flexibilité de créer des alliances temporaires, et cela, pas seulement avec les humains.
> [!bibliographie] Page 231
> 2. L’accumulation du capital repose sur des traductions dans lesquelles des sites péricapitalistes sont intégrés dans les chaînes d’approvisionnement capitalistes. On retrouve ici encore certaines de mes affirmations clés : (1) l’accumulation par captation est le processus grâce auquel la valeur créée sous des formes non capitalistes est traduite en biens capitalistes, permettant l’accumulation ; (2) les espaces péricapitalistes sont des sites où les formes de valeur capitalistes et non capitalistes peuvent s’épanouir simultanément, autorisant ainsi les traductions ; (3) les chaînes d’approvisionnement s’organisent grâce à de telles traductions, qui lient ensemble le processus de création de stocks des entreprises dominantes avec les sites péricapitalistes, où toutes sortes de pratiques, capitalistes ou non, s’épanouissent ; (4) la diversité économique rend le capitalisme possible et, par la même occasion, offre des sites d’instabilité et de refus contre la gouvernance capitaliste.
### Interlude : suivre à la trace
> [!accord] Page 235
Beaucoup de gens pensent que les mycètes sont des plantes, alors qu’ils sont en réalité plus proches des animaux. À la différence des plantes, les mycètes n’ont nul besoin du soleil pour se nourrir. Comme les animaux, ils doivent chercher leur nourriture. Mais leur mode d’alimentation permet souvent, au passage, d’en contenter d’autres : ils fabriquent des mondes pour les autres. Et cela provient notamment du fait que les mycètes possèdent une digestion extracellulaire. Ils excrètent des acides digestifs hors de leurs corps afin de dissocier leurs aliments en nutriments. C’est comme s’ils avaient des estomacs extravertis, digérant les aliments à l’extérieur et non pas à l’intérieur des corps. Ensuite, les nutriments sont absorbés par leurs cellules, permettant non seulement au corps fongique mais aussi à des corps d’autres espèces de se développer.
> [!accord] Page 236
Le terme « mycorhize » est un composé de mots grecs désignant le « mycète » et la « racine » (myco et rhiza) : les mycètes et les racines des plantes s’entremêlent intimement dans des relations mycorhiziennes. Ni le mycète ni la plante ne peuvent se développer correctement sans l’activité de l’autre. Du point de vue du mycète, l’objectif est de faire bonne chère. Le mycète étend son corps entre les racines de l’hôte afin d’y puiser, grâce à des interfaces spécialisées acquises dans la rencontre, des hydrates de carbone sécrétés par la plante. Les mycètes dépendent de cette nourriture, mais sans que cela n’aboutisse à du pur égoïsme. Les mycètes stimulent la croissance de la plante, d’abord en lui apportant plus d’eau, puis en lui fournissant les nutriments issus de sa digestion extracellulaire.
> [!information] Page 236
Grâce aux mycorhizes, les plantes sont ravitaillées en calcium, en azote, en potassium, en phosphore et en d’autres minéraux encore. Selon les travaux de Lisa Curran, les forêts n’existeraient pas sans les ectomycorhizes3. En s’appuyant sur leurs compagnons mycètes, les arbres grandissent vaillants et se multiplient en grand nombre, jusqu’à former des forêts.
> [!accord] Page 239
On est là au cœur du récit édifiant de l’autocréation des espèces : la reproduction y est autosuffisante, auto-organisée et échappe à l’histoire. Le nom de « synthèse moderne » sonne assez juste avec la question de la modernité, discutée plus haut en termes de scalabilité. Les choses dotées d’un système d’autoréplication sont des entités modèles du genre naturel que des prouesses techniques peuvent contrôler : elles sont modernes. Elles sont interchangeables les unes avec les autres, en raison même d’une variabilité strictement dévolue à leur autocréation. Par conséquent, elles sont derechef scalables. Les traits d’hérédité s’expriment à différentes échelles : cellules, organes, organismes, populations d’individus se reproduisant exclusivement entre eux et, évidemment, espèces elles-mêmes. Chacun de ces niveaux est une nouvelle manifestation d’un héritage génétique clos sur lui-même : niveaux qu’on peut emboîter parfaitement et donc rendre scalables. Aussi longtemps que ces niveaux présentent les mêmes caractéristiques, la recherche a tout loisir de passer de l’un à l’autre sans rencontrer aucune friction. Les problèmes ont commencé à surgir à partir du moment où ce paradigme a versé dans l’excès : quand les chercheurs prirent la scalabilité au sens littéral du terme, ils produisirent de nouvelles histoires bizarres qui misaient toute la responsabilité sur le gène. Glissant librement d’une échelle à une autre, depuis le chromosome jusqu’au monde social, ils en arrivèrent à proposer des gènes responsables de la criminalité ou de la créativité. Le « gène égoïste », responsable de l’évolution, ne requérait aucun collaborateur. Dans ces versions, la vie scalable capturait l’héritage génétique dans une modernité close sur elle-même et se reproduisant en boucle, à l’image de la « Cage d’acier » de Max Weber.
> [!accord] Page 240
La découverte, dans les années 1950, de la stabilité et des propriétés autoréplicatives de l’ADN a représenté le joyau de la couronne de la synthèse moderne mais a aussi marqué le début de sa fin. L’ADN, avec les protéines associées, est le matériau de base des chromosomes. La structure chimique des brins en double hélice est à la fois stable et capable de se répliquer à l’identique sur un nouveau brin en construction. En voilà un modèle de réplication autosuffisante ! La réplication de l’ADN fascinait : elle devint une icône pour la science moderne elle-même qui avait pour exigence la reproductibilité des résultats et donc pour nécessité des objets de recherche stables et interchangeables tout au long des processus expérimentaux, c’est-à-dire des objets sans histoire. Les résultats de la réplication de l’ADN pouvaient être retrouvés à chaque échelle biologique (protéine, cellule, organe, organisme, population, espèce). La scalabilité biologique disposait désormais d’un mécanisme qui venait appuyer le récit de la vie moderne dans toutes ses dimensions : une vie réglée par l’expression des gènes et indifférente à l’histoire.
> [!information] Page 241
Une des découvertes les plus surprenantes était qu’il existait de nombreux organismes qui ne se développent qu’en interaction avec d’autres espèces. Un tout petit calamar hawaïen, Euprymna scolopes, est devenu un organisme modèle pour penser ce type de processus7. Le « calamar à queue courte » est connu pour son organe luminescent, grâce auquel il simule la lumière de la lune et dissimule ainsi sa silhouette aux prédateurs. Mais les jeunes calamars ne développent pas cet organe sans entrer en contact avec une espèce particulière de bactérie, Vibrio fischeri. Les calamars ne sont pas nés avec ces bactéries : ils doivent en faire la rencontre dans l’eau de la mer. Sans elles, l’organe luminescent ne se développera jamais. Mais peut-être allez-vous penser que des organes luminescents sont quelque chose de superflu. Examinons le cas de la guêpe parasite Asobara tabida. Les femelles sont totalement incapables de produire des œufs sans les bactéries du genre Wolbachia8. Par ailleurs, les larves du papillon azuré du serpolet, Maculinea arion, sont incapables de survivre si elles ne sont pas hébergées dans une fourmilière
> [!accord] Page 241
Même nous, humains autonomes et fiers de l’être, sommes incapables de digérer nos aliments sans l’intervention de bactéries, lesquelles sont acquises dès le moment où nous glissons en dehors du canal pelvien. Les bactéries forment 90 % des cellules du corps humain. Nous ne pourrions pas nous en passer10.
> [!information] Page 245
Les mycètes sont d’excellents guides. Ils ont toujours été récalcitrants à la cage d’acier de l’autoréplication. Comme les bactéries, certains mycètes peuvent être le résultat d’un échange de gènes dans des rencontres non reproductives (« transfert horizontal de gènes ») ; beaucoup aussi semblent ne pas se plier au rangement de leur matériel génétique selon les catégories d’« individu » ou d’« espèce », sans parler de « population ». Quand les chercheurs ont étudié les corps fructifères de ce qu’ils pensaient être une espèce, les « champignons chenille » tibétains, ils ont été confrontés à de nombreuses espèces enchevêtrées les unes dans les autres20. Quand ils ont examiné les filaments de la pourriture des racines de l’Armillaria, ils ont découvert une mosaïque génétique qui rendait difficile une identification individuelle21. En même temps, les mycètes sont connus pour leurs attachements symbiotiques. Les lichens sont des mycètes qui s’associent avec des algues et des cyanobactéries. J’ai beaucoup parlé de la collaboration des mycètes avec les plantes mais ils s’associent aussi bien avec des animaux. Par exemple, les termites Macrotermitinae ne sont capables de digérer leurs aliments que par l’intermédiaire de mycètes. Les termites mâchent le bois mais sont dans l’incapacité de le digérer seuls. À la place, ils élaborent des « parcs à mycètes » dans lesquels le bois mâché en petites boulettes est digéré par les mycètes du genre Termitomyces, seuls capables de produire les nutriments adaptés.
## Troisième partie - Des débuts mouvementés : Une mise en forme involontaire
> [!accord] Page 251
Quand Kato-san me présenta le travail de restauration de la forêt qu’il était en train de réaliser pour le Service des forêts préfectoral, je fus stupéfaite. En tant qu’Américaine classiquement sensibilisée aux régions sauvages, il me semblait aller de soi que la meilleure chose à faire était de laisser aux forêts le soin de se restaurer elles-mêmes. Kato-san n’était pas du même avis : si tu veux du matsutake au Japon, expliquait-il, tu dois avoir des pins, et si tu veux des pins, tu dois avoir des humains qui interviennent et occasionnent des perturbations. La colline qu’il me montra était justement, sous sa supervision, en train d’être nettoyée de ses arbres feuillus. Même la couche de la terre arable avait été évacuée et, à mes yeux d’Américaine, la pente escarpée me paraissait désormais spoliée et nue comme un ver. « Qu’en est-il de l’érosion ? », lui demandai-je. « L’érosion, c’est bien », répondit-il. Là, j’étais complètement abasourdie. L’érosion aussi bien que la disparition de la couche arable ne sont-elles pas toujours des signes néfastes ? Toutefois, je voulais bien entendre : les pins poussent sur des sols minéraux, et l’érosion est ce qui permet de les mettre à nu.
> [!accord] Page 251
Le travail de Kato-san est tout entier rivé à une cause populaire et scientifique : restaurer les sols boisés du satoyama. Le satoyama constitue la campagne traditionnelle des paysans, combinant, avec les zones boisées, agriculture du riz et gestion de l’eau. Ces bois – au cœur du concept de satoyama –, dès lors qu’ils furent perturbés, ont été entretenus dans l’optique d’en optimiser aussi bien l’exploitation de bûches et la fabrication de charbon que tous les autres produits forestiers, excepté les coupes de type industriel. Aujourd’hui, les matsutakes sont les produits des bois du satoyama les plus appréciés. Restaurer ces bois pour favoriser la présence des matsutakes revient à encourager le développement d’autres formes de vie : les pins, les chênes, les plantes des sous-bois, les insectes et les oiseaux. Il faut perturber pour restaurer, mais en prenant soin d’encourager la diversité et un fonctionnement sain des écosystèmes. Il y a des types d’écosystèmes, affirment des défenseurs, qui ont besoin de l’activité humaine.
> [!accord] Page 252
Partout dans le monde, des programmes de restauration écologique font appel à l’activité humaine pour réarranger les paysages naturels. Ce qui, pour moi, est le trait distinctif de la revitalisation du satoyama, c’est l’idée que les activités humaines doivent faire partie de la forêt au même titre que celles des non-humains. Dans cette perspective, les humains, les pins, les matsutakes et bien d’autres espèces doivent, tous ensemble, fabriquer le paysage. Selon un chercheur japonais, les matsutakes sont le résultat d’une « culture involontaire » : ce sont les dégâts causés par les humains qui auraient rendu possible leur présence et non les humains eux-mêmes qui, de leur propre chef, sont totalement incapables de cultiver le champignon en question. En fait, on pourrait dire que les pins, les matsutakes et les humains se cultivent tous les uns les autres de manière involontaire.
> [!approfondir] Page 253
En tant que sites privilégiés dans les scénarios du genre Plus qu’humains, les paysages sont des outils radicaux pour relativiser l’hubris humaine. Les paysages ne sont pas l’arrière-fond d’actions historiques : ils sont eux-mêmes actifs. Observer des paysages en formation montre des humains en compagnie d’autres êtres vivants, tous s’activant à modeler des mondes. Les matsutakes et les pins ne font pas que pousser dans les forêts : ils fabriquent aussi les forêts. Les forêts de matsutakes résultent de réunions qui construisent et transforment les paysages. Cette partie du livre s’ouvre sur le phénomène des perturbations et, en tant que telles, elles marquent un début comme quand un acte s’ouvre sur une scène : les perturbations réalignent des possibilités de rencontres transformatrices. Des patchs de paysage émergent de ces perturbations. Ce qui revient à dire que la précarité se déroule dans une socialité plus qu’humaine.
### 11 - La vie de la forêt
> [!accord] Page 255
Au cours des dernières décennies, de nombreux chercheurs d’horizons différents ont montré que limiter nos récits aux protagonistes humains n’était pas seulement un banal réflexe, mais suggérait une pratique culturelle, structurée et hantée par les rêves de progrès liés à la modernisation
> [!accord] Page 256
Aussi, des anthropologues ont décidé de s’intéresser notamment à la manière dont les peuples qui vivent de la chasse reconnaissent les autres êtres vivants comme des « personnes », c’est-à-dire comme des protagonistes à part entière de leurs histoires2. Comment, en fait, pourrait-il en être autrement ? Cependant, les idées auxquelles le progrès s’accroche font tout pour barrer la route à cette compréhension : parler aux animaux, c’est réservé aux enfants et aux primitifs. Ayant réduit leurs voix au silence, nous imaginons que tout va très bien sans eux. Nous les foulons aux pieds pour avancer et nous oublions que la survie collective requiert des coordinations interspécifiques. Pour élargir les possibles, nous avons besoin d’autres types de récits, y compris des aventures que traversent les paysages3.
> [!accord] Page 257
Mais, minute : qui veut écouter un ver parler du monde ? C’était en effet la question posée par [[Jakob von Uexküll]] en 1934, quand il proposa de décrire le monde dont une tique fait l’expérience4. En se penchant sur les capacités sensorielles de la tique, comme sa capacité à détecter la chaleur d’un mammifère – indice qu’il y a là festin de sang potentiel –, [[Jakob von Uexküll|Uexküll]] montre qu’une tique connaît et fabrique des mondes. Son approche anime les paysages en tant que scènes d’une activité sensorielle : les créatures ne sont pas traitées comme des objets inertes mais comme des sujets connaissants.
Et pourtant cette idée d’[[Jakob von Uexküll|Uexküll]], menant tout droit à celle d’affordance, enfermait sa tique dans un monde comparable à une bulle, limité à quelques sens. Dans le cadre d’un espace et d’un temps restreints, elle ne participait pas aux rythmes plus généraux et aux histoires qu’enveloppent les paysages5. Cela ne peut donc suffire, comme l’attestent les voyages du Bursaphelenchus xylophilus, ce nématode qui s’attaque aux pins. Examinons donc l’un de ces périples, haut en couleur.
^b76f04
> [!information] Page 258
Les nématodes qui dégradent les pins sont incapables de se déplacer d’arbre en arbre sans l’intervention de coléoptères xylophages qui les transportent et, au passage, en tirent aussi bénéfice. À une étape particulière de leur vie, les nématodes peuvent ainsi profiter du vol de ces coléoptères d’un arbre à l’autre en s’y glissant comme passagers clandestins. Mais la transaction ne se fait pas n’importe quand et n’importe comment. Les nématodes doivent approcher les coléoptères à un moment particulier du cycle de vie de ces derniers, et plus précisément lorsqu’ils sont sur le point de quitter les cavités creusées dans un pin pour s’envoler vers un nouvel arbre. Les nématodes migrent alors vers la trachée du coléoptère. Ensuite, quand le temps est venu pour le coléoptère de rejoindre un nouvel arbre pour y pondre ses œufs, les nématodes en profitent pour se laisser glisser dans la blessure toute fraîche infligée au nouvel hôte. Cette extraordinaire coordination est un véritable tour de force, dans lequel les nématodes détournent à leur avantage les rythmes de vie des coléoptères6. Dès qu’on s’immerge dans de tels réseaux de coordination, les mondes-bulles que propose [[Jakob von Uexküll|Uexküll]] ne suffisent décidément pas.
> [!information] Page 259
Les nématodes xylophages de pins ne sont que des parasites mineurs pour les pins américains qui ont évolué avec eux. Ces nématodes ne sont devenus des tueurs d’arbres qu’à partir du moment où ils ont voyagé jusqu’en Asie et ont rencontré des pins pas du tout préparés et donc particulièrement vulnérables. De manière remarquable, des écologues ont pu retracer cette histoire avec plus ou moins de précision. C’est au cours de la première décennie du XXe siècle que les premiers nématodes à bord de pins américains, en provenance des États-Unis, ont débarqué dans le port de Nagasaki au Japon7. Le bois représentait une matière première pour le Japon en train de s’industrialiser, et les élites étaient avides de ressources venant du monde entier. De nombreux hôtes indésirables débarquèrent en même temps que ces ressources, y compris nos nématodes. Peu de temps après leur arrivée, ils se mirent à voyager avec les coléoptères locaux, scieurs de pins : leur extension peut être tracée sous forme de cercles concentriques autour de Nagasaki. Ensemble, le coléoptère local et le nématode allochtone transformèrent les paysages forestiers du Japon.
> [!information] Page 261
Pour mettre tout cela ensemble, il peut être utile de rappeler la musique polyphonique dont j’ai parlé brièvement au chapitre 1. À la différence des consonances et rythmes unifiés du rock, de la pop ou de la musique classique, il faut, pour apprécier une polyphonie, écouter à la fois les lignes mélodiques, chacune séparément, et la manière dont elles ne font plus qu’un dans des moments inattendus d’harmonie ou de dissonance. De même, pour apprécier un agencement, il faut être attentif aux manières d’exister séparément et, en même temps, observer comment ces manières se tiennent les unes les autres grâce à des coordinations sporadiques mais cruciales. Bien plus, en opposition au caractère prédictible d’un morceau de musique écrit qui peut être répété encore et encore, la polyphonie d’un agencement se transforme à mesure que les conditions changent. C’est cette pratique d’écoute attentive que cette section du livre cherche à instiller.
> [!accord] Page 261
En prenant pour objet les agencements basés sur le paysage, il m’est dorénavant possible de prendre en compte les interactions qui se jouent entre de nombreux organismes. Je ne suis plus limitée à suivre à la trace les relations humaines avec leurs alliés favoris, comme cela se fait dans la plupart des études portant sur les animaux. Les organismes n’ont pas à décliner leurs équivalents humains (en tant qu’agents conscients, communicateurs intentionnels ou sujets éthiques) pour compter. Si l’on s’intéresse à la viabilité, à l’éphémère et à l’émergence, il faut être attentif à l’action des agencements qui forment un paysage. Des agencements fusionnent, se modifient et disparaissent : là est le récit à raconter.
> [!accord] Page 262
Une histoire sur des paysages est à la fois facile et difficile à raconter. Parfois, elle endort les lecteurs, laissant penser que nous n’apprenons là rien de nouveau. Cette impression est le fruit du triste mur que nous avons construit entre concepts et histoires. On peut s’en apercevoir, par exemple, dans le fossé qui existe entre l’histoire environnementale et les science studies. Les chercheurs en ce domaine, non rodés à sonder des concepts à l’œuvre dans des récits, ne se préoccupent pas d’histoire environnementale. Prenons le cas de l’excellent travail de Stephen Pyne sur le rôle du feu dans la fabrique des paysages : étant donné que ses concepts sont embarqués dans les histoires qu’il raconte, les chercheurs en science studies sont restés indifférents à ses propositions radicales sur les puissances d’action géochimiques10. Les analyses aiguisées de Pauline Peters sur la manière dont la logique du système britannique des enclosures a été adoptée par les gestionnaires des pâturages au Botswana, ou encore les découvertes surprenantes de Kate Shower à propos du contrôle de l’érosion au Lesotho, pourraient révolutionner nos conceptions de la science normale, mais ce n’est pas le cas11. De tels refus appauvrissent les science studies et continuent à encourager la mise en place des concepts dans un espace réifié.
> [!approfondir] Page 264
Au cœur des pratiques qui m’intéressent, les arts de l’ethnographie et de l’histoire naturelle sont privilégiés. La nouvelle alliance que je propose ici est fondée sur les engagements qu’impliquent l’observation et le travail de terrain, et autrement dit sur ce que j’appelle prêter attention13. Les paysages qui ont subi des perturbations humaines sont des espaces idéaux pour mener une observation de type sciences humaines et naturaliste. Nous avons besoin d’apprendre les histoires que les humains ont fabriquées dans ces lieux et celles des participants non humains. Les défenseurs de la restauration du satoyama se sont avérés ici des professeurs de premier plan : ils ont insufflé une vie nouvelle à ma compréhension des « perturbations », comme un jeu à la fois de coordinations et de couches historiques. Ils m’ont montré comment les perturbations pouvaient initier une histoire de la vie propre à la forêt
> [!accord] Page 265
Une perturbation est un changement qui s’opère dans les conditions environnementales et entraîne un basculement important dans un écosystème. Les inondations et les feux sont des formes de perturbation, mais les humains et les autres êtres vivants peuvent aussi causer des perturbations. La perturbation peut autant renouveler des écologies qu’en détruire. L’importance d’une perturbation dépend de beaucoup de choses, y compris de l’échelle à laquelle elle se produit. Certaines perturbations sont minimes : un arbre tombe dans la forêt et cela crée un puits de lumière. D’autres sont impressionnantes : un tsunami éventre une centrale nucléaire. Les échelles de temps sont également importantes : des dégâts à court terme peuvent être suivis d’une renaissance exubérante. Les perturbations ouvrent la voie à des rencontres transformatrices, rendant possibles de nouveaux agencements de paysage15.
> [!accord] Page 265
Les chercheurs en sciences humaines, qui ne sont pas habitués à penser avec les perturbations, les associent aux dégâts. Mais la perturbation, telle qu’elle est utilisée par les écologues, n’est pas toujours mauvaise et, surtout, pas toujours humaine. La perturbation d’origine humaine n’est pas la seule à pouvoir semer la pagaille dans les relations écologiques. Bien plus, si elle est le début d’autre chose, la perturbation est toujours à situer au milieu des choses : le terme ne fait pas référence à un état initial harmonieux. Les perturbations se succèdent. Ainsi, tous les paysages sont perturbés, et il s’ensuit que la perturbation peut être considérée comme un état ordinaire. Mais cela encore ne doit pas limiter le terme. Poser la question de la perturbation ne clora pas la discussion mais l’ouvrira, en nous permettant d’explorer les dynamiques du paysage. Qu’une perturbation soit ou non supportable est une question qui a mis au travail ce qui va suivre : la formation de nouveaux agencements.
> [!approfondir] Page 266
La perturbation a émergé comme un concept clé de l’écologie exactement au moment où des chercheurs en humanités et en sciences sociales commençaient à s’inquiéter de l’instabilité et du changement16. Des deux côtés de la frontière séparant les humanités des sciences naturelles, l’instabilité est devenue le nouveau sujet de préoccupation à la mode, succédant à l’enthousiasme américain, né après la Seconde Guerre mondiale, pour les systèmes autorégulés envisagés comme une forme de stabilité au sein du progrès. Dans les années 1950 et 1960, l’idée d’un équilibre des écosystèmes semblait prometteuse : à travers une succession naturelle, on était convaincu que les formations écologiques atteindraient un point d’équilibre relativement stable. Néanmoins, dans les années 1970, l’attention se tourna vers le dérèglement et le changement, lesquels généraient une hétérogénéité du paysage. C’est également dans les années 1970 que les chercheurs en humanités et en sciences sociales commencèrent à s’inquiéter des rencontres transformatrices issues de l’histoire, de l’inégalité et des conflits. Rétrospectivement, de tels changements coordonnés dans les courants universitaires auraient pu déjà constituer en eux-mêmes un sérieux avertissement sur notre basculement commun dans la précarité.
> [!accord] Page 267
Si l’on prend la perspective d’une fourmi, les enjeux seront différents. Par ailleurs, les points de vue varient aussi à l’intérieur des espèces. Rosalind Shaw a montré de manière subtile comment des hommes et des femmes, des urbains et des ruraux, ou encore des riches et des pauvres, conceptualisent chacun à sa manière le phénomène « inondations » au Bangladesh, chacun d’entre eux possédant une manière propre d’être affecté par la montée des eaux. Selon chaque groupe, la crue dépasse le niveau du supportable – et devient donc une inondation – à des hauteurs différentes17. Aucune norme unique pour définir une perturbation n’est possible : la perturbation devient plus ou moins importante en fonction de la manière dont nous vivons. Cela signifie que nous avons à prêter attention aux évaluations à travers lesquelles nous reconnaissons qu’il y a perturbation. La perturbation ne se réduit jamais à un « oui » ou à un « non » : elle fait référence à une série indéfinie de phénomènes troublants. A partir d’où peut-on affirmer qu’on a atteint un point de non-retour ? Avec une perturbation, on retombe toujours sur un problème de perspective, lui-même coordonné à des modes d’existence.
> [!accord] Page 268
Comme les organismes fabriquent des espaces de vie de génération en génération, ils reconfigurent par la même occasion l’environnement. Les écologues parlent des effets des organismes sur leur environnement comme d’une « ingénierie d’écosystème18 ». Un arbre retient dans ses racines des rochers qui, sans cela, pourraient être emportés par un ruisseau ; un ver de terre enrichit le sol. Chacun d’entre eux est un exemple d’« ingénierie d’écosystème ». Si on observe les interactions corrélant de nombreuses activités qui relèvent de l’ingénierie d’écosystème, des motifs apparaissent en organisant des agencements : une mise en forme involontaire voit le jour. Au sein d’un patch, cette mise en forme est la somme des ingénieries d’écosystèmes biotiques et abiotiques, qu’elles soient voulues ou non voulues, bénéfiques ou nocives, voire sans importance.
> [!accord] Page 268
L’espèce ne constitue pas toujours la bonne unité de base pour raconter la vie dont regorge une forêt. Le terme « multispécifique » est seulement là en guise de remplacement temporaire pour tenter d’aller au-delà de l’exceptionnalisme humain. Il arrive que des organismes individuels soient responsables d’interventions radicales. Et parfois des unités beaucoup plus larges sont mieux à même de nous révéler une action historique. J’ai trouvé que c’était le cas aussi bien pour les chênes et les pins que pour les matsutakes. Les chênes, qui se croisent facilement et avec des résultats fertiles à travers des lignées spécifiques, viennent embrouiller notre dévotion à la notion d’espèce.
> [!information] Page 269
En voyageant avec cela en tête, j’ai enquêté sur les forêts de matsutakes dans quatre lieux différents : le centre du Japon, l’Oregon (États-Unis), le Yunnan (sud-ouest de la Chine) et la Laponie (nord de la Finlande). Ma courte immersion dans la restauration du satoyama m’a aidée à comprendre que les forestiers dans chacun de ces endroits avaient des manières différentes de « faire » des forêts. À la différence du satoyama, les humains, aux États-Unis et en Chine, ne faisaient pas partie des agencements de la forêt dans la gestion des matsutakes. En sens inverse, les gestionnaires redoutaient que, là, les perturbations dues aux humains soient trop importantes et non qu’elles soient trop faibles. Aussi, en contraste avec les pratiques du satoyama, partout la sylviculture était mesurée selon un critère de rationalisation prospective : la forêt pourrait-elle garantir l’avenir de la productivité scientifique et industrielle ? Alors que, pour un satoyama japonais, l’idée est de cultiver un paysage viable ici et maintenant21.
> [!accord] Page 270
Mais, plus que des comparaisons, je cherche des histoires au travers desquelles humains, matsutakes et pins créent des forêts. Je travaille à bras-le-corps les conjonctures pour tenter de soulever des questions que la recherche laisse sans réponse et pour éviter le piège de créer des boîtes fourre-tout. Je recherche la même forêt sous des versants différents. Chacun d’eux transparaît dans l’ombre des autres. L’exploration de cette forêt, à la fois une et multiple, va m’entraîner pour les quatre prochains chapitres parmi les pins. Les uns après les autres, ces chapitres cartographieront les manières dont des modes de vie se développent en coordination avec une perturbation. Comme les modes de vie apparaissent ensemble, des agencements basés sur des patchs sont formés. Je montrerai que les agencements sont des scènes posant la question de ce qui est viable, voire la question de la possibilité d’une vie commune sur une Terre troublée par les humains.
Vivre de manière précaire est toujours une aventure.
> [!bibliographie] Page 271
> 12. Alors que Bruno Latour a travaillé dur pour distinguer, d’un côté, les prétentions à la vérité de la science et, de l’autre, les pratiques scientifiques, la manière dont il hérite du structuralisme français pour opposer des logiques structurelles a encouragé les dichotomies entre science et pensée indigène. Voir Bruno LATOUR, Nous n’avons jamais été modernes, La Découverte, Paris, 1991.
> [!bibliographie] Page 271
> 13. J’évoque ici la « nouvelle alliance » du livre d’Ilya PRIGOGINE et Isabelle STENGERS (La Nouvelle Alliance, Gallimard, Paris, 1978), malheureusement mal traduit en anglais, sous le titre Order Out of Chaos (l’ordre issu du chaos). Prigogine et Stengers expliquent que la prise en compte d’un temps indéterminé et irréversible peut amener à une nouvelle alliance entre les sciences de la nature et les sciences humaines. Le défi qu’ils ont lancé inspire ma tentative.
### 12 - L’histoire
> [!information] Page 276
J’avais imaginé des forêts naturelles qui déborderaient d’un joyeux mélange de pins de tailles, d’espèces et d’âges différents. Ici, tous les arbres étaient juste identiques : une espèce, un âge, le tout bien rangé et régulièrement espacé. Même le sol était propre et déblayé, sans un accroc ou un morceau de bois tombé. Cela ressemblait exactement à une plantation d’arbres de type industriel. « Ah, me suis-je dit, comme les lignes ont bougé ! » C’était un exemple de discipline moderne, à la fois naturel et artificiel. Il était mitoyen de son pendant inverse : j’étais proche de la frontière avec la Russie et, selon les gens, de l’autre côté, la forêt était un véritable fouillis. J’ai demandé à quoi ce fouillis correspondait, et on m’a alors parlé d’arbres inégaux et de sol jonché de bois mort : un endroit que personne ne prenait la peine de débroussailler. La forêt finnoise, elle, était irréprochable. Même le lichen avait été découpé de près par les rennes. Du côté russe, disaient les locaux, vous aviez de grands agglomérats de lichen qui vous arrivaient jusqu’aux genoux.
> [!accord] Page 277
L’« histoire » est à la fois la pratique humaine qui consiste à raconter des histoires et cet ensemble de résidus qui, surgissant du passé, sont transformés en histoires. Classiquement, les historiens ont coutume de ne prendre en compte que ce que les humains ont laissé, tel que des archives ou des journaux, mais il n’y a aucune raison pour ne pas aussi prêter attention aux pistes et aux traces laissées par les non-humains, en tant qu’ils contribuent à nos paysages communs. De telles pistes et traces soutiennent des enchevêtrements interspécifiques contingents et circonstanciels, comme composantes du temps « historique ». Pour prendre part à un tel enchevêtrement, il s’agit de ne pas faire histoire sur un mode unique
> [!accord] Page 278
Dans ce qui suit, je propose deux stratégies. Dans un premier temps, à travers de nombreuses époques et lieux, je sonde la capacité des pins à changer la scène dans laquelle ils jouent et leur aptitude à transformer les trajectoires des autres, c’est-à-dire à faire histoire. Pour cela, je prendrai pour guide un livre, le type même de gros volume qui, quand il tombe avec fracas de votre bicyclette au moment où vous tournez, peut arrêter la circulation. Ce livre a été écrit sous la direction de David Richardson : Ecology and Biogeography of Pinus4. Malgré son poids et son modeste titre, c’est une histoire palpitante. Les auteurs réunis par Richardson ont rendu de manière vivante la variété et l’agilité du Pinus, en en faisant un sujet actif dans l’espace et le temps, un sujet historique. Ce livre provocateur m’a convaincue qu’il fallait prendre pour thème tous les Pinus et pas seulement un genre particulier de pin. Suivre les pins à travers les défis qu’ils rencontrent est une manière d’écrire l’histoire.
> [!information] Page 280
Les pins ont besoin de lumière. Alors qu’en plein air ils peuvent devenir de redoutables envahisseurs, à l’ombre ils déclinent. En outre, les pins sont de médiocres compétiteurs dans ce qui est généralement considéré comme les meilleurs endroits pour les plantes : là où le sol est fertile, l’humidité adéquate et les températures chaudes. Les plants de pins cèdent alors la place à des feuillus dont les larges feuilles, auxquelles ils doivent leur nom, se développent rapidement en leur faisant de l’ombre6. Résultat, les pins sont devenus des spécialistes pour surgir dans les endroits où ces conditions idéales n’existent pas. Les pins poussent dans des environnements extrêmes : des endroits très froids, des zones presque désertiques, sur le sable et la roche.
> [!information] Page 282
Les humains l’ont fait de deux manières : d’une part, en les plantant et, d’autre part, en créant des perturbations qui s’avèrent propices à leur implantation. Dans ce dernier cas, cela se produit en général sans qu’il y ait eu d’intention délibérée : les pins aiment certains genres de dégâts que les humains provoquent sans le vouloir. Les pins colonisent des champs abandonnés et des montagnes érodées. Quand les humains abattent les autres arbres, les pins prennent la place. Parfois plantation et perturbation vont ensemble. On plante des pins pour remédier aux perturbations que l’on a créées. Ou encore, on peut perturber de manière radicale les choses pour avantager les pins. Cette possibilité a été la stratégie employée par les industriels, qu’il s’agisse de planter ou de se contenter de gérer des pins qui ont germé par eux-mêmes : coupe rase et destruction des sols sont des stratégies pour promouvoir les pins.
> [!accord] Page 283
Toutefois, dans le cours ordinaire des événements, le sol organique a tendance à s’entasser au fil du temps, grâce à la croissance et la mort des plantes et des animaux. Les organismes morts pourrissent et se transforment en sol organique qui, à son tour, devient le terreau pour de nouvelles vies. Les lieux sans sol organique impliquent que ce cycle de la vie et de la mort a été brisé par l’une ou l’autre action contingente, et une telle action signale l’irréversibilité du temps, autrement dit l’histoire. En colonisant des paysages perturbés, les matsutakes et les pins font histoire ensemble, et montrent en ce sens combien la fabrication de l’histoire s’étend au-delà de ce que les humains font et réalisent. Dans le même temps, les humains sont à l’origine d’un nombre incalculable de perturbations dans les forêts. C’est définitivement ensemble que les matsutakes, les pins et les humains déterminent les trajectoires de ces paysages.
> [!information] Page 285
Or, le peuple finlandais n’a pas toujours apprécié la monotonie de la forêt. Jusqu’au début du XXe siècle, la culture itinérante sur brûlis était une pratique commune : c’est par ce moyen que les paysans réduisaient les forêts en cendres au bénéfice de leurs cultures16. La culture itinérante sur brûlis a créé des pâturages et des bosquets de feuillus d’âges très différents, provoquant une forêt d’allure très hétérogène. Cette forêt paysanne à l’aspect irrégulier faisait partie de ces paysages naturels et romantiques dont pouvaient s’éprendre avec passion les artistes du XIXe siècle17. Parallèlement, de grosses quantités de pins étaient abattues et dévolues à la production de goudron, laquelle profitait à un capitalisme maritime qui allait chercher ses produits partout dans le monde18. L’histoire de la sylviculture finnoise, gérée à petite échelle, ne commence pas avec la forme de forêt de longue durée mais avec les soucis des experts du XIXe siècle face à une exploitation en pleine émergence.
> [!information] Page 286
En 1866, une loi forestière générale fut adoptée, et la politique de gestion des forêts put démarrer21.
Il fallut donc attendre tout de même la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que la Finlande ressemble à un vaste terrain de sylviculture moderne. Deux facteurs attirèrent toute l’attention sur le bois. Premièrement, plus de 400 000 Caréliens avaient passé la frontière en provenance de l’Union soviétique après que la Finlande lui eut cédé la Carélie à la fin de la guerre. Ils avaient besoin de maisons et d’équipements. Aussi le gouvernement construisit des routes et donna accès aux forêts pour qu’ils puissent s’y installer. Ces routes permirent d’étendre l’exploitation forestière à de nouvelles zones. Deuxièmement, la Finlande accepta de payer 300 millions de $ étatsuniens à l’Union soviétique en réparations de guerre. Le bois semblait le meilleur moyen de trouver cet argent, et cela relança l’économie finlandaise d’après-guerre22. De grosses compagnies tentèrent de s’impliquer dans la gestion des domaines forestiers. Mais la plupart des forêts finlandaises continuèrent malgré tout à appartenir à de petits propriétaires, et l’intérêt que manifeste encore et toujours la population pour le bois, considéré comme un produit typiquement finnois, a contribué à faire de la sylviculture scientifique une cause nationale. Des normes nationales ont peu à peu régulé les associations forestières23. Ces normes ont sacralisé la forêt comme un cycle continu de bois renouvelable : une ressource statique et durable. Seuls les hommes feraient l’histoire.
> [!information] Page 288
Dans le nord de la Finlande, la chose la plus étonnante au sujet des matsutakes est leur apparition qui suit une courbe en dents de scie. Certaines années, le sol en est couvert. Puis, les années suivantes, on n’en trouve plus un seul. En 2007, un guide nature à Rovaniemi, au-delà du Cercle arctique, s’est vanté d’avoir trouvé personnellement une tonne de matsutakes. Il les a amoncelés en grandes pyramides et en a dispersés sur le sol. L’année suivante, il n’en a trouvé aucun, et l’année suivante seulement un ou deux, tout petits. Ce fonctionnement ressemble à ce qu’on appelle le « masting26 », un processus par lequel les arbres procèdent à des fructifications exclusivement sporadiques, mais ensuite massives et synchronisées dans une même région en répondant à des cycles longs et des signaux environnementaux27. Le masting va au-delà d’une sensibilité aux changements climatiques d’une année à l’autre. Il implique une planification stratégique sur plusieurs années pour que les glucides conservés une année puissent être utilisés pour une fructification ultérieure. Bien plus, cette fructification sporadique a lieu avec des arbres qui ont des partenaires mycorhiziens : stockage et dépense, nécessaires au masting, sont le résultat d’une coordination entre les arbres et leurs mycètes. Les mycètes stockent des glucides pour la fructification à venir des arbres. Est-il possible que les arbres prennent également en compte la fructification irrégulière des mycètes ? Je n’ai pas connaissance d’une quelconque recherche qui aurait étudié comment la fructification fongique se coordonne au masting des arbres, mais il y a là un mystère alléchant. Est-ce que la fructification aléatoire des matsutakes pourrait nous en apprendre plus sur l’historicité des forêts de pins qui se sont implantées dans le nord de la Finlande ?
> [!accord] Page 292
Dans les dilemmes que génèrent les efforts modernes pour arrêter l’histoire forestière, les défenseurs de l’environnement en sont venus à croire que les forêts avaient besoin de refuges pour échapper aux gestionnaires. Mais, pour demeurer tels, ces refuges devront eux-mêmes être gérés. Peut-être que l’une des postures Zen qui consiste en l’orchestration d’un laisser-faire serait ici de veiller aux partenaires des pins plutôt qu’aux pins eux-mêmes.
> [!bibliographie] Page 292
> 1. Aussi longtemps que l’on n’est pas prisonnier de stéréotypes, il est possible de mélanger « mythologie » et « histoire ». L’histoire n’est pas seulement une téléologie nationale et la mythologie seulement un éternel retour. Pour s’enchevêtrer dans l’histoire, il n’est pas nécessaire de partager une cosmologie. Renato ROSALDO (Ilongot Headhunting, Stanford University Press, Stanford, CA, 1980) et Richard PRICE (Alabi’s World, Johns Hopkins University Press, Baltimore, MD, 1990) nous ont donné des exemples de différentes cosmologies entrelacées et de pratiques de fabriques de mondes faisant histoire. Morten PEDERSEN (Not Quite Shamans, Cornell University Press, 2011) revient sur les histoires dans la fabrique d’une cosmologie. De nombreux autres auteurs soulignent au contraire l’opposition entre mythologie et histoire. En limitant la signification de l’« histoire » à cette opposition, ils perdent la capacité de voir les hybrides, les feuilletages et les cosmologies contaminés par toute histoire en train de se faire, et vice-versa.
> [!bibliographie] Page 292
> 2. Thom VAN DOOREN (Flight Ways, Columbia University Press, New York, 2014) explique que les oiseaux racontent des histoires à travers les manières dont ils transforment des lieux en chez-soi. Dans ce sens d’« histoire », de nombreux organismes racontent des histoires. Cela fait partie des traces que j’observe comme de l’« histoire ».
### 13 - Résurgence
> [!accord] Page 298
Plusieurs habitudes de pensée font concrètement obstruction à ce type d’attention. Premièrement, l’aspiration au progrès : le passé semble résolument lointain. Les terres boisées, où l’on voyait des forêts s’accommoder des perturbations humaines, tendent à appartenir à un vague souvenir : terres sur lesquelles les paysans qui les entretenaient, comme de nombreux auteurs nous le racontent, se sont transformés en figures d’un temps archaïque1. Il est devenu presque embarrassant de les évoquer, tant nous avons maintenant l’habitude de gérer la vie en fonction de codes-barres et de méga-données (mais existe-t-il vraiment un index qui pourrait correspondre à la puissance d’une forêt ?) Du coup, deuxièmement, nous imaginons, par opposition aux paysans, l’Homme moderne contrôlant la totalité de son œuvre. Les espaces dits de nature sauvage sont encore le seul lieu où la nature demeurerait souveraine, tandis que, dans les paysages perturbés par les humains, on ne verrait que les effets de cette caricature moderniste de l’Homme. Nous avons cessé de croire que la vie de la forêt était suffisamment puissante pour qu’elle réussisse à s’imposer parmi les humains. Peut-être la meilleure manière d’inverser la vapeur est-elle de réhabiliter les forêts paysannes comme une figure de l’ici et du maintenant et non pas seulement du passé ?
> [!information] Page 298
Pour me réapproprier cette figure, il m’a fallu visiter le Japon où les projets de revitalisation du satoyama font des perturbations humaines une chose positive, en permettant la résurgence continue de forêts toutes fraîches. Le projet du satoyama recrée les perturbations paysannes pour enseigner aux citoyens modernes à vivre dans une nature qui possède ses propres forces actives. Ce n’est pas le seul type de forêt que je souhaiterais voir sur Terre, mais il a toute son importance : c’est une forêt dans laquelle les modes de vie à l’échelle domestique prospèrent. La revitalisation du satoyama sera traitée au chapitre 18. Ici, en me contentant de suivre la vie qui fourmille dans la forêt, je me laisserai entraîner dans une socialité plus qu’humaine, que ce soit à l’intérieur ou en dehors du Japon. Cette piste traverse les pins et les chênes. Là où les agriculteurs ont aménagé des enclaves de stabilité provisoire dans le domaine des États et des empires, les pins et les chênes (au sens large) se retrouvent souvent comme des compagnons2. Ici, la résurgence suit la destruction : la résistance des forêts où se mêlent pins et chênes compense les excès de la déforestation humaine, en régénérant le paysage rural au niveau de la vie plus qu’humaine.
> [!information] Page 299
Dans de nombreuses régions du monde, les chênes et les paysans partagent de longues histoires en commun. Le chêne est utile. Au-dessus et par-delà même sa solidité en tant que matériau de construction, le chêne (à la différence du pin) prend du temps à se consumer : cela en fait l’un des meilleurs bois de chauffage de même qu’il permet la production d’un excellent charbon. Mieux encore, les chênes abattus (à la différence des pins) ne se laissent pas mourir si facilement : ils repoussent à partir des racines et des souches pour former de nouveaux arbres. La pratique paysanne qui consiste à abattre un arbre avec l’idée qu’il repoussera à partir de la souche est appelée « recépage », et les bois formés de ces cépées de chênes sont typiques des forêts paysannes3. Les chênes taillés de cette manière restent toujours jeunes et poussent vite même s’ils vivent depuis déjà bien longtemps.
> [!accord] Page 304
Il devrait, avec ses étudiants, réapprendre l’art du traitement en taillis. C’est seulement ainsi, expliquait-il, que les plantes et les animaux caractéristiques des paysages ruraux reviendraient : oiseaux, arbustes et fleurs qui font qu’au Japon les quatre saisons sont devenues de véritables sources d’inspiration, susceptibles de mille et une richesses. Grâce au travail déjà accompli, poursuivait-il, ces formes de vie commençaient à faire leur retour. Mais tout cela était un labeur continu empreint d’amour. Le caractère durable de la nature, disait-il, ne vient jamais de lui-même : il a besoin du travail humain pour ressortir et, ce faisant, lui-même vient éveiller notre propre humanité. Selon lui, les paysages ruraux étaient les endroits idéaux pour réinstituer des relations durables entre humains et nature.
> [!information] Page 305
L’intérêt initial porté par les aristocrates aux sugi et hinoki a ouvert la voie aux paysans pour réclamer un droit sur d’autres arbres et, en particulier, sur les chênes9. Dans le courant du XIIe siècle, les paysans profitèrent des guerres, qui avaient brisé l’unité aristocratique, pour institutionnaliser leurs revendications sur les forêts villageoises. Les droits iriai sont des droits sur des superficies communes, partagées entre villageois, autorisant les ménages concernés à ramasser du bois pour se chauffer, à faire du charbon et à profiter de tous les produits du terroir. À la différence des droits coutumiers sur les forêts existant dans beaucoup d’autres pays, les droits iriai au Japon furent codifiés et rendus exécutoires par des tribunaux. Mais il était très peu probable de trouver un sugi ou un hinoki dans les forêts japonaises prémodernes iriai : ces arbres restaient la propriété des aristocrates, même quand ils poussaient sur des terres villageoises. Cependant, il arrivait parfois que les paysans puissent revendiquer des chênes alors qu’ils se trouvaient sur des terres seigneuriales. Les iriai prenaient dans ce cas la forme d’un droit d’usage sur des terres appartenant à d’autres. Les seigneurs ne manifestaient de toute façon aucun intérêt pour les chênes, préoccupés qu’ils étaient déjà par d’autres arbres
> [!information] Page 307
À l’opposé des paysans européens avant l’époque moderne, les paysans japonais ne produisaient pas de lait ou de viande animale, et ne pouvaient donc pas fertiliser leurs champs avec du fumier, comme cela se faisait en Europe. Collecter des plantes et de l’humus forestier pour les réutiliser en engrais vert occupait une place prépondérante dans la vie des paysans. On s’accaparait tout ce qui était sur le sol de la forêt et, à force, on se retrouvait avec la couche minérale du sol complètement mise à nu, ce qui n’était pas sans déplaire aux pins. Certaines zones étaient spécialement ratissées pour faciliter la pousse de l’herbe. Les piliers de cette forêt perturbée étaient les cépées de chênes : l’espèce la plus commune était celle du Quercus serrata, connu sous le nom de konara. Le chêne était utilisé pour toute une série de choses, tantôt comme bois de chauffage tantôt pour cultiver des champignons, les shiitakes. Les recépages périodiques gardaient éternellement jeunes le tronc et les branches des chênes, ce qui permettait à ces derniers de dominer la forêt en poussant plus vite que les autres espèces. Dans les prés ensoleillés et sur les coteaux dénudés, poussaient les pins rouges akamatsu, dits Pinus densiflora, avec leurs partenaires, les matsutakes.
> [!accord] Page 310
Je garde pour les prochains chapitres l’histoire de ces transformations d’après 1955. Ici, il me tient à cœur de mettre en avant la manière dont de grandes perturbations historiques deviennent des occasions qui s’offrent à des écosystèmes relativement stables tels que ces forêts paysannes, toujours jeunes et dégagées. Que des épisodes de déforestation aient été à l’origine des forêts devenues l’image même de la stabilité et de la durabilité dans une grande partie de la pensée japonaise contemporaine ne manque pas d’ironie. Cette ironie ne rend pas la forêt paysanne moins utile ou désirable, mais elle change l’appréciation du processus vivant qui a permis la résurgence de la forêt : les efforts quotidiens des paysans sont souvent une réponse à des changements historiques qui sont loin de dépendre d’eux. De petites perturbations tourbillonnent au milieu des courants formés par les grandes perturbations. Pour apprécier cette question, il faut tourner le dos aux reconstructions nostalgiques qui hantent ces Japonais, s’agitant en défenseurs ou en âmes de bonne volonté : elles ne font que nous bercer loin des tumultes de l’histoire du fait même de leur perfection esthétique.
> [!accord] Page 312
Dans le centre du Japon, on m’a offert de manière attrayante des histoires toutes faites, qui ne provenaient pas uniquement de chercheurs mais aussi, plus directement, de forestiers et de résidents locaux. Une fois prise dans ce discours, mon travail devenait facile : tout ce que j’avais à faire était de regarder et d’écouter. Ainsi instruite, je fus surprise de constater que, au Yunnan, l’idée même d’une histoire du point de vue de la forêt provoquait confusion et réaction défensive. Chacun voulait que les paysans soient de bons gestionnaires des forêts, et cela en raison de leurs compétences d’entrepreneurs modernes et non pas d’intendants traditionnels. Les forêts paysannes étaient un objet moderne, un résultat de la décentralisation, et donc tout le contraire d’une antiquité. Aussi, le but des experts forestiers était que la rationalité moderne s’impose. Si les forêts étaient en mauvais état, c’était bien à cause des erreurs commises dans le passé. L’histoire était le récit de ces erreurs16.
> [!accord] Page 313
Finalement, un vieil homme a fait un commentaire qui m’a lancée sur un mode de comparaison plus intéressant. Pendant le Grand Bond en avant de la Chine, disait-il, le paysage a fait l’objet d’une déforestation pour alimenter la demande en « acier vert ». La déforestation qu’a connue le Japon à l’ère Meiji n’était-elle pas aussi due au besoin d’« acier vert » ?
> [!accord] Page 314
Le désordre qui règne dans les forêts paysannes n’est pas très au goût des conversationnistes étrangers, qui ont afflué au Yunnan pour sauver la nature en danger et qui ont eu vite fait de blâmer les excès du communisme en ce qu’ils entravaient leurs rêves d’une nature sauvage. De jeunes chercheurs et étudiants chinois sont allés dans le même sens. Parmi les jeunes citadins, plus d’un s’est senti obligé de me raconter que les collines du Yunnan avaient été déforestées par les gardes rouges pendant la Révolution culturelle, malgré le caractère improbable de cette histoire. La Révolution culturelle est un bouc émissaire facile pour tout ce qui semble aller mal. Attribuer l’endommagement des forêts à cette période indique d’abord que les défaillances de cette jeune forêt ouverte sont faciles à identifier. C’est dans ce contexte qu’il faut souligner de manière remarquable les ressemblances entre les forêts paysannes du centre du Yunnan et celles du Honshu au centre du Japon. Peut-être les forêts chênes-pins, à leurs débuts, étaient-elles moins parfaites du point de vue esthétique et écologique que ne l’imaginent maintenant leurs défenseurs. Peut-être que les forêts de chênes-pins du Yunnan sont dans un meilleur état que ne semblent le penser leurs critiques. Ces coteaux érodés sont le lieu d’une régénération naturelle dans laquelle les chênes, les pins et les matsutakes constituent un atout indéniable, pas seulement pour les paysans mais aussi pour bien d’autres types de vies.
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Les laps de temps sont étrangement similaires. Les forêts du centre du Yunnan ont souffert du Grand Bond en avant de la fin des années 1950 et du début des années 1960, période durant laquelle la Chine a mobilisé toutes ses ressources en faveur d’une course industrielle. L’« acier vert » auquel font référence les vieux villageois était en partie utilisé comme combustible pour des fours installés dans les arrière-cours et dans lesquels les paysans faisaient fondre leurs récipients afin de contribuer au développement métallurgique de la Chine18. Certaines forêts furent épargnées mais, au cours de la décennie suivante, le gouvernement central fit couper le bois de ces forêts et l’exporta pour accroître ses réserves de devises étrangères. Quarante à cinquante ans plus tard, les pins avaient colonisé les espaces mis à découvert, et les souches de chênes avaient donné naissance à des arbres. La forêt paysanne était en plein essor, et les champignons matsutakes l’un des signes de ce succès.
### 14 - Sérendipité
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La région est des Cascades est dévolue à la production industrielle de pins, mais elle ne ressemble pas pour autant à la Laponie finnoise. Elle n’est pas du tout entretenue. Du bois mort jonche le sol ou penche dangereusement un peu partout. Des arbres ont poussé en pagaille, parfois de manière clairsemée, parfois en paquets denses. Le faux-gui et la pourriture des racines les affaiblissent. À la différence de la Finlande, où de petits propriétaires gèrent en commun la plus grande partie de la forêt, les matsutakes des Cascades poussent dans la forêt nationale, ou encore sur les terres d’entreprises forestières. Il y a peu de petits propriétaires pour coordonner la gestion. C’est tant mieux pour les rêves de gestion, car les Blancs qui habitent là et les visiteurs ont tendance à refuser l’idée d’avoir une forêt régulée par la présence symboliquement envahissante du gouvernement fédéral. Ils tirent au fusil sur les panneaux du Service des forêts et se vantent de ne pas respecter les règlements. Le Service des forêts tente bien de les amadouer, mais c’est peine perdue.
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spectaculaire ?
Quand, au XIXe siècle, les Blancs gagnèrent l’est des Cascades, ils ne firent pas attention aux pins tordus. Au lieu de cela, ils tombèrent en pâmoison devant les ponderosas géants qui dominaient la forêt. Selon l’historien William Robbins, ces forêts de pins étaient autrefois les « plus impressionnantes et spectaculaires4 » parmi toutes celles qui gravitaient au cœur de l’Oregon. Leurs gigantesques troncs s’élevaient à travers une campagne ouverte et parsemée de petits sous-bois, comme si on était dans un parc soigneusement aménagé. Le capitaine de l’armée des États-Unis John Charles Fremont s’y rendit en 1834 : « À cette époque, la campagne n’était qu’une forêt de pins [...]. Les arbres étaient uniformément grands, certains pins faisant 22 pieds [7 mètres] de circonférence, et une douzaine faisaient même 6 pieds [2 mètres] de plus5. » Au tournant du siècle, un inspecteur de l’Institut d’études géologiques des États-Unis ajoutait : « Le sol de la forêt est souvent si propre que l’on pourrait penser qu’il est entretenu, et on peut s’y promener à pied ou en voiture sans rencontrer d’obstacle6. » En 1910, un journal fit le lien : « Aucun arbre tel que lui dans le monde ne peut être coupé avec autant de facilité7. »
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L’intrication entre espaces publics et privés interféra sur les périodes de coupe. Avant la Seconde Guerre mondiale, les entreprises de bois faisaient pression sur le gouvernement pour que les forêts nationales soient fermées, ce qui permettait de maintenir des prix élevés. À la fin de la guerre, les terres privées furent épuisées, et les mêmes réclamèrent l’ouverture des forêts nationales. C’est seulement ainsi, justifiaient-elles, qu’elles pourraient maintenir les scieries en activité, empêcher le chômage et une pénurie nationale de bois. Suivant ces arguments, les forêts nationales devinrent à mesure les cibles les plus touchées par les coupes industrielles
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Avec l’apparition des nouvelles technologies, il était désormais possible de remplacer tous les arbres et pas seulement les plus avantageux : aussi les forestiers adoptèrent-ils la coupe à blanc12. Abattre la totalité des arbres entraînerait un renouveau, quitte à imposer à la forêt des unités de développement. Selon cette logique, plus vite la forêt serait coupée, plus vite sa productivité augmenterait. Certains agents forestiers locaux n’étaient pas convaincus, mais la force de l’opinion nationale les balaya d’un revers de main. Dans les années 1970, l’abattage et le replantage systématiques étaient devenus la norme. L’épandage aérien pour se débarrasser des « mauvaises herbes » fut également utilisé dans certaines zones13. Comme s’en souvenait un agent forestier de l’est des Cascades, le consensus de l’époque était que « les forêts du futur seraient dominées par une mosaïque de parcelles d’arbres, chacune entre 25 à 40 acres [entre 10 et 16 ha], avec des plants du même âge et gérés de manière équilibrée et intensive pour pousser rapidement14 ».
> [!accord] Page 328
Le feu leur manquait cruellement. Les grands ponderosas, à l’époque des espaces ouverts où ils trônaient comme dans des parcs aménagés, s’étaient implantés en même temps que le régime des feux des Indiens d’Amérique. Les incendies fréquents des sous-bois permettaient une meilleure circulation des chevreuils et la possibilité de cueillir des baies sauvages à l’automne. Les feux détruisaient des espèces conifères concurrentes tout en permettant aux ponderosas de prospérer. Mais les Blancs chassèrent de ces lieux les Indiens au cours de toute une série de guerres et de déplacements forcés. Quant au Service des forêts, il ne mit pas seulement fin aux feux des Indiens mais à tous les feux. Sans ces derniers, les espèces inflammables comme le sapin du Colorado et les pins tordus se mirent à pousser sous les ponderosas. Quand, enfin, on abattit les ponderosas eux-mêmes pour l’industrie du bois, les autres espèces eurent vite fait de tout envahir. Le caractère ouvert du paysage avait disparu au profit d’arbres de petite envergure. Les peuplements d’arbres uniquement constitués de ponderosas devinrent monnaie rare. Le paysage ressemblait non seulement de moins en moins à la forêt ouverte des ponderosas du début du XXe siècle, mais aussi de moins en moins à un paysage attractif pour l’industrie du bois.
> [!information] Page 328
En dépossédant les peuples natifs des terres qui étaient, grâce à eux, devenues si désirables, la classe blanche des bûcherons, soldats et forestiers massacra ces forêts soigneusement clairsemées qu’ils avaient tant convoitées. Pour resituer le contexte, il faut ici se rappeler la dernière grande phase de dépossession à l’encontre des natifs, opérée par l’adoption d’une nouvelle résolution en 1954 : la loi de « résiliation », mettant fin à toutes les obligations découlant du traité passé avec les tribus Klamath. Résultat de cette résiliation, une partie de la zone où poussaient les ponderosas est devenue une forêt nationale, prête à être exploitée par les intérêts privés. Quelques décennies plus tard, que restait-il ? La citation qui suit, prise sur le site Internet de la tribu, nous aide à comprendre cette histoire15.
Les peuples prospères et puissants Klamath, Modoc et Yahooskin Band of Snake Paiute (désignés ci-après « les Klamaths ») contrôlaient autrefois 22 millions d’acres [9 millions d’ha] de territoire au sud-centre de l’Oregon et dans le nord de la Californie. Leurs modes de vie et leurs économies fournissaient en abondance les biens nécessaires à leurs besoins et à leurs pratiques culturelles depuis 14 000 ans. Pourtant, très rapidement, les contacts avec les envahisseurs européens ont, d’une part, décimé la population en répandant maladies et guerres et, d’autre part, ont abouti à un traité réservant aux tribus une zone de terre qui n’était plus que de 2,2 millions d’acres [900 000 ha]. Autrefois rivales, les trois tribus ont été obligées de vivre à proximité les unes des autres sur ces réserves drastiquement réduites.
> [!accord] Page 329
Dans les années 1950, la scalabilité était un enjeu pour la citoyenneté mais aussi pour l’utilisation des ressources. L’Amérique était le melting-pot où les immigrants pouvaient être homogénéisés pour assumer leur nouvel avenir en tant que citoyens productifs. L’homogénéisation était la condition du progrès : elle promouvait la conquête de la scalabilité au cœur même des affaires et de la vie civile. C’est dans ce climat qu’une législation fut adoptée, abrogeant de manière unilatérale les obligations gouvernementales envers les tribus indiennes qui avaient découlé de traités.
> [!information] Page 331
Les rêves de progrès imaginés par les défenseurs de la résiliation ne firent pas des Indiens Klamath des « Américains standards », dotés d’un capital et de privilèges. Ce n’engrangea qu’une suite de problèmes sociaux et individuels.
Des données compilées de 1966 à 1980 montrent les choses suivantes :
28 % des Klamath meurent avant 25 ans.
52 % meurent avant 40 ans.
40 % de tous les décès sont dus à l’alcool.
La mortalité infantile est deux fois et demie plus élevée que la moyenne nationale.
70 % des adultes n’atteignent pas le niveau du secondaire.
Le niveau de pauvreté est trois fois plus élevé que chez les non-Indiens du comté de Klamath, considéré comme le plus pauvre de l’Oregon.
> [!information] Page 335
Du point de vue des pins tordus, le feu n’est pas quelque chose de si terrible, puisque y succède toujours un nouvel ensemencement. Si on se réfère, sur une longue durée, à l’histoire des Cascades, le feu aura toujours été une manière pour les pins tordus de garder leur place dans le paysage. Mais l’interdiction du feu décidée par le Service des forêts a donné aux forêts de pins tordus l’occasion d’une nouvelle expérience : vivre longtemps. Au lieu d’un cycle rapide de régénérations, orchestré par les incendies, les pins tordus de l’est des Cascades dorénavant vieillissent. Et, en vieillissant, ils s’associent de plus en plus avec les champignons matsutakes.
> [!accord] Page 336
Au cours de la première décennie du XXIe siècle, les plantations de pins créées dans les années 1970 et 1980 ne produisent pas encore de matsutakes. Dans les forêts se régénérant naturellement, peut-être que seuls les arbres vieux de 40 ou 50 ans commencent à être les supports de fructification des matsutakes25.
Mais les pins tordus vieux de 40 ou 50 ans pourraient très bien ne pas exister si les feux n’avaient pas été interdits par le Service des forêts. La présence bourgeonnante des champignons matsutakes, résultat d’un entremêlement de leur mycélium avec les racines des pins tordus, est ce qu’a engendré de manière tout à fait imprévue l’erreur la plus célèbre perpétrée par le service forestier dans les forêts intérieures de l’Ouest américain : l’exclusion des feux.
> [!information] Page 337
Les forestiers aimeraient bien éclaircir les pins tordus26. Mais là ils se heurtent de plein fouet à la sensibilité des cueilleurs de matsutakes qui ont identifié la disparition de leurs parcelles chéries comme un résultat direct de l’implication du Service des forêts. Les forestiers tentent d’amadouer les cueilleurs en faisant appel à des travaux de recherche japonais qui démontrent que le débroussaillage des forêts est bénéfique pour les matsutakes. Toutefois, rien à voir avec les forêts au Japon qui fonctionnent tout autrement : d’une part, les pins souffrent de l’ombre faite par les feuillus et, d’autre part, l’éclaircissement de la forêt est le plus souvent fait manuellement. Dans l’est des Cascades, les pins ne sont ni en concurrence avec des feuillus, ni ménagés par des forestiers capables d’imaginer des travaux d’éclaircissement sans un recours à de lourds équipements mécaniques. Selon les cueilleurs de l’Oregon, ces machines défoncent et compressent le sol, en détruisant les mycètes. Ils m’ont montré une de ces parcelles autrefois productives qui ne portait plus désormais que les marques profondes et persistantes des équipements lourds. Les cueilleurs disent que les mycètes détruits par la compression du sol prennent des années pour se rétablir, même quand des racines d’arbres matures sont disponibles.
### 15 - Ruine
> [!accord] Page 346
Parfois les conjonctures résultent de « vents » internationaux, terme qu’emploie Michael Hathaway pour décrire la force de circulation des idées, des notions, des modèles et des projets programmés qui se révèlent suffisamment charismatiques ou percutants pour refaçonner les rapports humains avec l’environnement4. Tel fut le cas de la sylviculture allemande du XIXe siècle dont j’ai déjà mentionné qu’elle avait transformé les forêts finlandaises. Un des traits caractéristiques de cette circulation d’expertise a été l’opposition catégorique aux feux de forêt. Dans de nombreux pays, cette opposition est devenue la clé de la gestion « moderne » des forêts.
> [!information] Page 352
Une prémisse des difficultés intérieures à venir se fit sentir à travers la disparité croissante entre les prix du sugi et de l’hinoki, qui, jusque dans les années 1960, avaient été semblables. En 1965, l’arrivée du bois en provenance du Pacifique Nord-Ouest des États-Unis sur le marché japonais changea la donne. La pruche, le sapin de Douglas et le pin vinrent concurrencer le sugi, bois tendre, mais pas l’hinoki qui pouvait être réservé à des usages plus raffinés21. À tout cela s’ajoutait le fait que le salaire des travailleurs forestiers augmentait, ce qui n’encourageait pas l’entretien des forêts22. En 1969, l’autosuffisance du Japon en matière de bois tomba, pour la première fois, en dessous des 50 %
> [!information] Page 353
Mais peut-être que les événements les plus importants qui ont marqué, dans les années 1970, les forêts des deux pays sont ailleurs. Dans les années 1960, les importations de bois philippin vers le Japon augmentèrent, mais, déjà, ce bois facilement exploitable se faisait de plus en plus rare. En 1967, l’Indonésie adopta une nouvelle loi sur les forêts qui faisait de l’État l’unique propriétaire : toute l’exploitation du bois devait servir à attirer les investissements étrangers. Dans les années 1970 et 1980, le bois destiné au Japon venait massivement d’Indonésie et, plus tard, d’autres régions d’Asie
> [!information] Page 354
J’ai parlé des ruines en Oregon dans le chapitre précédent. Qu’en est-il des forêts japonaises ? Comme je l’ai déjà mentionné, des sugis et des hinokis furent plantés en rangs serrés sur les collines escarpées avec l’idée que le désherbage, l’élagage et la taille se feraient, comme la récolte, manuellement. Le fait que tous les arbres avaient le même âge ne permettait pas de jouer sur les prix. Réaliser l’ensemble de ces travaux devint trop cher. La trop grande intensité de boisement attira parasites et maladies : résultat, le bois devenait de plus en plus difficile à vendre.
> [!information] Page 354
Beaucoup de Japonais en sont venus à détester ces forêts. Le pollen des sugis se répandait dans tout le pays sous forme de nuages provoquant des allergies et empêchant certaines familles de quitter les villes de peur que leurs enfants tombent malades. Les promeneurs évitaient ces endroits sombres et monotones. Les jeunes plantations avaient favorisé le développement des mauvaises herbes qui, à leur tour, avaient entraîné un pic dans la population des chevreuils : comme les arbres avaient poussé plus haut, obscurcissant le sol, les chevreuils n’avaient plus rien eu à manger et étaient devenus une plaie pour les villages et les villes. La quête d’une abondance sous contrôle qui avait fait que les étrangers appelaient autrefois le Japon l’« archipel vert » avait abouti à des forêts en ruine26.
Comme le dit Mitsuo Fujiwara : « La plus grande partie des forêts ne seront pas coupées et passeront de la maturité à la vieillesse parce que leurs propriétaires ont perdu tout intérêt pour la sylviculture [...]. Si les forêts sont amenées à vieillir sans qu’on en prenne soin, elles ne produiront pas de bois de qualité ni ne rempliront le rôle environnemental qui est attendu des forêts matures et bien entretenues27. »
> [!accord] Page 356
C’est une question qui s’est posée de la même manière avec les forêts de l’Oregon où prospèrent les matsutakes. Lorsque l’abattage d’après-guerre a atteint son pic au cours des années 1960 et 1970, le Japon représentait alors le principal marché du bois pour l’Oregon. Mais le bois en provenance du Sud-Est asiatique était devenu si bon marché que l’Oregon cessa d’être compétitif. C’est ce problème, tout autant que les procès environnementaux sur lesquels on met généralement l’accent, qui a mené les entreprises forestières à quitter l’Oregon. Avec des prix bas, les entreprises voulaient un bois moins cher. Solution : faire repousser dans un premier temps les pins dans le sud des États-Unis, puis, grâce à la mobilité du capital, développer des chaînes d’approvisionnement partout dans le monde, là où des hommes forts pourraient imposer une déforestation à bas coût. Avec le départ des entreprises forestières, le Service des forêts fut privé simultanément d’objectifs et de ressources. La gestion intensive du bois n’était plus ni nécessaire ni possible. Replanter des espèces de meilleure qualité, sélectionner et élaguer de manière systématique, répandre des poisons pour tuer les insectes et les mauvaises herbes : rien de tout cela n’avait plus le moindre intérêt. Si de tels plans avaient été mis en place, les matsutakes en auraient souffert. Les plantations gérées de manière intensive ne leur conviennent pas. Par ailleurs, les cueilleurs n’auraient sans doute pas été les bienvenus dans une forêt si le bois avait été cher : il est certain que personne n’aurait mis au point des modes de gestion qui leur conviennent. Les forêts de matsutakes de l’Oregon doivent donc elles aussi leur prospérité aux bas prix du bois sur le marché mondial. Les forêts de matsutakes de l’Oregon et du centre du Japon se rejoignent dans leur commune dépendance à l’état de ruine dans lequel des forêts industrielles ont fini par aboutir.
> [!accord] Page 357
Peut-être êtes-vous en train de penser que j’essaie de rendre ces ruines attrayantes ou de dorer une pilule amère. Pas du tout. Ce qui m’importe, c’est la ruine des forêts, systématique, interconnectée et apparemment impossible à arrêter, qui sévit partout dans le monde à tel point que même des forêts très différentes sur les plans géographique, biologique et culturel sont liées entre elles par une chaîne de destruction. Il n’y a pas seulement les forêts sur le déclin qui sont affectées, comme en Asie du Sud-Est, mais il y a aussi toutes ces forêts qui se débrouillent pour tenir debout. Si toutes nos forêts sont secouées par de tels vents destructeurs, que les capitalistes les trouvent intéressantes ou les abandonnent, nous sommes mis au défi de vivre dans ces ruines, hideuses et impraticables en l’état actuel.
### 16 - La science comme traduction
> [!accord] Page 362
Comme on l’a fait avec le capitalisme, il est intéressant de considérer la science comme une machine de traduction. C’est machinique parce qu’une armée de professeurs, de techniciens et de pairs évaluateurs se tient en faction, toujours prête à hacher menu tout ce qui dépasse et à faire reluire ses propres blasons à travers ceux qu’elle enrôle. C’est aussi de l’ordre d’une traduction parce que les grilles de lecture de la science sont échafaudées sur la base de différents genres de vie. La majorité des chercheurs étudient au cœur de la science des traits qui relèvent de processus de traduction, mais seulement en tant que ces traits viennent corréler les processus machiniques
> [!accord] Page 362
La traduction les aide à observer la manière dont les éléments constitutifs de la science mis bout à bout créent un système unifié de connaissances et de pratiques. En revanche, on a prêté beaucoup moins d’attention aux processus désordonnés de traduction qui prennent la forme d’une suite de juxtapositions discordantes et de malentendus. C’est en partie dû au fait que les science studies n’ont que trop rarement tenté de s’aventurer en dehors de cette entité imaginée qu’est l’Occident. Les science studies nécessitent l’apport de la théorie postcoloniale si elles veulent un tant soit peu étendre leur champ d’analyse au-delà du sens commun qui ressort de ce carcan qu’elles se sont auto-imposé. Dans la théorie postcoloniale, la traduction nous montre aussi bien les accordages ratés que ce qui fait raccord2. C’est ainsi que Shiho Satsuka observe la nature, en la faisant émerger justement à partir de ce type de traduction instable et ouverte. Elle montre que, dans les pratiques transnationales pour interpréter la nature, une formation partagée peut aller de pair avec l’irruption de différences3.
> [!accord] Page 364
Pour commencer, si on considère que la science est une entreprise internationale, comment se fait-il qu’on se retrouve avec des sciences des matsutakes qui soient nationales ? La réponse requiert une attention toute particulière à l’infrastructure des sciences, qui conduit à des bifurcations inévitables quand bien même elle est censée tout harmoniser. La science des matsutakes est nationale dans la mesure où elle est liée à des instituts de sylviculture parrainés par les États. La sylviculture est apparue en tant que science directement apparentée à la gestion étatique et continue toujours à entretenir une relation étroite avec l’État. Même dans sa portée cosmopolite, la sylviculture reste nationale. Déjà à ce niveau, nous sommes sur le chemin d’agencements divergents. Mais la situation est plus étrange encore. Pourquoi la recherche bien établie a-t-elle eu si peu d’influence au-delà des frontières nationales ? Pourquoi y a-t-il des écarts si grands malgré des formations communes, des conférences internationales et des publications adressées au domaine public ? Une première piste à prendre en compte est l’exclusion du Japon dans la formation du sens commun qu’entretiennent l’Amérique du Nord et l’Europe. Science des matsutakes et sylviculture sont bien établies au Japon. Partout ailleurs, elles correspondent à de nouvelles disciplines qui ont émergé avec la commercialisation des matsutakes. On aurait pu s’attendre à ce que la science japonaise des matsutakes soit la tradition mère, source d’inspiration pour celles qui naîtraient ailleurs. Mais, à l’exception de la Corée, ce n’est pas le cas5. Les chercheurs des pays qui exportent des matsutakes se sont occupés d’inventer eux-mêmes leur propre science des matsutakes. Nous sommes bien loin de la science universelle telle qu’on l’imagine. Suivre ce développement inégal nous montrera le processus scientifique comme une traduction de type postcolonial.
> [!accord] Page 365
Des représentations alternatives concernant la « nature » sont en jeu. Il n’y a qu’à considérer la différence qu’elles font sur la manière de comprendre les perturbations humaines. En se basant sur leurs recherches réalisées sur le satoyama, les scientifiques japonais expliquent que les forêts de matsutakes sont menacées par des perturbations humaines trop faibles. Dans les forêts villageoises abandonnées, les pins sont plongés dans l’obscurité et perdent leurs matsutakes. En revanche, aux États-Unis, les scientifiques affirment que les forêts de matsutakes sont menacées par trop de perturbations humaines. Des récoltes sans limites font disparaître les espèces. Or cette différence n’a provoqué aucun débat : malgré le fait que les deux groupes de chercheurs circulent internationalement, il n’y a eu quasiment aucune communication portant sur ces positions contrastées.
> [!information] Page 367
Au Japon, la science moderne des matsutakes a débuté vers le début du XXe siècle : après la Seconde Guerre mondiale, Minoru Hamada de l’université de Kyoto en fut sacré le champion8. Le Dr Hamada avait compris que les matsutakes pouvaient élargir la science grâce à leur position aux intersections clés entre la recherche de base et la recherche appliquée, mais aussi entre la connaissance experte et profane. La valeur économique des matsutakes généra un soutien de la part du gouvernement et du secteur privé : conséquence, cela ouvrit aussi la voie à des questions biologiques encore à peine esquissées sur les interactions interspécifiques. Pour explorer ces interactions, le Dr Hamada se fit attentif à l’expérience des paysans. Il employait, par exemple, le terme populaire shiro (« château », « blanc », ou « lit planté ») en référence aux couches de mycélium (qui forment en effet un lit de croissance défensif de couleur blanchâtre) dans lesquelles le matsutake croît. Ce sont ses contacts avec les paysans qui lui ont permis de connaître le shiro et, notamment, d’être informé d’anciennes pratiques qui avaient tenté la culture de ce mycète9. Parallèlement, il étudia les implications qui découlaient des relations interspécifiques du shiro avec les arbres, même si cela soulevait des questions philosophiques. Devons-nous penser, se demandait-il, le mutualisme comme une forme d’amour10 ?
> [!information] Page 368
Le fait de s’intéresser aux matsutakes en rapport avec le déclin du satoyama a amené les chercheurs de cette école à mettre l’accent sur les pratiques d’association des matsutakes, non seulement avec les autres espèces mais aussi avec l’environnement non vivant13. Les chercheurs investiguèrent du côté des plantes, des coteaux, des sols, de la lumière, des bactéries et des autres champignons qui participent à l’environnement des matsutakes. Le matsutake n’était jamais considéré comme autosuffisant, mais toujours en relation et donc, de ce fait, toujours en rapport avec un lieu particulier. Pour faire revenir les matsutakes, ces chercheurs recommandaient de prêter attention au lieu et, plus précisément, à un régime de perturbation humaine qui soit propice aux pins. Dans des forêts dégradées, requérir à davantage de perturbation était la solution. Un duo de chercheurs a appelé cette manœuvre la « méthode du verger14 ». En favorisant les pins, les matsutakes devenaient la mauvaise herbe que l’on attend avec espoir.
> [!accord] Page 371
Qu’est-ce qui a bloqué ? Un chercheur du Nord-Ouest Pacifique m’a confié que les études japonaises n’étaient pas vraiment intéressantes car se limitant à des histoires « descriptives ». En tentant de démêler ce que « descriptives » pouvait bien vouloir dire et pourquoi ce type d’études ne convenait pas, je fus embarquée sur la spécificité culturelle et historique des recherches sylvicoles étatsuniennes. « Descriptives » signifie propres à un lieu, c’est-à-dire réceptives aux rencontres indéterminées et donc non scalables. Les chercheurs sylvicoles étatsuniens sont sous pression pour développer des analyses compatibles avec la gestion scalable de l’exploitation du bois. Cela implique que les études portant sur les matsutakes soient à l’échelle de ce type d’exploitation. À l’opposé, la sélection des lieux étudiés dans la recherche japonaise se fait en fonction de parcelles (patchs) où il y a croissance de mycètes et non pas en fonction d’un quadrillage d’exploitation du bois.
> [!accord] Page 372
Une des questions clés qui ressort de la recherche étatsunienne sur les matsutakes concerne les cueilleurs : détruisent-ils les ressources ? Ce problème a ses racines dans l’histoire de la sylviculture étatsunienne, avec une question récurrente : les bûcherons détruisent-ils leurs ressources ? Cet héritage a été à l’origine de recherches sur les techniques des cueilleurs. Comme avec les bûcherons, on considère que le point d’impact à jauger est celui qui se situe au niveau de la récolte. Des études ont montré que s’attaquer au sol avec un râteau diminue les rendements suivants de champignons : si ces derniers sont récoltés avec délicatesse, cela n’affectera pas la production suivante23. Les cueilleurs doivent donc être formés à récolter correctement. Les effets d’autres types de perturbations sur la récolte de champignons, comme l’élagage, les feux ou la sylviculture, n’ont pas fait l’objet d’études : rien de tout cela n’est venu à l’idée de chercheurs trop concentrés à mesurer les méfaits de la surexploitation. C’est le développement durable version étatsunienne : se défendre contre les destructions engendrées par la cupidité du peuple.
> [!accord] Page 373
Au contraire de ceux du Japon, les forestiers des États-Unis se sentent particulièrement concernés par les dangers qui tournent autour des perturbations perpétrées par les humains. Trop, et non pas trop peu, d’activités détruit les forêts. Par le plus grand des hasards, il s’avère ainsi que « ratisser » est devenu, dans les deux sciences, un symbole des perturbations, mais en revêtant des valeurs opposées. Aux États-Unis, ratisser détruit les forêts de matsutakes en perturbant les corps fongiques souterrains. Au Japon, ratisser rend productives les forêts, en mettant à nu les sols minéraux, ce qui favorise les pins. Ce sont des forêts très différentes, et les défis ne sont pas les mêmes. Défendre les pins n’est pas nécessaire dans les forêts de conifères du Nord-Ouest Pacifique étatsunien (même si l’ouverture des forêts nationales à des groupes de citoyens qui les éclaircissent pourrait être une superbe opportunité). Néanmoins, ce contraste pose d’autres questions que celle de savoir quelle approche est la bonne : il montre combien peuvent être productives des hypothèses et des questions basiques. Une science cosmopolite se fait dans l’émergence de patchs de recherche, lesquels poussent ensemble ou se rejettent les uns les autres, à l’issue de rencontres aléatoires.
> [!accord] Page 374
Les questions qui s’ensuivent sur le développement durable ne portent pas sur les forêts et leurs relations mais sur les pratiques des cueilleurs : détruisent-ils leur propre ressource ? Quand les chercheurs interrogent les villageois sur le déclin des récoltes de matsutakes, ils ne prolongent jamais leur enquête sur les forêts elles-mêmes. La question du déclin est posée comme si les champignons étaient seuls à peupler le paysage24. C’est la question américaine, la question apprise par cœur à partir de l’expérience de la rationalisation de l’exploitation du bois dans l’espoir de la sauver des vilains et cupides bûcherons. Mais les cueilleurs de champignons ne sont pas des bûcherons25.
> [!accord] Page 376
Nous avions tous des préoccupations très différentes. Cependant, durant les deux journées qui étaient consacrées à se retrouver ensemble sur le terrain, avant que soit inauguré le bal des interventions, chacun a pu apprécier la manière dont les uns et les autres guidaient leur attention sur la forêt. C’était une occasion exceptionnelle pour voir différentes sortes de science en action, à l’œuvre en même temps. Les participants chinois se faisaient les témoins de la diversité de la vie fongique et des nouvelles relations cordiales entre paysans et experts internationaux. Les chercheurs japonais savouraient la chance qu’ils avaient là de travailler à l’étranger sur les relations entre mycètes et arbre hôte. Les Nord-Coréens étaient avides d’apprendre de nouvelles techniques. À aucun moment quelqu’un ne s’est plaint que cette rencontre était stérile. Nous pratiquions tous l’art de l’écoute : la reconnaissance des différences comme le début d’un travail en commun.
> [!information] Page 376
Il y avait aussi des voix absentes. Examinons qui n’avait pu se rendre à cette réunion. Le Service des forêts étatsunien avait vu ses subventions fédérales pour la recherche coupées depuis plusieurs années : aucun forestier étatsunien n’aurait pu donc être missionné. Pas plus loin qu’à l’autre bout de la ville, une institution chinoise de recherche se vantait d’avoir plusieurs chercheurs sur les matsutakes, mais eux non plus n’étaient pas de la partie. C’était un monde différent, rassemblant des hommes d’affaires chinois et des chercheurs japonais. Avec les traductions défectueuses et les absents, les interstices et les patchs étaient toujours là.
> [!bibliographie] Page 377
> 2. La question de la traduction fait ici partie d’un débat universitaire plus large à propos de la « modernité ». Le sens commun européen, que la sociologie des sciences prend trop souvent pour acquis, nous montre une modernité basée sur la pensée occidentale, devenue universelle. À l’opposé, la théorie postcoloniale, qui a émergé en Asie à la fin du XXe siècle, a montré que la modernité s’est formée dans des échanges tendus entre le Nord et le Sud. L’émergence de la modernité comme projet se comprend mieux en partant d’abord de l’extérieur de l’Occident – par exemple, depuis le royaume du Siam ou de l’Inde coloniale. Dans ces lieux, on peut prendre la mesure des jeux de pouvoir, des événements et des idées grâce auxquels des complexes organisationnels et idéologiques se sont formés. Tchongchai WINICHATKUL, Siam Mapped : A history of the geo-body of a nation, University of Hawaii Press, Honolulu, 1994 ; [[Dipesh CHAKRABARTY]], Provincialiser l’Europe, Éditions Amsterdam, Paris, 2009. Cela ne signifie pas que la modernité ne soit pas apparue en Europe et en Amérique du Nord, et avec beaucoup de différences. Mais, pour pénétrer l’écran de fumée que dressent les rêves où l’Occident-est-tout, il faut apprendre à voir les versions occidentales comme dérivées et exotiques. Depuis ces Autres lieux, il est facile de saisir les projets de modernité comme partiaux et contingents, plutôt que surdéterminés par une simple logique culturelle. C’est la proposition qui est nécessaire aux science studies (ceci dit, pour encore compliquer la situation, une nouvelle théorie postcoloniale qui a émergé en Amérique latine implique des distinctions cosmologiques bien nettes Occident-versus-Autre ; voir, par exemple, Eduardo VIVEIROS DE CASTRO, « Economic development and cosmological reinvolvement », in Leslie GREEN, [dir.], Contested Ecologies, HSRC Press, Cape Town, AS, 2013, p. 28-41).
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### 17 - Spores aériennes
> [!accord] Page 382
Dans les forêts comme dans la science, les spores ouvrent notre imagination à une autre topologie cosmopolite. Les spores s’envolent vers des destinations inconnues, s’accouplent à d’autres espèces et, parfois, donnent naissance à de nouveaux organismes, enclenchant le début de nouveaux genres. Les spores sont difficiles à cerner : cela fait partie de leur grâce. Quand on pense aux paysages, les spores nous guident dans l’hétérogénéité intrinsèque des populations. Quand on pense à la science, les spores génèrent des transmissions indéfinies et excèdent de partout : ce sont les joies de la spéculation.
> [!information] Page 384
Henning Knudsen m’a montré la collection de mycètes du jardin botanique de l’université de Copenhague, dont il est conservateur2. Différents types de spécimen y sont conservés : des tiroirs sans fin contiennent des enveloppes pliées, chacune conservant un mycète séché. Quand on donne un nom à une nouvelle espèce, un échantillon est envoyé à l’herbarium et ces spécimens deviennent le « type » pour cette espèce. Des chercheurs du monde entier peuvent ainsi demander à le voir : l’herbarium envoie alors le matériau original. Ce système d’herbarium a émergé avec la passion des Européens du Nord pour l’identification des plantes, qui a eu aussi pour résultat les noms binomiaux en latin. Ce fut une marque de la conquête européenne, créant des assises solides pour une communication transnationale basée sur la circulation des spécimens. Les chercheurs partout dans le monde connaissent les espèces grâce à ces spécimens rassemblés dans des herbiers.
> [!accord] Page 385
Le Dr Knudsen est contre l’idée que les matsutakes se soient répandus grâce à leurs spores dans la stratosphère : il est tout simplement trop improbable qu’elles y aient trouvé des partenaires. Leur distribution aurait plutôt suivi les forêts : elles se seraient répandues en accompagnant les arbres. Selon lui, ce processus a pris beaucoup de temps mais, ensemble et de manière massive, de nombreuses espèces se sont répandues petit à petit dans tout l’hémisphère nord. Certaines, comme le Boletus edulis, pourraient s’être propagées par le haut, de l’Alaska à la Sibérie. Mais l’homogénéité des espèces du Nord est surestimée. Il soulignait à cet égard que de nombreuses espèces que l’on avait l’habitude de considérer comme existant de manière uniforme dans tout l’hémisphère nord, se révélaient dissimuler des différences
> [!accord] Page 385
Des mycologues étudient des séquences précises de l’ADN, comme la région de l’espaceur interne transcrit (ITS), qui tendent à rester invariables dans une même espèce mais varient entre espèces différentes. Jean-Marc Moncalvo, qui occupe au Musée royal de l’Ontario à Toronto le même poste que le Dr Knudsen, affirme qu’une divergence supérieure à 5 % dans la séquence de l’ITS est le signe d’une nouvelle espèce4. Le séquençage de l’ADN ne rejette pas les matériaux et les méthodes des herbiers : la plupart des comparaisons interspécifiques utilisent des échantillons d’herbarium. Il s’agit ici, en revanche, de la mise en circulation d’un nouveau matériau : les séquences d’ADN elles-mêmes. Des bases de données permettent à des chercheurs du monde entier de consulter les ADN séquencés par d’autres. La précision toute simple qu’apporte le séquençage de l’ADN a eu l’effet d’une tempête sur les chercheurs : pas d’alternatives possibles. Cet instrument semble si incontestable que les chercheurs continuent à poser des questions formatées par la réponse que leur réserve en amont l’ADN.
> [!accord] Page 388
Au Japon, les matsutakes sont associés aux pins : si on en trouve associés à des feuillus, c’est que ce sont des faux. L’association entre matsutakes et conifères semble faire partie de la définition de l’espèce. Les études ADN montrant une relation étroite entre les matsutakes chinois aimant les chênes et les champignons japonais exclusivement associés aux pins ont pris les chercheurs à revers. Le Dr Suzuki était venu avec son jeune collègue de l’université de Tokyo à notre réunion pour m’annoncer lui-même la nouvelle : son étude de la séquence ITS n’avait montré aucune différence spécifique entre les amoureux des pins et ceux des chênes7. Mais le Dr Suzuki qui travaillait avec les matsutakes depuis de nombreuses années ne considérait pas que c’était là le fin mot de l’histoire. « Cela dépend de la question que vous posez », expliquait-il. Il m’a alors parlé de la pourriture racinaire nommée Armilliara, combinant plusieurs espèces pour lesquelles les frontières claires interspécifiques peuvent ne pas être significatives. Le pourridié-agaric du genre Armilliara est capable de se propager dans toute une forêt et peut revendiquer le titre d’« organisme le plus grand du monde ». Différencier des « individus » devient difficile quand ces individus contiennent de nombreuses signatures génétiques, qui servent de ressort au mycète pour s’adapter à de nouveaux environnements8. On peut dire que des espèces sont ouvertes lorsque les individus qui les composent sont eux-mêmes à ce point fondus, capables de vivre sur de si longues durées et tellement rétifs aux frontières reproductives. « Le pourridié-agaric du genre Armilliara, c’est cinquante espèces en une seule, expliqua-t-il, tout dépend donc sur quoi vous vous basez pour diviser entre espèces. »
> [!accord] Page 389
Ignatio Chapela, un spécialiste des pathologies des forêts de l’Université de Californie, se montrait encore plus intransigeant : l’idée que les « espèces » limitent les histoires que l’on peut raconter sur les différents genres ne lui suffisait pas. « Ce système binominal consistant à donner un nom aux choses est une idée géniale mais c’est un artefact absolu, me répliqua-t-il. Vous définissez les choses avec deux mots et elles deviennent une espèce archétypale. Dans le cas des mycètes, on n’a aucune idée de ce qu’est une espèce. Aucune idée. [...] Une espèce est un groupe d’organismes qui ont le potentiel d’échanger du matériel génétique, ont des rapports sexuels. Cela s’applique aux organismes qui se reproduisent sexuellement. Mais déjà, dans le cas des plantes où, à l’exception des clones, vous pouvez avoir des changements avec le temps, la notion d’espèce pose problème [...]. Sortez du domaine des vertébrés pour vous intéresser aux cnidaires, aux coraux et aux vers, et alors l’échange de l’ADN, la manière dont les groupes sont constitués, sont très différents des nôtres [...]. Vous vous intéressez aux mycètes ou aux bactéries, et les systèmes sont encore complètement différents, voire totalement fous selon nos normes. Sur une longue période, un clone peut soudainement devenir sexué. Dans ce cas, soit on peut avoir une hybridation dans laquelle la totalité de gros blocs de chromosomes sont importés ; soit on a une polydiploïdation, ou duplication, des chromosomes, avec l’arrivée de quelque chose de totalement nouveau ; soit on a un processus de symbiose, par exemple la capture d’une bactérie qui vous permet ou d’utiliser la totalité de la bactérie comme une partie de vous-même ou de n’insérer qu’une partie de son ADN dans votre propre génome. Vous devenez quelque chose d’entièrement différent. À quel moment y a-t-il rupture avec l’espèce9 ? »
> [!accord] Page 392
Pourtant, des recherches encore plus récentes ont montré que les matsutakes du sud-ouest de la Chine n’étaient pas particulièrement différents du point de vue génétique, du moins en ce qui concerne la région ITS la plus souvent séquencée par les chercheurs. Ils sont beaucoup moins variés que les matsutakes japonais qui sont unanimement considérés comme des retardataires sur la scène de l’évolution. Mais cela ne veut pas dire forcément qu’il s’agisse là d’une population plus récente. Jianping Xu, de l’université canadienne McMaster, suggéra que le matsutake chinois a simplement davantage profité de l’espace disponible que ce n’était le cas au Japon13. Il souligna que cette situation de « saturation » peut entraîner l’existence de clones à la durée de vie plus longue, avec moins de compétition génétique. Le stress dû à la pollution industrielle pourrait aussi avoir provoqué plus de compétition génétique au Japon. Le sud-ouest de la Chine est bien moins industrialisé. La diversité n’est pas seulement une question de temps qui marque un lieu.
> [!approfondir] Page 396
Le Dr Xu l’expliqua en ces termes : c’est l’échelle qui compte. On ne peut pas utiliser les mêmes instruments pour étudier la diversité locale et transcontinentale. La région ITS de l’ADN fongique est adaptée pour étudier des gros blocs en faveur de distinctions régionales, mais elle n’est d’aucun secours pour étudier des populations locales. Dans ce cas-ci, on a besoin d’un segment d’ADN complètement différent pour juger les variations qui séparent un groupe d’un autre. Le Dr Xu a découvert que les polymorphismes d’un seul nucléotide (SNP) sont intéressants pour faire des différenciations au niveau local14. Grâce à cet outil, il a étudié les populations de matsutakes en Chine et trouvé peu de différences génétiques entre les matsutakes qui aiment les pins et ceux qui aiment les chênes mais a repéré une séparation géographique significative entre les régions échantillonnées. Plus important peut-être, cette séparation ajoutait des preuves au fait que la reproduction sexuée est importante pour les populations de matsutakes. Les spores décollent à nouveau.
> [!approfondir] Page 399
Le Dr Murata expliqua qu’il avait pu poser ces questions parce qu’il détenait une formation inhabituelle pour un mycologue : sa première formation avait été en bactériologie. La plupart des mycologues viennent de la botanique, où on voit un organisme à la fois, ou de l’écologie, où on observe les interactions entre organismes. Mais les bactéries sont trop petites pour qu’on s’en occupe individuellement : on les connaît sous forme de modèles et en masse. Comme bactériologue, il connaissait le « quorum sensing », la capacité de chaque bactérie à sentir chimiquement la présence des autres et à modifier en masse leur comportement. Dès ses premières études sur les mycètes, il fut confronté à ce quorum sensing : dans une mosaïque fongique, chaque lignée cellulaire peut sentir les autres, formant des champignons à l’unisson. En examinant les mycètes sous un autre jour, un nouvel objet était apparu : le corps fongique génétiquement divers, la mosaïque.
### Interlude : Danser
> [!accord] Page 403
Les cueilleurs connaissent la forêt des matsutakes à leur manière : ils suivent les lignes de vie des champignons1. Se mouvoir ainsi dans la forêt, c’est comme danser : on suit les lignes de vie avec tous ses sens, en se déplaçant, en s’orientant... La danse est une forme de connaissance de la forêt qui ne ressemble en rien à celle qui est codifiée dans les rapports écrits. Et même si, en ce sens, chaque cueilleur danse, aucune des danses ne se ressemble. Chaque danse est le geste d’histoires communautaires, avec leurs propres sens disparates de l’esthétique et de l’orientation.
> [!information] Page 404
Bosses et fissures sont nombreuses dans n’importe quelle forêt et la plupart d’entre elles n’ont aucun rapport avec les champignons. Pour beaucoup, elles sont anciennes, statiques et ne signalent aucun mouvement de vie. Le cueilleur de matsutakes cherche celles qui sont le signe de quelque chose de vivant qui pousse lentement, très lentement. Il palpe ensuite le sol. Le champignon peut être situé à plusieurs centimètres sous la surface, mais un bon cueilleur le devine car, patiemment en amont, il a déjà flairé sa présence vivante, sa ligne de vie.
> [!information] Page 406
Il existe une petite plante qui pousse sur le sol de la forêt et qui dépend bien davantage des matsutakes que des minéraux. La canne à sucrerie (Allotropa virgata) a la forme d’une tige rayée rouge et blanc ornée de fleurs mais elle est dépourvue de la chlorophylle qui lui permettrait de fabriquer ses propres aliments. À la place, la plante tire les sucres des matsutakes qui, quant à eux, les tirent des arbres2. Même après que les fleurs se sont fanées, on peut voir des tiges desséchées de canne à sucrerie dans la forêt, qui s’avèrent d’excellents marqueurs de matsutakes, soit en train de fructifier soit encore à l’état d’une pelote de fils fongiques en sous-sol.
Les lignes de vie s’enchevêtrent : les cannes à sucrerie et les matsutakes ; les matsutakes et les arbres hôtes ; les arbres hôtes et de l’herbe, de la mousse, des insectes, des bactéries du sol et des animaux de la forêt ; les bosses en train de se soulever et les cueilleurs de champignons. Les cueilleurs de matsutakes sont aux aguets des moindres lignes de vie qui hantent la forêt : chercher avec tous ses sens en alerte crée ce régime d’attention. C’est une forme de connaissance et un goût prononcé pour la forêt, sans qu’intervienne une quelconque exhaustivité propre aux classifications. Au lieu de cela, chercher nous ramène à la vie des êtres dont on fait l’expérience, en tant que sujets bien plus qu’en tant qu’objets.
> [!information] Page 406
Hiro est un vieux monsieur qui réside en ville dans une communauté d’Américains japonais. Maintenant, à plus de 80 ans, il a derrière lui une vie d’ouvrier exemplaire.
Quand la Seconde Guerre mondiale a éclaté, Hiro était un jeune homme qui vivait dans une ferme avec ses parents. Ils l’ont perdue quand l’administration a décidé de les déplacer dans un parc destiné au bétail puis dans un camp d’internement. Hiro s’est engagé dans l’armée américaine et a servi dans le 442e Regimental Combat Team Nisei, célèbre pour les sacrifices consentis pour voler au secours de troupes composées de Blancs. Il a ensuite travaillé dans une forge, qui s’occupait de la fabrication d’équipements lourds. Pour cette longue vie de travail, il touche une retraite de 11 $ par an.
C’est avec cette histoire de discrimination et de malheur en arrière-fond que Hiro a aidé à bâtir une communauté américaine japonaise active. Les matsutakes en font partie : ils sont symboles à la fois de la camaraderie et de la mémoire. Pour Hiro, un des plus grands plaisirs de la cueillette, c’est d’offrir des matsutakes. L’année dernière, il en a offert à 64 personnes, souvent à d’anciens compagnons qui ne pouvaient pas aller dans les montagnes les cueillir eux-mêmes. Les matsutakes sont une source de joie grâce au partage qu’ils permettent. En tant que tels, c’est aussi devenu un cadeau que les personnes âgées offrent aux jeunes. Avant même que l’on se rende dans les bois, les matsutakes activent la mémoire.
> [!information] Page 411
J’allai gratter le sol en compagnie de Fam Tsoi et de Moei Lin. Partout où nous cueillions, d’autres cueilleurs nous avaient précédées. Mais, plutôt que de maudire les trous qu’ils avaient laissés un peu partout, nous en faisions l’exploration. Moei Lin se penchait et touchait avec son bâton le sol qui avait été retourné. Aucun soulèvement ne sautait aux yeux car la surface avait déjà été largement farfouillée. Mais il arrivait tout de même qu’on trouve un champignon ! Nous suivions les traces des anciens récoltants, en récupérant les miettes qu’ils avaient laissées derrière eux. Étant donné que les matsutakes, arrimés à des arbres, repoussent toujours aux mêmes endroits, cela se révélait une stratégie incroyablement fructueuse. Nous nous alignions sur des cueilleurs invisibles qui étaient venus avant nous mais qui nous avaient laissé des traces de leurs trajets d’activité.
> [!accord] Page 412
Les cueilleurs non humains sont au moins aussi importants que les humains dans cette stratégie. Les cerfs et les élans aiment les matsutakes, les préférant aux autres champignons. Quand on trouve du fumier de cerfs ou d’élans, c’est souvent le signe qu’on est sur une parcelle de matsutakes. Les ours retournent des bûches sous lesquelles se cachent des matsutakes et provoquent de sacrés dégâts en les déterrant. Mais les ours, comme les cerfs et les élans d’ailleurs, ne raflent jamais tous les champignons. Trouver un endroit récemment fouillé par un animal est un signe certain de la présence de matsutakes. En suivant les traces de vie animale, nous enchevêtrions et coordonnions nos mouvements : nous cherchions en les prenant pour partenaires.
> [!accord] Page 412
De ce point de vue, les ordures ont été pour moi une révélation. Les randonneurs blancs et le Service des forêts les détestent. Pour eux, elles détériorent les forêts. Les cueilleurs d’Asie du Sud-Est, selon eux, en laisseraient beaucoup trop derrière eux. On a même parlé d’interdire la forêt aux cueilleurs à cause des ordures. Mais, quand on est sur la piste des lignes de vie, un peu d’ordure ne se refuse pas. Pas les montagnes de boîtes de bière que les chasseurs blancs abandonnent, mais quelques déchets épars que l’on peut suivre à la trace dans la forêt. Un papier d’aluminium froissé, la bouteille abandonnée d’une boisson tonique au ginseng, un paquet détrempé de cigarettes chinoises bon marché Zhong Nan Hai : c’est à chaque fois le signe qu’un cueilleur d’Asie du Sud-Est est passé par là. Je reconnais cette ligne, je m’aligne sur elle : cela m’évite de me perdre, cela me met sur la trace des champignons. Je me surprends moi-même en train de me hâter sur les lignes au long desquelles les déchets me conduisent.
## Quatrième partie - Au milieu des choses
> [!accord] Page 419
La défense pour l’écoute politique, menée par Brown, m’a aidée à penser le passé comme un élément de perturbation dans le cadre de nos aspirations. Sans le progrès, qu’est-ce que lutter ? Les marginaux avaient un programme commun qui reflétait ce que nous serions tous enclins à partager dans l’idée de progrès. C’était le côté déterminé des catégories politiques, comme celle de classe sociale, avec leur mouvement continu en avant, qui nous donnait confiance dans les luttes pour faire advenir un monde meilleur. Mais qu’en est-il désormais ? C’est à cette question que s’intéresse l’écoute politique promue par Brown. Elle suggère que tout rassemblement contient de nombreux possibles politiques inachevés et que le travail politique consiste à aider certains d’entre eux à venir à l’existence. L’indétermination n’est pas la fin de l’histoire mais bien plutôt un nœud dans lequel de nombreux commencements sont en attente. Mener une écoute politique, c’est détecter les traces de programmes communs en devenir d’articulation.
> [!accord] Page 420
Quand on étend cette forme de vigilance en dehors des réunions formelles jusque dans la vie de tous les jours, de nouveaux défis apparaissent. Comment, par exemple, pouvons-nous faire cause commune avec d’autres êtres vivants ? Écouter ne suffit plus : il faut activer d’autres modes d’attention. Et combien sont grandes les différences qui s’ouvrent à nous ! Comme Brown, je cherche à reconnaître des différences, en refusant de les adosser à de bonnes intentions. Nous ne sommes plus dans la situation où nous pouvons prendre appui sur des porte-parole experts, comme la politique humaine nous l’a appris. Nous avons besoin d’être en alerte de multiples manières pour trouver des alliés potentiels. Pire encore, les indices de programmes communs que nous détectons sont inchoatifs, faibles, peu consistants et instables. Au mieux, nous tâtonnons vers une lueur, la plus éphémère qui soit. Mais, quand on vit avec l’indéterminé, de telles lueurs constituent le politique.
> [!approfondir] Page 421
Les communs latents ne sont pas des enclaves exclusivement humaines. Ouvrir les communs à d’autres êtres bouleverse tout. Une fois inclus les parasites et les maladies, difficile d’espérer l’harmonie : le lion ne dormira pas côte à côte avec l’agneau. Puis les organismes ne font pas que se manger les uns les autres : ils fabriquent aussi des écologies divergentes. Les communs latents sont ces enchevêtrements mutualistes et non antagonistes que l’on peut trouver au sein de ce jeu confus.
Les communs latents ne sont pas bons pour tous. Chaque niveau de collaboration fait de la place pour certains et en laisse d’autres dehors. Des espèces entières sont perdantes dans certaines collaborations. Le mieux que l’on puisse faire, c’est de viser des mondes « suffisamment bons », « suffisamment bon » étant toujours imparfait et à reprendre.
Les communs latents ne s’institutionnalisent pas aisément. Les tentatives pour transformer les communs en politique traduisent un courage digne d’éloge, mais elles ne captureront pas l’effervescence propre aux communs latents. Les communs latents s’insinuent dans les interstices de la loi : ils se déclenchent par le biais de l’infraction, par infection, par faute d’attention, voire par braconnage.
Les communs latents ne peuvent pas nous racheter. Certains penseurs radicaux espèrent que le progrès nous entraînera dans un commun rédempteur et utopique. À l’opposé, les communs latents sont ici et maintenant, immergés dans le trouble. Et les humains ne détiennent jamais pleinement le contrôle.
### 18 - En croisade pour les matsutakes, ou en attendant l’action fongique
> [!accord] Page 424
Les humains ne peuvent pas contrôler les matsutakes. Attendre de voir si des champignons pourraient surgir est donc un problème existentiel. Les champignons nous rappellent notre dépendance à des processus naturels plus qu’humains : on ne peut rien réparer par nos propres moyens, même ce que nous avons brisé. Mais cela ne signifie pas la paralysie.
> [!information] Page 425
Shiho Satsuka m’a introduite auprès de groupes qui perturbent le paysage de manière à stimuler des changements au sein de rassemblements interspécifiques, les leurs y compris. À Kyoto, ceux qui partent en croisade pour les matsutakes, les Croisés Matsutakes, sont un tel groupe. Les Croisés prêchent la devise suivante : « Revitalisons les forêts pour que l’on puisse tous manger du sukiyaki. » Ce repas, composé d’une viande et de légumes mijotés, bien meilleur s’il est accompagné de matsutakes, évoque le plaisir des sens qui émerge de la revitalisation des bois. Mais, comme un Croisé l’a reconnu, les matsutakes n’apparaîtront peut-être pas de son vivant. Le mieux qu’il puisse faire est de perturber la forêt et d’espérer sans certitude que les matsutakes arrivent.
> [!information] Page 426
À l’opposé, il me montra l’autre flanc de la colline où les Croisés avaient achevé leur travail. Des pins reverdissaient la colline ; des fleurs de printemps et une vie sauvage étaient revenues spontanément. Le groupe s’attelait à réinitialiser la forêt sur la base de nouveaux usages. Ils avaient construit un four pour faire du charbon de bois et aménagé des tas de compost pour nourrir les coléoptères que les petits garçons japonais aiment collectionner. On y trouvait aussi des arbres fruitiers et des potagers, fertilisés grâce à l’humus qu’ils avaient déplacé, et beaucoup d’autres projets étaient en cours.
> [!accord] Page 427
Sauver une forêt abandonnée ? Comme j’en ai plus tard fait l’hypothèse, du point de vue américain, une « forêt abandonnée » est déjà un oxymore. Les forêts s’épanouissent sans qu’il y ait besoin de l’interférence des humains. Le reverdissement de la Nouvelle-Angleterre après que les agriculteurs se furent déplacés vers l’Ouest est un sujet de fierté régionale. Les champs abandonnés redeviennent forêts : l’abandon libère les forêts pour réoccuper leur espace. Que s’est-il passé au Japon pour que les gens considèrent l’abandon des forêts comme une perte de vitalité et de diversité ? Plusieurs histoires s’entremêlent : le remplacement des forêts, la négligence dont elles ont été l’objet, les maladies qui les ont affectées et le mécontentement des humains. Je vais examiner chacun de ces points.
> [!accord] Page 430
Plus loin dans son récit, il parle de ses efforts, et de ceux des autres, pour revitaliser les paysages autour du village. Il explique les efforts collectifs qui ont été réalisés pour nettoyer les voies d’eau et dégager les forêts. « Quand les gens disent, “les choses étaient mieux avant”, ce qu’ils ont en tête, à mon avis, c’était la joie de faire des choses ensemble à plusieurs. On a perdu cette joie3. »
> [!information] Page 431
Ces pins sur le point de mourir condamnent toute récolte possible de matsutakes : sans leur arbre hôte, ceux-ci ne peuvent pas survivre. C’est même le souvenir du déclin des matsutakes qui rend le plus évident la perte des forêts de pins au Japon. Dans la première partie du XXe siècle, on trouvait beaucoup de matsutakes dans les forêts du satoyama. Les gens de la campagne pensaient que cela allait de soi : les matsutakes faisaient partie de tous ces biens comestibles saisonniers et qui, ramassés en automne, venaient en complément des récoltes de produits sauvages au printemps. Le scandale est venu plus tard, dans les années 1970, quand les champignons se raréfièrent et coûtèrent de plus en plus cher. La dégringolade a été rapide et brutale. Les pins étaient en train de complètement dépérir. Dans les années 1980, alors que l’économie japonaise était toujours en plein essor, les matsutakes étaient devenus des biens rares et donc extrêmement bien cotés.
> [!accord] Page 432
Les mouvements pour le satoyama tentent de retrouver la socialité perdue de la vie communale. Ils inventent des activités pour faire se rencontrer des vieux, des jeunes et des enfants, mêlant éducation et action communautaire avec le travail et le plaisir. C’est plus engagé que d’apporter une simple aide aux paysans et aux pins. Selon eux, le travail associé au satoyama refaçonne l’esprit humain.
> [!accord] Page 432
Une figure emblématique attira l’attention du public sur ce problème : le hikikomori est une jeune personne, généralement un adolescent, qui s’enferme dans sa chambre et refuse tout contact vivant. Le hikikomori vit seulement au travers des médias électroniques. Il s’isole des autres en se plongeant dans un monde d’images qui le libère de toute socialité incarnée et il finit par s’enfermer dans une prison qu’il s’est lui-même construite. Il traduit le cauchemar qu’est l’anomie urbaine pour beaucoup : il y a un peu de hikikomori en chacun de nous. C’est ce cauchemar que le professeur K, dont j’ai parlé dans le chapitre 13, aperçut dans le regard vitreux de ses étudiants. C’est cela qui le poussa à aller à la campagne, un endroit où lui et ses étudiants pourraient se reconstruire. Et il fut, par ailleurs, suivi par de nombreux défenseurs de l’environnement, éducateurs et volontaires.
> [!accord] Page 434
Personne ne pense que les matsutakes ramèneront le Japon à sa gloire d’antan. Plutôt qu’une rédemption, la revitalisation des forêts de matsutakes se fraie un chemin à travers un amas d’aliénations. Au cours de ce processus, les volontaires acquièrent la patience qu’il faut pour se mêler aux autres espèces multiples sans savoir à l’avance où ce monde en devenir les emmènera.
### 19 - Actifs ordinaires
> [!accord] Page 440
Le dispositif le plus largement approuvé pour la gestion des matsutakes est une vente aux enchères dirigée par le village. Ce qui est mis en jeu concerne l’accès aux forêts sous contrat avec les villageois pendant la saison des matsutakes. Un tel système rappelle les enchères des forêts iriai au Japon. Le droit de récolter et de vendre les matsutakes sur les terres des villageois revient à celui qui remporte la mise. Dans la zone du Yunnan que nous avons visitée, l’argent gagné grâce à ces enchères est réparti entre les différentes familles et constitue une partie importante de leurs revenus en liquide. Libéré de la pression que suscite la compétition entre cueilleurs, le gagnant de l’enchère est dans la situation où il peut cueillir un champignon quand son prix du marché est au plus haut, maximisant ainsi son revenu à elle ou à lui, comme à celui des villageois qui reçoivent une compensation. Ceux qui défendent ce type de contrat passé avec les familles soulignent aussi que la ressource, autrement dit les matsutakes, poussera mieux si elle n’est pas soumise à la pression d’une surcueillette chaotique. Mais les matsutakes peuvent-ils prospérer dans des forêts privées ? Prenons cette question étape par étape.
> [!accord] Page 441
Et certainement, de l’animation, on en trouve ailleurs en abondance. En dehors de cette forêt modèle, on use et abuse des forêts de matsutakes. Partout où nous sommes allés, Michael Hathaway et moi-même, des arbres feuillus montraient des signes d’importantes coupes pour la production de bois de chauffage : beaucoup étaient réduits à l’état de buissons hachés menus. Les pins font aussi l’objet de coupes incessantes, les paysans s’accaparant les branches pour recueillir le pollen ou les pommes de pin, selon les espèces. Les aiguilles de pin sont ratissées afin de faire des litières pour les cochons, avant d’être utilisées pour fertiliser les champs. Les chèvres sont partout, dévorant tout, y compris les jeunes pousses de pin qui semblent avoir développé l’équivalent d’une « étape herbe », comme pour survivre au broutage intense. Les gens sont aussi partout, récoltant des plantes médicinales, des aliments pour les cochons et des champignons commercialisables, et pas seulement des matsutakes mais beaucoup d’autres espèces différentes, du Lactarius âcre qui doit être séché et bouilli jusqu’à l’Amanita dont le caractère comestible est discutable. Loin d’être un lieu de sérénité et de grâce, la forêt est un carrefour de trafics en tous genres visant à satisfaire autant les besoins humains que les animaux et les plantes domestiqués.
> [!approfondir] Page 442
Ces forêts constituent pourtant le modèle tant vanté d’enclosure à accès réservé ! Comment peuvent-elles être aussi les lieux de tant de trafics ? J’ai été troublée par la dissonance entre trafic et enclosure jusqu’à ce que je passe une journée en compagnie de « Petit » L. qui avait aussi remporté la mise aux enchères d’une forêt de matsutakes, mais qui possédait des biens forestiers moins grands que Boss L. Il a emmené notre équipe dans sa forêt pour nous présenter plantes et champignons. Comme les autres forêts de matsutakes que j’avais déjà vues dans cette région, il s’agissait d’une jeune forêt sévèrement touchée et fortement marquée par le broutage et la coupe. Petit L. ne s’en souciait pas : il nous montra combien était riche la récolte de champignons et combien elle ressortait au milieu de tous les autres trafics. Et il nous expliqua comment fonctionnait l’interaction entre trafic et enclosure, mettant fin à mon trouble. Pendant la saison des matsutakes, il peignait sur les routes et les chemins de terre des marques indiquant les limites de sa forêt. Les gens savaient qu’ils ne devaient pas entrer et, en général, ils respectaient la règle, même si le braconnage causait parfois quelques problèmes. Le reste de l’année, ils étaient libres d’entrer pour ramasser du bois de chauffage, pour que leurs chèvres broutent ou pour s’enquérir d’autres produits de la forêt. Évidemment ! En dépit de sa fierté quant à l’enclosure des matsutakes, Petit L. ne considérait pas qu’il s’agissait là d’un subterfuge. Comment, s’ils n’avaient pas le droit d’entrer dans la forêt, les gens pourraient-ils autrement se procurer leur bois de chauffage ?, expliquait-il.
> [!accord] Page 444
Un détour par la question des revenus tirés des matsutakes va m’aider à généraliser l’idée que les actifs privés surgissent la plupart du temps sur des communs non reconnus comme tels. Cette question ne se limite pas seulement aux habiles paysans du Yunnan. La privatisation n’est jamais totale : des espaces partagés sont toujours nécessaires pour créer de la valeur. C’est le secret du vol permanent que perpètre la propriété, mais aussi son point vulnérable. Reprenons la question des matsutakes comme marchandises, prêtes à être expédiées du Yunnan vers le Japon. Nous avons affaire à des champignons, c’est-à-dire à des corps fructifères de mycètes enterrés. Les mycètes ont besoin du trafic qui s’établit dans les communs pour s’épanouir : aucun champignon ne peut surgir sans perturbations dans la forêt. Les champignons, en détention privée, sont la ramification d’un corps souterrain vivant sur un mode communaliste, un corps tissé à partir des possibilités de communs latents, humains et non humains. Qu’il soit possible d’isoler les champignons en tant qu’actifs sans prendre en compte le commun souterrain est à la fois normal quand il s’agit de privatisation et extraordinairement scandaleux quand on prend le temps d’y penser. Le contraste entre des champignons comme biens privés et le trafic forestier autour des mycètes pourrait être considéré comme emblématique de ce qu’est plus généralement la marchandisation : l’interruption permanente, inlassable, des enchevêtrements.
> [!accord] Page 446
Cette « confiance » n’est pas une qualité qui procure un avantage égal à tous. Je ne crois pas que quiconque confondait « confiance » avec consensus ou égalité. Chacun savait que les patrons s’enrichissaient grâce aux matsutakes et chacun aurait voulu égaler leur succès en la matière, en se faisant une richesse personnelle. Pourtant, il s’agit bien d’une forme d’enchevêtrement avec des obligations réciproques : aussi longtemps que les matsutakes en font partie intégrante, ils ne tombent pas sous le couperet de marchandises totalement aliénées. L’échange des matsutakes dans une petite ville implique la reconnaissance de rôles sociaux appropriés. C’est seulement sur les marchés de champignons des plus grandes villes que les champignons rompent leurs liens et se transforment en créatures d’échange totalement aliénées
> [!accord] Page 448
Les patrons privatisent la richesse extraite de la production collaborative de la croissance et de la récolte des champignons. Cette opération de privatisation de la richesse commune pourrait caractériser tous les entrepreneurs. Dans cette période historique, la campagne du Yunnan est bonne à penser parce que l’intérêt pour la rationalisation de la gestion des ressources naturelles ne concerne que les lois sur la propriété et la comptabilité. La privatisation a d’abord lieu tout simplement dans la récupération des fruits des récoltes et non pas dans de grandes réorganisations planifiées du travail ou du paysage. Je ne prétends pas qu’une telle rationalisation serait meilleure : elle ne serait de toute façon pas en faveur des matsutakes. Il y a néanmoins quelque chose d’intriguant et d’effrayant dans cette opération de captation, comme si chacun cherchait à tirer avantage de la fin du monde pour devenir riche avant que la destruction n’ait tout emporté. C’est dans ce cadre que le Yunnan rural n’est pas un cas isolé ou limité. Il est difficile de ne pas voir toutes nos entreprises sous ce même éclairage apocalyptique. Les patrons de la campagne du Yunnan offrent un modèle précis de la manière dont on peut capter des fortunes dans les ruines.
### 20 - Pour ne pas finir : à propos de quelques personnes que j’ai croisées en chemin
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Cette méthode n’est efficace que si vous connaissez les endroits où les matsutakes sont susceptibles de surgir. Il faut connaître les plantes et les mycètes dans leur particularité et pas seulement les types génériques. Cette combinaison de connaissance intime et de sentir à travers l’humus m’a amenée à penser l’ici et maintenant, le milieu des choses. Nous faisons trop confiance à nos yeux. J’observais le sol et me disais : « Il n’y a rien ici. » Mais c’était faux, comme Matsiman me le prouva avec ses mains. Se débrouiller sans le progrès requiert d’avoir énormément de tact au niveau même des mains.
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Bien que Matsiman soit entièrement dévoué à ses champignons, il ne considère pas qu’ils pourraient suffire à satisfaire tous ses besoins. Il a beaucoup d’autres rêves et de chantiers. Quand je lui ai rendu visite, il m’a montré de la poussière d’or qu’il avait extraite de la rivière et une poudre de matsutakes séchés qu’il essayait de vendre comme épice. Il s’était mis à expérimenter la culture de champignons médicinaux. Il ramassait du bois de chauffage pour le vendre. Matisman est très conscient qu’il a choisi des formes de subsistance aux frontières extrêmes du capitalisme. Il espère n’avoir jamais à retravailler pour un salaire et souhaite seulement continuer à trouver des endroits pour vivre dans les bois qui n’obligent ni à être propriétaire ni à louer (avant, il était gardien d’une montagne privée sur laquelle il résidait ; plus tard, il occupa le poste, non rémunéré, d’organisateur dans un campement). Comme de nombreux cueilleurs de champignons, il a exploré les espaces limites du capitalisme, jamais totalement ni dedans ni dehors, là où de manière particulièrement évidente les formes disciplinaires du capitalisme se montrent inaptes à ressaisir le monde dans toute sa plénitude.
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Le Dr Vaario a beaucoup réfléchi à la question du voisinage compris en ce sens – la mutualité à partir des différences – également en ce qui concerne les humains. Alors qu’elle est née et a été d’abord formée en Chine, ses recherches ont couvert de nombreux sites importants pour la science des matsutakes, et elle a dû travailler sans tenir compte des règles nationales implicites ou explicites pour développer des études sur le voisinage des matsutakes. Elle a fait son postdoctorat dans le laboratoire réputé de Kazui Suzuki à l’université de Tokyo. C’est là qu’elle a pour la première fois testé l’aptitude du matsutake à se faire saprobe4, un mangeur de mort, ce qui, espérait-elle, pourrait déboucher sur des techniques de mise en culture (alors que les hyphes poussent en effet sur des matériaux non vivants, personne n’a encore vu un champignon produit par un mycélium sans un hôte vivant).
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Le Dr Vaario a la chance d’avoir reçu des financements car, en tant que scientifique itinérante, elle ne dispose pas de la sécurité d’un poste institutionnel. Le problème de travailler sans un poste stable est plus redoutable encore pour ceux qui n’ont pas de diplômes de haut niveau. C’est le cas de Tiia qui habite dans la campagne finnoise, au-dessus du Cercle arctique. Alors que je l’accompagnais jusqu’à chez elle, elle me montra le coin où les chômeurs se regroupaient, buvant et attendant un chèque du gouvernement. Depuis qu’une nourriture bon marché est devenue disponible grâce à l’Union européenne, se plaignait-elle, les exploitations agricoles du nord de la Finlande ont fermé, et il n’y a pas d’autres emplois disponibles. Mais elle ne baissait pas les bras. Elle avait cofondé une coopérative commercialisant des produits locaux, y compris des confitures faites avec des baies locales, des objets en bois artisanaux, des écharpes tricotées à la main et des matsutakes. Elle avait connu les matsutakes grâce à un séminaire itinérant qui montrait aux gens comment les identifier et les cueillir, et elle était en attente d’une bonne année pour en trouver davantage. Elle s’intéressait aussi à la possibilité d’un tourisme matsutake.
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Sans le vouloir, la plupart d’entre nous avons appris à ignorer les mondes multispécifiques qui nous entourent. Des projets pour aiguiser la curiosité, comme celui de Tanaka-san, sont essentiels pour vivre avec les autres. Disposer de financements et de temps est évidemment une aide précieuse. Mais ce n’est pas la seule manière de se mettre aux aguets.
La première fois que j’ai rencontré Xiaomei, elle avait 9 ans, et sa mère travaillait dans un hôtel à la campagne dans le centre du Yunnan, où Michael Hathaway et moi nous nous étions installés. Elle était courageuse, charmante et intelligente, et surtout elle adorait nous faire découvrir des choses. Ses parents entretenaient de bonnes relations avec l’un des patrons de matsutakes, propriétaire de l’hôtel, et sa famille se rendait parfois dans les montagnes pour chercher des champignons et pique-niquer. Je les ai accompagnés une fois avec Michael, et notre attention, à Xiaomei et à moi, fut attirée par de toutes petites fraises sauvages au goût si prononcé que je plissai les yeux quand elles atteignirent ma bouche. Au cours de la balade, Xiaomei cueillit des russula à chapeau rouge, sans valeur mais si belles. Son enthousiasme était contagieux, et je partageais son admiration.
## Sur la piste des spores la suite des aventures d’un champignon
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L’un des projets de privatisation et de marchandisation les plus étranges du début du XXIe siècle a été l’opération de faire de la connaissance une marchandise. Il en existe deux versions étonnamment puissantes. En Europe, les gestionnaires exigent des exercices d’évaluation qui réduisent le travail des chercheurs à un chiffre, une somme censée exprimer toute une vie faite d’échanges intellectuels. Aux États-Unis, on demande aux chercheurs de devenir des entrepreneurs, se produisant eux-mêmes comme une marque et cherchant la célébrité depuis le premier jour d’étude où l’on ne sait encore rien. Ces deux projets me semblent insensés et, plus, oppressants. En privatisant ce qui ne peut être qu’un travail collaboratif, ces projets visent à étouffer la vie qui fait partie intégrante d’un trajet de recherche.