> [!info]+ Auteur : [[Benjamin Constant]] Connexion : Tags : [Calibre](calibre://view-book/Calibre/XXX/epub) Temps de lecture : 20 minutes --- # Note ## Discours prononcé à l'athénée royale de paris en 1819 > [!information] Page 6 Le gouvernement de Lacédémone était une aristocratie monacale, et nullement un gouvernement représentatif. La puissance des rois était limitée ; mais elle l’était par les éphores1, et non par des hommes investis d’une mission semblable à celle que l’élection confère de nos jours aux défenseurs de nos libertés. Les éphores, sans doute, après avoir été institués par les rois, furent nommés par le peuple. Mais ils n’étaient que cinq. Leur autorité était religieuse autant que politique ; ils avaient part à l’administration même du gouvernement, c’est-à-dire au pouvoir exécutif ; et par là, leur prérogative, comme celle de presque tous les magistrats populaires dans les anciennes républiques, loin d’être simplement une barrière contre la tyrannie, devenait quelquefois elle-même une tyrannie insupportable > [!information] Page 7 Ce système est une découverte des Modernes, et vous verrez, Messieurs, que l’état de l’espèce humaine dans l’Antiquité ne permettait pas à une institution de cette nature de s’y introduire ou de s’y établir. Les peuples anciens ne pouvaient ni en sentir la nécessité, ni en apprécier les avantages. Leur organisation sociale les conduisait à désirer une liberté toute différente de celle que ce système nous assure > [!approfondir] Page 7 C’est pour chacun le droit de n’être soumis qu’aux lois, de ne pouvoir être ni arrêté, ni détenu, ni mis à mort, ni maltraité d’aucune manière, par l’effet de la volonté arbitraire d’un ou de plusieurs individus. C’est pour chacun le droit de dire son opinion, de choisir son industrie et de l’exercer, de disposer de sa propriété, d’en abuser même ; d’aller, de venir, sans en obtenir la permission, et sans rendre compte de ses motifs ou de ses démarches. C’est, pour chacun, le droit de se réunir à d’autres individus, soit pour conférer sur ses intérêts, soit pour professer le culte que lui et ses associés préfèrent, soit simplement pour remplir ses jours ou ses heures d’une manière plus conforme à ses inclinations, à ses fantaisies. Enfin, c’est le droit, pour chacun, d’influer sur l’administration du gouvernement, soit par la nomination de tous ou de certains fonctionnaires, soit par des représentations, des pétitions, des demandes, que l’autorité est plus ou moins obligée de prendre en considération. Comparez maintenant à cette liberté celle des Anciens > [!approfondir] Page 7 Celle-ci consistait à exercer collectivement, mais directement, plusieurs parties de la souveraineté tout entière, à délibérer, sur la place publique, de la guerre et de la paix, à conclure avec les étrangers des traités d’alliance, à voter les lois, à prononcer les jugements, à examiner les comptes, les actes, la gestion des magistrats, à les faire comparaître devant tout le peuple, à les mettre en accusation, à les condamner ou à les absoudre ; mais en même temps que c’était là ce que les Anciens nommaient liberté, ils admettaient comme compatible avec cette liberté collective l’assujettissement complet de l’individu à l’autorité de l’ensemble. Vous ne trouverez chez eux presque aucune des jouissances que nous venons de voir faisant partie de la liberté chez les Modernes. Toutes les actions privées sont soumises à une surveillance sévère. Rien n’est accordé à l’indépendance individuelle, ni sous le rapport des opinions, ni sous celui de l’industrie, ni surtout sous le rapport de la religion. La faculté de choisir son culte, faculté que nous regardons comme l’un de nos droits les plus précieux, aurait paru aux Anciens un crime et un sacrilège. Dans les choses qui nous semblent les plus utiles, l’autorité du corps social s’interpose et gêne la volonté des individus > [!accord] Page 8 Ainsi chez les Anciens, l’individu, souverain presque habituellement dans les affaires publiques, est esclave dans tous les rapports privés. Comme citoyen, il décide de la paix et de la guerre ; comme particulier, il est circonscrit, observé, réprimé dans tous ses mouvements ; comme portion du corps collectif, il interroge, destitue, condamne, dépouille, exile, frappe de mort ses magistrats ou ses supérieurs ; comme soumis au corps collectif, il peut à son tour être privé de son état, dépouillé de ses dignités, banni, mis à mort, par la volonté discrétionnaire de l’ensemble dont il fait partie. Chez les Modernes, au contraire, l’individu, indépendant dans sa vie privée, n’est, même dans les États les plus libres, souverain qu’en apparence. Sa souveraineté est restreinte, presque toujours suspendue ; et si, à des époques fixes, mais rares, durant lesquelles il est encore entouré de précautions et d’entraves, il exerce cette souveraineté, ce n’est jamais que pour l’abdiquer. > [!information] Page 9 Cette république est la plus célèbre de toutes ; vous devinez que je veux parler d’Athènes. J’y reviendrai plus tard, et en convenant de la vérité du fait, je vous en exposerai la cause. Nous verrons pourquoi de tous les États anciens, Athènes est celui qui a ressemblé le plus aux Modernes. Partout ailleurs la juridiction sociale était illimitée. Les Anciens, comme le dit [[Condorcet]], n’avaient aucune notion des droits individuels3. Les hommes n’étaient, pour ainsi dire, que des machines dont la loi réglait les ressorts et dirigeait les rouages. Le même assujettissement caractérisait les beaux siècles de la république romaine ; l’individu s’était en quelque sorte perdu dans la nation, le citoyen dans la cité ^bd801a > [!accord] Page 9 Toutes les républiques anciennes étaient renfermées dans des limites étroites. La plus peuplée, la plus puissante, la plus considérable d’entre elles n’était pas égale en étendue au plus petit des États modernes. Par une suite inévitable de leur peu d’étendue, l’esprit de ces républiques était belliqueux, chaque peuple froissait continuellement ses voisins ou était froissé par eux. Poussés ainsi par la nécessité, les uns contre les autres, ils se combattaient ou se menaçaient sans cesse. Ceux qui ne voulaient pas être conquérants ne pouvaient déposer les armes sous peine d’être conquis. Tous achetaient leur sûreté, leur indépendance, leur existence entière, au prix de la guerre. Elle était l’intérêt constant, l’occupation presque habituelle des États libres de l’Antiquité. Enfin, et par un résultat également nécessaire de cette manière d’être, tous ces États avaient des esclaves. Les professions mécaniques, et même, chez quelques nations, les professions industrielles, étaient confiées à des mains chargées de fers > [!approfondir] Page 10 Cette différence en amène une autre. La guerre est antérieure au commerce ; car la guerre et le commerce ne sont que deux moyens différents d’atteindre le même but : celui de posséder ce que l’on désire. Le commerce n’est qu’un hommage rendu à la force du possesseur par l’aspirant à la possession. C’est une tentative pour obtenir de gré à gré ce qu’on n’espère plus conquérir par la violence. Un homme qui serait toujours le plus fort n’aurait jamais l’idée du commerce. C’est l’expérience qui, en lui prouvant que la guerre, c’est-à-dire l’emploi de sa force contre la force d’autrui, l’expose à diverses résistances et à divers échecs, le porte à recourir au commerce, c’est-à-dire à un moyen plus doux et plus sûr d’engager l’intérêt d’un autre à consentir à ce qui convient à son intérêt. La guerre est l’impulsion, le commerce est le calcul. Mais par là même il doit venir une époque où le commerce remplace la guerre. Nous sommes arrivés à cette époque > [!approfondir] Page 10 De plus, si je pouvais me livrer à une digression qui malheureusement serait trop longue, je vous montrerais, Messieurs, par le détail des mœurs, des habitudes, du mode de trafiquer des peuples commerçants de l’Antiquité avec les autres peuples, que leur commerce même était, pour ainsi dire, imprégné de l’esprit de l’époque, de l’atmosphère de guerre et d’hostilité qui les entourait. Le commerce alors était un accident heureux, c’est aujourd’hui l’état ordinaire, le but unique, la tendance universelle, la vie véritable des nations. Elles veulent le repos, avec le repos ; l’aisance et comme source de l’aisance, l’industrie. La guerre est chaque jour un moyen plus inefficace de remplir leurs vœux. Ses chances n’offrent plus, ni aux individus, ni aux nations, des bénéfices qui égalent les résultats du travail paisible et des échanges réguliers. Chez les Anciens, une guerre heureuse ajoutait en esclaves, en tributs, en terres partagées, à la richesse publique et particulière. Chez les Modernes, une guerre heureuse coûte infailliblement plus qu’elle ne vaut4. > [!désaccord] Page 11 Enfin, grâce au commerce, à la religion, aux progrès intellectuels et moraux de l’espèce humaine, il n’y a plus d’esclaves chez les nations européennes. Des hommes libres doivent exercer toutes les professions, pourvoir à tous les besoins de la société > [!accord] Page 11 En second lieu, l’abolition de l’esclavage a enlevé à la population libre tout le loisir qui résultait pour elle de ce que des esclaves étaient chargés de la plupart des travaux. Sans la population esclave d’Athènes, vingt mille Athéniens n’auraient pas pu délibérer chaque jour sur la place publique > [!approfondir] Page 11 On pressent aisément, Messieurs, le résultat nécessaire de ces différences. Premièrement, l’étendue d’un pays diminue d’autant l’importance politique qui échoit en partage à chaque individu. > [!accord] Page 12 Cependant, comme plusieurs des autres circonstances qui décidaient du caractère des nations anciennes existaient aussi à Athènes ; comme il y avait une population esclave, et que le territoire était fort resserré, nous y trouvons des vestiges de la liberté propre aux Anciens. Le peuple fait les lois, examine la conduite des magistrats, somme Périclès de rendre ses comptes, condamne à mort tous les généraux qui avaient commandé au combat des Arginuses5. En même temps l’ostracisme, arbitraire légal et vanté par tous les législateurs de l’époque, l’ostracisme, qui nous paraît et doit nous paraître une révoltante iniquité, prouve que l’individu était encore bien plus asservi à la suprématie du corps social à Athènes, qu’il ne l’est de nos jours dans aucun État libre de l’Europe. > [!accord] Page 13 Il résulte de ce que je viens d’exposer, que nous ne pouvons plus jouir de la liberté des Anciens, qui se composait de la participation active et constante au pouvoir collectif. Notre liberté, à nous, doit se composer de la jouissance paisible de l’indépendance privée. La part que, dans l’Antiquité, chacun prenait à la souveraineté nationale n’était point, comme de nos jours, une supposition abstraite. La volonté de chacun avait une influence réelle : l’exercice de cette volonté était un plaisir vif et répété. En conséquence, les Anciens étaient disposés à faire beaucoup de sacrifices pour la conservation de leurs droits politiques et de leur part dans l’administration de l’État. Chacun, sentant avec orgueil tout ce que valait son suffrage, trouvait dans cette conscience de son importance personnelle un ample dédommagement > [!accord] Page 13 Ce dédommagement n’existe plus aujourd’hui pour nous. Perdu dans la multitude, l’individu n’aperçoit presque jamais l’influence qu’il exerce. Jamais sa volonté ne s’empreint sur l’ensemble ; rien ne constate à ses propres yeux sa coopération. L’exercice des droits politiques ne nous offre donc plus qu’une partie des jouissances que les Anciens y trouvaient, et en même temps les progrès de la civilisation, la tendance commerciale de l’époque, la communication des peuples entre eux, ont multiplié et varié à l’infini les moyens de bonheur particulier > [!accord] Page 13 Il s’ensuit que nous devons être bien plus attachés que les Anciens à notre indépendance individuelle. Car les Anciens, lorsqu’ils sacrifiaient cette indépendance aux droits politiques, sacrifiaient moins pour obtenir plus ; tandis qu’en faisant le même sacrifice, nous donnerions plus pour obtenir moins > [!approfondir] Page 14 Cette impression était profonde, surtout lorsque nous vivions sous des gouvernements abusifs, qui, sans être forts, étaient vexatoires, absurdes en principe, misérables en action ; gouvernements qui avaient pour ressort l’arbitraire, pour but le rapetissement de l’espèce humaine, et que certains hommes osent nous vanter encore aujourd’hui, comme si nous pouvions oublier jamais que nous avons été témoins et victimes de leur obstination, de leur impuissance et de leur renversement. Le but de nos réformateurs fut noble et généreux. Qui d’entre nous n’a pas senti son cœur battre d’espérance à l’entrée de la route qu’ils semblaient ouvrir ? Et malheur encore à présent à qui n’éprouve pas le besoin de déclarer que reconnaître quelques erreurs commises par nos premiers guides, ce n’est pas flétrir leur mémoire ni désavouer des opinions que les amis de l’humanité ont professées d’âge en âge ! > > [!cite] Note > 1789 et la terreur ?? > [!approfondir] Page 14 Mais ces hommes avaient puisé plusieurs de leurs théories dans les ouvrages de deux philosophes qui ne s’étaient pas doutés eux-mêmes des modifications apportées par deux mille ans aux dispositions du genre humain. J’examinerai peut-être une fois le système du plus illustre de ces philosophes, de [[Jean-Jacques Rousseau]], et je montrerai qu’en transportant dans nos temps modernes une étendue de pouvoir social, de souveraineté collective qui appartenait à d’autres siècles, ce génie sublime qu’animait l’amour le plus pur de la liberté a fourni néanmoins de funestes prétextes à plus d’un genre de tyrannie. Sans doute, en relevant ce que je considère comme une méprise importante à dévoiler, je serai circonspect dans ma réfutation et respectueux dans mon blâme. J’éviterai certes de me joindre aux détracteurs d’un grand homme. Quand le hasard fait qu’en apparence je me rencontre avec eux sur un seul point, je suis en défiance de moi-même ; et pour me consoler de paraître un instant de leur avis, sur une question unique et partielle, j’ai besoin de désavouer et de flétrir autant qu’il est en moi ces prétendus auxiliaires > [!information] Page 15 Cependant, l’intérêt de la vérité doit l’emporter sur des considérations que rendent si puissantes l’éclat d’un talent prodigieux et l’autorité d’une immense renommée. Ce n’est d’ailleurs point à [[Jean-Jacques Rousseau|Rousseau]], comme on le verra, que l’on doit principalement attribuer l’erreur que je vais combattre : elle appartient bien plus à l’un de ses successeurs, moins éloquent, mais non moins austère et mille fois plus exagéré. Ce dernier, l’abbé de Mably6, peut être regardé comme le représentant du système qui, conformément aux maximes de la liberté antique, veut que les citoyens soient complètement assujettis pour que la nation soit souveraine, et que l’individu soit esclave pour que le peuple soit libre ^a94eeb > [!information] Page 16 Sparte, qui réunissait des formes républicaines au même asservissement des individus, excitait dans l’esprit de ce philosophe un enthousiasme plus vif encore. Ce vaste couvent lui paraissait l’idéal d’une parfaite république. Il avait pour Athènes un profond mépris, et il aurait dit volontiers de cette nation, la première de la Grèce, ce qu’un académicien grand seigneur disait de l’Académie française : « Quel épouvantable despotisme ! Tout le monde y fait ce qu’il veut. » Je dois ajouter que ce grand seigneur parlait de l’Académie telle qu’elle était il y a trente ans > [!approfondir] Page 16 Montesquieu, doué d’un esprit plus observateur parce qu’il avait une tête moins ardente, n’est pas tombé tout à fait dans les mêmes erreurs. Il a été frappé des différences que j’ai rapportées : mais il n’en a pas démêlé la cause véritable. « Les politiques grecs, dit-il, qui vivaient sous le gouvernement populaire ne reconnaissaient d’autre force que celle de la vertu. Ceux d’aujourd’hui ne nous parlent que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses et de luxe même. » Il attribue cette différence à la république et à la monarchie ; il faut l’attribuer à l’esprit opposé des temps anciens et des temps modernes. Citoyens des républiques, sujets des monarchies, tous veulent des jouissances, et nul ne peut, dans l’état actuel des sociétés, ne pas en vouloir. Le peuple le plus attaché de nos jours à sa liberté, avant l’affranchissement de la France, était aussi le peuple le plus attaché à toutes les jouissances de la vie ; et il tenait à sa liberté surtout parce qu’il y voyait la garantie des jouissances qu’il chérissait. Autrefois, là où il y avait liberté, l’on pouvait supporter les privations ; maintenant partout où il y a privations, il faut l’esclavage pour qu’on s’y résigne. Il serait plus possible aujourd’hui de faire d’un peuple d’esclaves un peuple de Spartiates, que de former des Spartiates pour la liberté > [!information] Page 17 Si je suis parvenu, Messieurs, à vous faire partager l’opinion que, dans ma conviction, ces faits doivent produire, vous reconnaîtrez avec moi la vérité des principes suivants : L’indépendance individuelle est le premier besoin des Modernes. En conséquence, il ne faut jamais leur en demander le sacrifice pour établir la liberté politique. Il s’ensuit qu’aucune des institutions nombreuses et trop vantées qui, dans les républiques anciennes, gênaient la liberté individuelle, n’est point admissible dans les temps modernes > [!approfondir] Page 18 Cette vérité, Messieurs, semble d’abord superflue à établir. Plusieurs gouvernements de nos jours ne paraissent guères enclins à imiter les républiques de l’Antiquité. Cependant, quelque peu de goût qu’ils aient pour les institutions républicaines, il y a de certains usages républicains pour lesquels ils éprouvent je ne sais quelle affection. Il est fâcheux que ce soit précisément celles qui permettent de bannir, d’exiler, de dépouiller. Je me souviens qu’en 1802, on glissa dans une loi sur les tribunaux spéciaux, un article qui introduisait en France l’ostracisme grec7 ; et Dieu sait combien d’éloquents orateurs, pour faire admettre cet article, qui cependant fut retiré, nous parlèrent de la liberté d’Athènes, et de tous les sacrifices que les individus devaient faire pour conserver cette liberté ! De même, à une époque bien plus récente, lorsque des autorités craintives essayaient d’une main timide de diriger les élections à leur gré, un journal qui n’est pourtant point entaché de républicanisme proposa de faire revivre la censure romaine pour écarter les candidats dangereux > [!accord] Page 18 L’ostracisme d’Athènes reposait sur l’hypothèse que la société a toute autorité sur ses membres. Dans cette hypothèse, il pouvait se justifier, et dans un petit État, où l’influence d’un individu, fort de son crédit, de sa clientèle, de sa gloire, balançait souvent la puissance de la masse, l’ostracisme pouvait avoir une apparence d’utilité. Mais, parmi nous, les individus ont des droits que la société doit respecter, et l’influence individuelle est, comme je l’ai déjà observé, tellement perdue dans une multitude d’influences, égales ou supérieures, que toute vexation, motivée sur la nécessité de diminuer cette influence, est inutile et par conséquent injuste. Nul n’a le droit d’exiler un citoyen, s’il n’est pas condamné légalement par un tribunal régulier, d’après une loi formelle qui attache la peine de l’exil à l’action dont il est coupable. Nul n’a le droit d’arracher le citoyen à sa patrie, le propriétaire à ses terres, le négociant à son commerce, l’époux à son épouse, le père à ses enfants, l’écrivain à ses méditations studieuses, le vieillard à ses habitudes. Tout exil politique est un attentat politique. Tout exil prononcé par une assemblée pour de prétendus motifs de salut public est un crime de cette assemblée contre le salut public, qui n’est jamais que dans le respect des lois, dans l’observance des formes, et dans le maintien des garanties > [!approfondir] Page 19 Que ne nous dit-on pas sur la nécessité de permettre que le gouvernement s’empare des générations naissantes pour les façonner à son gré, et de quelles citations érudites n’appuie-t-on pas cette théorie ! Les Perses, les Égyptiens, et la Gaule, et la Grèce, et l’Italie viennent tour à tour figurer à nos regards ! Eh ! Messieurs, nous ne sommes ni des Perses, soumis à un despote, ni des Égyptiens, subjugués par des prêtres, ni des Gaulois, pouvant être sacrifiés par leurs druides, ni enfin des Grecs et des Romains que leur part à l’autorité sociale consolait de l’asservissement privé. Nous sommes des Modernes, qui voulons jouir, chacun, de nos droits ; développer, chacun, nos facultés comme bon nous semble, sans nuire à autrui ; veiller sur le développement de ces facultés dans les enfants que la nature confie à notre affection, d’autant plus éclairée qu’elle est plus vive, et n’ayant besoin de l’autorité que pour tenir d’elle les moyens généraux d’instruction qu’elle peut rassembler, comme les voyageurs acceptent d’elle les grands chemins sans être dirigés par elle dans la route qu’ils veulent suivre. La religion aussi est exposée à ces souvenirs des autres siècles. De braves défenseurs de l’unité de doctrine nous citent les lois des Anciens contre les dieux étrangers, et appuient les droits de l’Église catholique de l’exemple des Athéniens qui firent périr Socrate pour avoir ébranlé le polythéisme, et de celui d’Auguste qui voulait qu’on restât fidèle au culte de ses pères, ce qui fit que, peu de temps après, on livra aux bêtes les premiers chrétiens > [!information] Page 20 La liberté individuelle, je le répète, voilà la véritable liberté moderne. La liberté politique en est la garantie ; la liberté politique est par conséquent indispensable. Mais demander aux peuples de nos jours de sacrifier, comme ceux d’autrefois, la totalité de leur liberté individuelle à la liberté politique, c’est le plus sûr moyen de les détacher de l’une ; et quand on y serait parvenu, on ne tarderait pas à leur ravir l’autre > [!approfondir] Page 21 Je tire des différences qui nous distinguent de l’Antiquité des conséquences tout opposées. Ce n’est point la garantie qu’il faut affaiblir, c’est la jouissance qu’il faut étendre. Ce n’est point à la liberté politique que je veux renoncer ; c’est la liberté civile que je réclame, avec d’autres formes de liberté politique. Les gouvernements n’ont pas plus qu’autrefois le droit de s’arroger un pouvoir illégitime. Mais les gouvernements qui partent d’une source légitime ont moins qu’autrefois le droit d’exercer sur les individus une suprématie arbitraire. Nous possédons encore aujourd’hui les droits que nous eûmes de tout temps, ces droits éternels à consentir les lois, à délibérer sur nos intérêts, à être partie intégrante du corps social dont nous sommes membres. Mais les gouvernements ont de nouveaux devoirs. Les progrès de la civilisation, les changements opérés par les siècles, commandent à l’autorité plus de respect pour les habitudes, pour les affections, pour l’indépendance des individus. Elle doit porter sur tous ces objets une main plus prudente et plus légère > [!approfondir] Page 21 Le commerce rend l’action de l’arbitraire sur notre existence plus vexatoire qu’autrefois, parce que nos spéculations étant plus variées, l’arbitraire doit se multiplier pour les atteindre ; mais le commerce rend aussi l’action de l’arbitraire plus facile à éluder, parce qu’il change la nature de la propriété, qui devient, par ce changement, presque insaisissable. Le commerce donne à la propriété une qualité nouvelle : la circulation ; sans circulation, la propriété n’est qu’un usufruit ; l’autorité peut toujours influer sur l’usufruit, car elle peut enlever la jouissance ; mais la circulation met un obstacle invisible et invincible à cette action du pouvoir social. Les effets du commerce s’étendent encore plus loin ; non seulement il affranchit les individus, mais en créant le crédit, il rend l’autorité dépendante > [!approfondir] Page 22 L’argent, dit un auteur français, est l’arme la plus dangereuse du despotisme, mais il est en même temps son frein le plus puissant ; le crédit est soumis à l’opinion ; la force est inutile ; l’argent se cache ou s’enfuit ; toutes les opérations de l’État sont suspendues. Le crédit n’avait pas la même influence chez les Anciens ; leurs gouvernements étaient plus forts que les particuliers ; les particuliers sont plus forts que les pouvoirs politiques de nos jours ; la richesse est une puissance plus disponible dans tous les instants, plus applicable à tous les intérêts, et par conséquent bien plus réelle et mieux obéie ; le pouvoir menace, la richesse récompense ; on échappe au pouvoir en le trompant ; pour obtenir les faveurs de la richesse, il faut la servir ; celle-ci doit l’emporter > [!information] Page 23 Car, de ce que la liberté moderne diffère de la liberté antique, il s’ensuit qu’elle est aussi menacée d’un danger d’espèce différente. Le danger de la liberté antique était qu’attentifs uniquement à s’assurer le partage du pouvoir social, les hommes ne fissent trop bon marché des droits et des jouissances individuelles. Le danger de la liberté moderne, c’est qu’absorbés dans la jouissance de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir politique > [!approfondir] Page 24 D’ailleurs, Messieurs, est-il donc si vrai que le bonheur de quelque genre qu’il puisse être soit le but unique de l’espèce humaine ? En ce cas, notre carrière serait bien étroite, et notre destination bien peu relevée. Il n’est pas un de nous qui, s’il voulait descendre, restreindre ses facultés morales, rabaisser ses désirs, abjurer l’activité, la gloire, les émotions généreuses et profondes, ne pût s’abrutir et être heureux. Non, Messieurs, j’en atteste cette partie meilleure de notre nature, cette noble inquiétude qui nous poursuit et qui nous tourmente, cette ardeur d’étendre nos lumières et de développer nos facultés : ce n’est pas au bonheur seul, c’est au perfectionnement que notre destin nous appelle ; et la liberté politique est le plus puissant, le plus énergique moyen de perfectionnement que le ciel nous ait donné ## La liberté de l'individu à l'épreuve moderne Auteur : [[Louis Lourme]] > [!accord] Page 27 Que signifie « être libre » ? Telle est la question à laquelle [[Benjamin Constant]] essaie de répondre dans ces quelques pages. Sans verser dans des considérations morales ou métaphysiques (c’est-à-dire qui chercheraient à définir la nature de la liberté humaine, ou bien son fondement, comme cela avait été fait par d’autres philosophes, d’[[Aristote]] à [[Emmanuel Kant|Kant]]), il se place d’emblée dans le champ de la philosophie politique. [[Benjamin Constant]] choisit en effet de comparer le sens moderne de la liberté à son sens antique, et tire toutes les conclusions politiques de cette comparaison originale. Pour lui, il s’agit avant tout de prendre la mesure des régimes de liberté qui ont eu cours dans l’histoire, de ceux qui existent, et de ceux qui sont appelés à advenir, car tous ne permettent pas d’articuler la soif d’indépendance de l’individu et la nécessité qu’il rencontre de prendre part à la vie de l’État ^08c62d > [!information] Page 27 Lorsque [[Benjamin Constant]] prononce en 1819, à cinquante-deux ans, ce discours sur la liberté, la France est aux prises avec des événements qui détermineront pour longtemps son caractère propre au sein du concert des nations européennes. Ce contexte politique donne une portée particulière à ses propos : il a parfaitement compris le mouvement qui a été imprimé par l’histoire et par la Révolution dans la société française. Depuis 1815 et la seconde Restauration (retour de Louis XVIII au pouvoir après les Cent-Jours de Napoléon), deux groupes s’opposent radicalement dans l’espace politique français : les libéraux et les ultras. Les libéraux, qui gravitent notamment autour de Mme de Staël et du groupe de Coppet1, sont favorables à la défense des libertés politiques et individuelles ; les ultras sont partisans d’un retour à l’Ancien Régime > [!accord] Page 28 Le cœur du texte est bien entendu l’analyse du concept de liberté. Constant montre que le terme recouvre deux réalités, deux conceptions différentes selon l’époque à laquelle il est employé. Autrefois entendue comme participation à la vie de la cité, comme exercice concret de la souveraineté, la liberté est devenue synonyme d’une indépendance certaine de l’individu vis-à-vis de la société. On passe de la sphère publique à la sphère privée. Autrement dit, alors que pour les Anciens la liberté était comprise comme la capacité d’un individu à participer à la vie publique de la collectivité (en prenant part aux votes, aux décisions, à l’établissement des lois, etc.), et l’obligation de se soumettre à elle, pour les Modernes, il s’agit bien plutôt de la possibilité de jouir de droits garantis à l’individu. La modernité peut ainsi être entendue comme la construction progressive, puis la défense, de cette sphère privée. Nous lisons ainsi : « Nous ne pouvons plus jouir de la liberté des Anciens, qui se composait de la participation active et constante au pouvoir collectif. Notre liberté à nous doit se composer de la jouissance paisible de l’indépendance privée. » > > [!cite] Note > y a presque une douille en mode, l'idée même de liberté moderne finalement amène a moins d'action politique. car le temps consacré au plaisir individuel est un temps non mit dans la politique et l'action d'acte commun. c'est par ce temps libéré qu'un pouvoir peut s'installer tranquillement au sein des institutions > [!accord] Page 29 Cette mutation radicale n’est pas anodine sur le plan politique. Constant prend acte de la Révolution, de la transformation économique qu’il a pu observer en Angleterre à la fin du xviiie siècle. Premièrement, cette évolution est le signe d’une modification majeure des cadres politiques au sein desquels les individus évoluent : les États sont plus vastes et plus peuplés (ce qui a pour conséquence que chaque individu y a moins de poids), ils développent le commerce (ce qui pousse notamment à l’individualisme), et l’esclavage disparaît (laissant moins de place au loisir et à la participation à la vie de la cité). Et deuxièmement, il faut connaître l’envers de chacun des deux sens du mot « liberté », le prix à payer de chacun des régimes qui en découlent. Les Anciens devaient accepter un effacement de l’individu au profit du corps social (la volonté de chacun pouvant être contrainte par l’autorité collective). Pour les Modernes, c’est le phénomène inverse qui se produit : il consiste en un repli sur soi qui s’accompagne d’une perte de la souveraineté, dont l’exercice n’est plus réellement sensible pour chacun. Alors que seul comptait l’exercice d’une liberté politique qui risquait de se faire aux dépens de la liberté individuelle, c’est la liberté individuelle qui, à l’époque moderne, semble mettre en péril la liberté politique > [!information] Page 29 Le problème vient du fait que ces opinions du passé, devenues fausses, continuent à apparaître dignes de foi à beaucoup. Constant dénonce le mésusage qui a été fait par quelques-uns des plus grands penseurs politiques ([[Jean-Jacques Rousseau|Rousseau]], Mably, Montesquieu, etc.) de la référence aux régimes de l’Antiquité et à leurs institutions. Plus généralement, selon lui, les dérives graves de la Révolution française trouvent leur explication dans le fait d’avoir voulu affirmer, comme chez les Anciens, que « tout devait encore céder devant la volonté collective > [!accord] Page 30 Le propos de [[Benjamin Constant]] doit être entendu comme une mise en lumière d’une évolution historique irréversible qui appelle un nouveau projet politique. Les ultras peuvent bien s’y opposer, le nouveau sens de la liberté est acquis et il n’est plus possible de revenir en arrière ; il sait qu’il se produira une adaptation, que l’on pensera de nouveaux modes de gouvernement capables d’intégrer ce nouveau régime de liberté individuelle sans pour autant évacuer les citoyens de la participation à la vie politique. C’est tout le sens de cette phrase : « Que le pouvoir s’y résigne donc : il nous faut de la liberté, et nous l’aurons, mais comme la liberté qu’il nous faut est différente de celle des Anciens, il faut à cette liberté une autre organisation que celle qui pourrait convenir à la liberté antique. » > [!accord] Page 31 Au final, c’est peut-être sur la question de la visée de l’État que ce discours de Constant laisse le plus d’interrogations en suspens. Tout particulièrement, il est étrange de voir Constant, ardent défenseur de la liberté individuelle contre toutes les dérives absolutistes, achever son texte en définissant la visée des institutions comme étant « l’éducation morale des citoyens ». Et, à ce titre, l’ensemble du dernier paragraphe de l’essai semble essayer de concilier l’inconciliable : l’État devrait permettre l’élévation morale des citoyens et les engager à participer à la vie politique, tout en veillant soigneusement à ménager leur indépendance. Comment le comprendre ? Faut-il y voir un retour de l’idéal antique ? Cette remarque de Constant se fonde assurément sur une double conviction politique et métaphysique. Sur le plan politique d’abord, les institutions étant là pour garantir la sphère privée, il faut bien que les citoyens réalisent la nécessité de la pratique politique. Sur le plan métaphysique surtout, ce paragraphe peut être lu comme la défense d’une certaine vision de l’homme, appelé à ne pas se contenter de ses aspirations individuelles, privées, ou égoïstes