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Auteur : [[Domenico Losurdo]]
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[Calibre](calibre://view-book/Calibre/XXX/epub)
Temps de lecture : 4 heures et 23 minutes
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# Note
## Une série de questions embarrassantes
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Sauf que Calhoun, dédaignant par ailleurs les demi-mesures et la timidité ou les craintes de ceux qui se bornent à l’accepter comme un « mal » nécessaire, déclare, au contraire, que l’esclavage est « un bien positif » auquel la civilisation ne peut en aucun cas renoncer. Bien sûr, il ne cesse de dénoncer l’intolérance et l’esprit de croisade, mais non pas pour remettre en cause l’asservissement des Noirs ou la chasse impitoyable aux esclaves fugitifs ; il s’agit, toujours et seulement, de stigmatiser les abolitionnistes, ces « fanatiques aveugles5 », qui considèrent que c’est « leur obligation la plus sacrée de concentrer tous leurs efforts pour détruire » l’esclavage, forme de propriété légitime et garantie par la Constitution
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Bien entendu, les Noirs ne font pas partie des minorités défendues avec tant de conviction et de science juridique. La tolérance et l’esprit de compromis semblent même ici se retourner en leur contraire : si le fanatisme réussissait vraiment à mener à terme son projet fou d’abolition de l’esclavage, cela entraînerait l’« anéantissement de l’une ou de l’autre race7 ». Vu les rapports de force concrets existant alors aux États-Unis, il n’était pas difficile d’imaginer laquelle des deux aurait succombé : les Noirs ne pouvaient survivre qu’en étant esclaves.
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Alors, Calhoun est-il libéral ? Lord Acton, figure de premier plan du libéralisme de la seconde moitié du XIXe siècle, conseiller et ami de William E. Gladstone, l’un des personnages les plus influents de l’Angleterre d’alors, n’a aucun doute à ce sujet : Calhoun est un champion de la lutte contre l’absolutisme sous toutes ses formes, y compris l’« absolutisme démocratique » ; les arguments qu’il utilise sont la « véritable perfection de la vérité politique ». Bref, on a affaire à l’un des grands auteurs et des grands esprits de la tradition et du panthéon libéraux
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De nos jours, même si c’est avec moins d’emphase, beaucoup semblent répondre par l’affirmative à la question que nous nous sommes posée, et célèbrent Calhoun comme un « individualiste distingué9 », comme un champion de la « défense des droits de la minorité contre les abus d’une majorité encline à la prévarication10 », ou comme un théoricien du sens de la mesure et de l’autolimitation qui doit être l’apanage de la majorité11. Une maison d’édition américaine n’a pas hésité à republier, selon une approche néolibérale, des « Classiques de la Liberté » parmi lesquels figure bien ce grand homme d’État, idéologue du Sud esclavagiste
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La question que nous nous sommes posée ne vient pas seulement de la reconstitution de l’histoire des États-Unis ; de très prestigieux chercheurs de la Révolution française, dont l’orientation libérale ne fait aucun doute, n’hésitent pas à définir comme « libéraux » ces personnalités et ces cercles qui auraient le mérite de s’être opposés à la dérive jacobine, mais qui se sont par ailleurs fermement engagés dans la défense de l’esclavage colonial. Il s’agit de Pierre-Victor Malouet et des membres du club Massiac, qui « possédaient [tous] des plantations et des esclaves13 ». Peut-on donc être à la fois libéral et esclavagiste ? John S. Mill ne le pense pas, à en juger du moins par la polémique qu’il a menée contre « ceux qui passaient pour » des libéraux anglais (parmi lesquels entrent peut-être Acton et Gladstone) et qui, au cours de la guerre de Sécession, se rangeaient massivement « dans le camp des partisans forcenés des sudistes », ou, tout au moins, gardaient une attitude froide et malveillante vis-à-vis de l’Union et de Lincoln
> [!accord] Page 18
Nous voilà face à un dilemme : si, à l’interrogation formulée ici (Calhoun est-il oui ou non libéral ?), nous répondons par l’affirmative, la traditionnelle (et édifiante) présentation du libéralisme comme pensée et volition de la liberté s’effondre. Si, au contraire, nous répondons par la négative, nous nous trouvons devant une nouvelle difficulté et une nouvelle question, non moins embarrassante que la première : pourquoi donc devrions-nous continuer à faire de John Locke le digne père du libéralisme ? Calhoun, certes, parle de l’esclavage des Noirs comme d’un « bien positif », mais, bien qu’il n’utilise pas un langage aussi choquant, le philosophe anglais, dont par ailleurs l’auteur américain se réclame explicitement, considère lui aussi que l’esclavage dans les colonies va de soi et qu’il est incontestable ; Locke en personne contribue, en Caroline, à la mise en forme juridique de cette institution. Il participe à la rédaction de la règle constitutionnelle selon laquelle « tout citoyen libre de la Caroline exerce un pouvoir et une autorité sans limites sur ses esclaves noirs, quelles que soient les opinions de ceux-ci ou leur religion15 ».
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Cela ne l’empêche pas, par ailleurs, de stigmatiser avec des mots enflammés l’« esclavage » politique que la monarchie absolue voudrait imposer17 ; de même, pour Calhoun, la théorisation de l’esclavage noir comme « bien positif » va de pair avec la mise en garde contre une concentration des pouvoirs qui risque de transformer les « gouvernés » en « esclaves des gouvernants »18. Certes, l’homme d’État américain possède des esclaves, mais le philosophe anglais a lui aussi beaucoup investi dans la traite des Noirs19. En fait, la position du second se révèle même encore plus compromettante : que ce soit un bien ou un mal, dans le Sud esclavagiste, dont le premier est l’interprète, il n’y avait plus de place pour la déportation des Noirs d’Afrique, lors de terribles voyages où nombre d’entre eux étaient condamnés à mourir avant même de débarquer.
> [!information] Page 19
Cherchons-nous à faire jouer la distance temporelle pour différencier la position des deux auteurs comparés ici et n’exclure que Calhoun de la tradition libérale, lui qui continue à justifier ou à célébrer, en plein XIXe siècle, l’institution de l’esclavage ? L’homme d’État du Sud aurait réagi avec indignation à cette différence de traitement, lui qui, en se référant au philosophe libéral anglais, aurait peut-être confirmé, dans un langage presque identique, la thèse qu’il avait formulée à propos de George Washington : « Il était l’un des nôtres, un propriétaire d’esclaves et un planteur20. »
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Contemporain de Calhoun, Francis Lieber est l’un des intellectuels les plus éminents de son temps. Salué parfois comme une sorte de Montesquieu redivivus, en relation épistolaire fondée sur l’estime avec Tocqueville, il est certes critique par rapport à l’institution de l’esclavage mais il reste très prudent : il souhaite que celle-ci disparaisse et se transforme peu à peu en servitude ou semi-servitude, et ceci à l’initiative des États esclavagistes, dont le droit à l’autogouvernement est absolument indiscutable. C’est pourquoi Lieber est admiré, y compris dans le Sud, d’autant plus que lui aussi, même si c’est d’une façon très modeste, possède et parfois loue des esclaves, hommes ou femmes. Quand l’une d’elles meurt, à cause d’une mystérieuse grossesse suivie d’un avortement, il note dans son journal la douloureuse perte financière ainsi subie : « au moins mille dollars – le dur travail d’une année21 ». Il doit faire de nouvelles et pénibles économies pour remplacer l’esclave défunte ; en effet, Lieber, contrairement à Calhoun, n’est pas un planteur et ne vit pas de ses rentes : c’est un professeur d’université qui recourt à des esclaves avant tout comme domestiques. Cela nous autorise-t-il à inclure le premier plutôt que le second dans la tradition libérale ? En tout cas, la distance temporelle ne joue ici aucun rôle.
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Prenons maintenant un contemporain de Locke. Andrew Fletcher est un « champion de la liberté » et, en même temps, un « champion de l’esclavage »22. Sur le plan politique, il se déclare « républicain par principe23 » et, sur le plan culturel, c’est « un prophète écossais des Lumières24 » ; il fuit lui aussi en Hollande après avoir été mêlé à la conspiration antijacobine et anti-absolutiste, exactement comme Locke, avec lequel il est d’ailleurs en relation épistolaire25. La renommée de Fletcher franchit même l’Atlantique : Jefferson le définit comme un « patriote », auquel revient le mérite d’avoir exprimé les « principes politiques » appartenant aux « passages les plus purs de la Constitution britannique », ceux qui se sont ensuite implantés et ont prospéré dans la libre Amérique26. Un contemporain et compatriote de Fletcher, James Burgh, qui exprime des positions très semblables aux siennes, jouit lui aussi de l’estime des milieux républicains à la Jefferson27 et il est cité favorablement par Thomas Paine, dans l’opuscule le plus célèbre de la Révolution américaine (Common Sense28).
> [!accord] Page 20
Fletcher et Burgh sont aujourd’hui presque oubliés et personne ne semble vouloir les compter parmi les représentants de la tradition libérale. Le fait est que, en soulignant la nécessité de l’esclavage, ils ne pensent pas, avant tout, aux Noirs des colonies, mais aux « vagabonds », aux mendiants, à la racaille oisive et irrécupérable de la métropole. Devons-nous pour cette raison les considérer comme illibéraux ? Dans ce cas, ce qui distinguerait les libéraux de ceux qui ne le sont pas, ce ne serait pas la condamnation de l’institution de l’esclavage mais seulement la discrimination négative frappant les peuples d’origine coloniale.
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L’Angleterre libérale nous présente un cas encore différent. Francis Hutcheson, dont la philosophie morale a une certaine importance (il est l’« inoubliable » maître d’Adam Smith29), exprime, d’une part, des critiques et des réserves par rapport à l’esclavage auquel les Noirs sont soumis sans distinction et souligne, de l’autre, que, surtout quand il s’agit des « niveaux les plus humbles » de la société, l’esclavage peut être une « punition utile » ; il doit être le « châtiment normal pour ces vagabonds paresseux qui, même après avoir été justement réprimandés et soumis à un esclavage temporaire, n’arrivent pas à s’entretenir eux-mêmes ni à entretenir leurs familles par un travail utile »30. Voilà un auteur qui, bien qu’il soit gêné par l’esclavage héréditaire et racial, revendique une sorte d’esclavage pénal pour ceux qui, indépendamment de la couleur de leur peau, devraient être déclarés coupables de vagabondage.
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Mill, nous l’avons vu, prend position en faveur de l’Union. Il condamne « ceux qui passent pour libéraux » et qui crient au scandale à cause de l’énergie avec laquelle l’Union mène la guerre contre le Sud, et tient à l’œil ceux qui, au Nord même, ont tendance à soutenir la sécession esclavagiste. Nous verrons pourtant que, quand il se tourne vers les colonies, le libéral anglais justifie le « despotisme » de l’Occident exercé sur les « races » encore « mineures », tenues d’observer une « obéissance absolue » de façon à pouvoir être conduites sur la voie du progrès. Cette formulation n’aurait pas déplu à Calhoun, qui légitime l’esclavage en faisant référence lui aussi à l’arriération des populations « mineures » d’origine africaine : c’est en Amérique seulement, et grâce aux soins paternels des maîtres blancs, que la « race noire » réussit à progresser et à passer de sa condition initiale, « basse, dégradée et sauvage », à une nouvelle « condition relativement civilisée »
> [!accord] Page 23
Mais c’est aussi l’opinion de Calhoun, pour qui l’esclavage est un moyen incontournable si l’on veut arriver à civiliser les Noirs. Certes, à la différence de l’esclavage éternel auquel, selon le théoricien et homme politique américain, les Noirs doivent être soumis, la dictature pédagogique dont parle Mill est vouée à disparaître dans le futur, bien que ce futur soit lointain et problématique. Le revers de la médaille, c’est que, pourtant, ce n’est plus un groupe ethnique particulier (le petit morceau d’Afrique placé au cœur des États-Unis) qui est explicitement soumis à cette condition de non-liberté, mais l’ensemble des peuples peu à peu envahis par l’expansion coloniale de l’Occident, et contraints de subir le « despotisme » politique et des formes de travail servile ou semi-servile. Cette exigence d’« obéissance absolue » de l’immense majorité de l’humanité, pour un temps indéternimé, est-elle cmpatible avec la profession de foi libérale, ou est-elle le synonyme de la position de « ceux qui passent pour libéraux » ?
## La révolution américaine et la révélation d’une vérité embarrassante
> [!accord] Page 23
Il est désormais clair que c’est avant tout le problème de l’esclavage qui divise les auteurs cités jusqu’à présent. D’une façon ou d’une autre, ils renvoient tous, soit à l’Angleterre issue de la Glorieuse Révolution, soit aux États-Unis. Il s’agit de deux pays qui, pendant environ un siècle, n’ont formé qu’un seul État et ont constitué, pour ainsi dire, un seul parti politique. Avant la crise qui mène à la révolution américaine, les Anglais, de part et d’autre de l’Atlantique, se sentent les sujets ou les fiers citoyens d’un « royaume, le seul peut-être dans l’univers, où la liberté civile est l’unique point de vue, et le but final de la Constitution34 ». C’est Blackstone qui s’exprime ainsi. Pour confirmer sa thèse, il renvoie à Montesquieu, qui parle de l’Angleterre comme d’« une nation […] qui a pour objet direct de sa Constitution la liberté politique35 ».
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C’est avec cette idéologie que l’Empire britannique fait la guerre de Sept Ans. Les colons anglais d’Amérique sont ceux qui l’interprètent le plus résolument comme le combat entre les « partisans de la liberté du monde », les Britanniques, les « fils de la noble liberté » ou les défenseurs du protestantisme, et la France, « cruelle et oppressive », despotique sur le plan politique et disciple, sur le plan religieux, de la « bigoterie romaine » et du papisme. C’est le moment où même les sujets de la Couronne anglaise déplacés outre-Atlantique aiment répéter avec Locke que l’« esclavage » est « directement contraire au tempérament généreux, au courage de notre nation ». Il est absolument impensable pour un « Anglais »39. Les Français auraient voulu réduire les colons américains à un « asservissement esclavagiste » ; heureusement, la Grande-Bretagne, « la reine des nations, le grand soutien de la liberté, le fléau de l’oppression et de la tyrannie40 », a réussi à déjouer cette tentative.
> [!accord] Page 25
Largement incontesté dans des pays comme l’Espagne ou la Russie, l’esclavage « prend dans tous les terrains », excepté le terrain anglais. Il est alors absurde de vouloir faire plier les colons rebelles par la force : « Un Anglais est la personne au monde la moins capable de chercher à convaincre un autre Anglais de se soumettre à l’esclavage41. »
L’esclavage en question est bien sûr l’esclavage dont se rend responsable le monarque absolu. L’autre, celui qui enchaîne les Noirs, est ici passé sous silence. Alors que la révolution devient inévitable, ou plutôt la « guerre civile » et sa cohorte d’« horreurs »42, comme préfèrent le dire les loyalistes et même les hommes politiques anglais favorables au compromis et au maintien de l’unité de la « nation » et de la « race » anglaises43, le tableau change sensiblement. Mais le lien de continuité est clair.
> [!information] Page 25
Chacune des deux parties adverses accuse l’autre de vouloir réintroduire le despotisme, l’« esclavage » politique. Le réquisitoire des colons rebelles est bien connu : ils dénoncent sans relâche la tyrannie de la Couronne et du Parlement anglais, leur projet fou de soumettre ceux qui résident en Amérique à une condition « de servitude perpétuelle et d’esclavage »44. Mais la réponse ne se fait pas attendre. En 1773 déjà, un loyaliste de New York lance un avertissement : jusqu’à présent « nous nous sommes protégés des attaques extérieures à notre liberté » (il se réfère à la guerre de Sept Ans), mais un danger bien plus insidieux est apparu, celui d’« être réduit en esclavage par des tyrans internes ». Toujours à New York, deux ans plus tard, un autre loyaliste le confirme : les rebelles veulent « nous mettre pire qu’en esclavage45 ».
> [!accord] Page 26
Les soi-disant champions de la liberté font d’un impôt décidé sans leur consentement explicite un synonyme de despotisme et d’esclavage, mais ils n’ont aucun scrupule à exercer le pouvoir le plus absolu et le plus arbitraire sur leurs esclaves. C’est un paradoxe : « Comment expliquer que les cris de douleur les plus forts en faveur de la liberté, nous les entendions s’élever des chasseurs de nègres ? » se demande Samuel Johnson. Ceux qui, outre-Atlantique, cherchent à s’opposer à la sécession, ironisent de même. Thomas Hutchinson, gouverneur royal du Massachusetts, reprochera aux rebelles leur incohérence et leur hypocrisie : ils refusent aux Africains, de la façon la plus radicale, ces droits que pourtant ils proclament être « absolument inaliénables »
> [!accord] Page 26
Un loyaliste américain (Jonathan Boucher), réfugié plus tard en Angleterre, lui fait écho : en se rappelant les événements qui l’avaient contraint à l’exil, il observe : « Les plus bruyants avocats de la liberté étaient les maîtres d’esclaves les plus durs et les plus méchants48. »
> [!accord] Page 27
Ce ne sont pas seulement les personnalités les plus directement impliquées dans la polémique et dans la lutte politique qui s’expriment aussi rudement ; l’intervention de John Millar, défenseur de premier plan des Lumières écossaises, est particulièrement incisive :
« Il est étrange que les mêmes individus qui parlent avec un style raffiné de liberté politique et qui considèrent comme l’un des droits inaliénables de l’humanité le droit d’imposer des taxes, n’aient aucun scrupule à réduire une grande partie des créatures semblables à eux dans des conditions telles qu’elles sont non seulement privées de la propriété, mais aussi de presque tous les droits. Le hasard n’a peut-être pas produit une situation plus capable que celle-ci de ridiculiser une hypothèse libérale ou de montrer combien peu la conduite des hommes est, au fond, orientée par quelque principe philosophique49. »
> [!accord] Page 27
Millar est un disciple d’Adam Smith. Le maître lui aussi semble voir les choses de la même façon. Lorsqu’il déclare préférer le « gouvernement despotique », capable d’effacer l’infamie de l’esclavage, au « gouvernement libre », contrôlé par les propriétaires d’esclaves, il fait explicitement référence à l’Amérique. Retranscrit en termes immédiatement politiques, le discours du grand économiste donne ceci : le despotisme que l’on reproche à la Couronne est quand même préférable à la liberté revendiquée par les propriétaires d’esclaves, dont seule bénéficie une classe réduite de planteurs et de maîtres absolus.
> [!information] Page 28
Les accusés réagissent à leur tour en reprochant à l’Angleterre son hypocrisie : elle se vante de sa vertu et de son amour pour la liberté, mais qui a encouragé et continue à encourager la traite des Noirs ? Et qui transporte et vend les esclaves ? C’est Franklin51 qui raisonne ainsi, en agitant un thème qui deviendra ensuite central dans le projet initial de la Déclaration d’indépendance élaboré par Jefferson. Voici comment, dans la version originelle de ce document solennel, l’Angleterre libérale issue de la Glorieuse Révolution et George III sont mis en accusation. Celui-ci
« a entrepris une guerre cruelle contre le genre humain lui-même, en violant les droits les plus sacrés à la vie et à la liberté des personnes d’un peuple lointain qui ne l’avait jamais offensé, en le faisant prisonnier et en le transportant dans un autre hémisphère en tant qu’esclave, ou en l’envoyant, pendant le transfert, au-devant d’une mort sordide. Cette guerre de pirate, honte des puissances infidèles, est la guerre du roi CHRÉTIEN de Grande-Bretagne. Décidé à garder ouvert un marché où se vendent et s’achètent des HOMMES, il a prostitué son droit de veto en réprimant toute tentative législative qui aurait interdit ou limité cet exécrable commerce52 ».
## Le rôle de l’esclavage de part et d’autre de l’Atlantique
> [!information] Page 29
La Virginie a joué un rôle de premier plan dans la révolution américaine. C’est là que se trouvent 40 % des esclaves du pays, mais c’est de là aussi que viennent la majeure partie des acteurs de la révolte qui a éclaté au nom de la liberté. Pendant trente-deux des trente-six premières années de la vie des États-Unis, ce sont des propriétaires d’esclaves, justement originaires de la Virginie, qui ont occupé le poste de Président. C’est cette colonie (ou cet État) fondée sur l’esclavage qui a fourni au pays ses hommes d’État les plus illustres ; il suffit de penser à George Washington (grand dirigeant militaire et politique de la révolte anti-anglaise), à James Madison et Thomas Jefferson (respectivement auteurs de la Déclaration d’indépendance et de la Constitution fédérale de 1787), tous trois propriétaires d’esclaves
> [!information] Page 30
Ajoutons que le rôle que jouent le commerce et l’exploitation des esclaves dans l’économie du pays est considérable. « Le Liverpool Courier du 22 août 1832 calculait que les 3/4 du café britannique, les 15/16 de son coton, les 22/23 de son sucre et les 34/35 de son tabac étaient produits par l’esclavage58. » Plus généralement, il faut se rappeler la franchise du jugement de deux témoins anglais du XVIIIe siècle. Le premier, Joshua Gee, reconnaît : « Le magnifique accroissement de notre Trésor provient surtout du travail des Nègres dans les plantations59. » Le second, Malachy Postlethwayt, engagé dans la défense du rôle de la Royal African Company, la société qui gère la traite des esclaves, est encore plus clair : « Le commerce des nègres et les conséquences naturelles qui en découlent peuvent être justement évalués comme une inépuisable source de richesse et de puissance navale pour cette nation » ; ils sont « le principe premier et le fondement de tout le reste, le ressort principal qui met en mouvement toutes les roues »60. L’Empire britannique dans son ensemble n’est rien d’autre qu’« une magnifique superstructure » de ce commerce61. Enfin, le poids politique de l’institution de l’esclavage, même s’il est évidemment inférieur à celui qu’il exerce dans les colonies américaines, n’est certainement pas négligeable en Angleterre : deux ou trois douzaines de membres ayant des intérêts dans les Indes occidentales siègent au Parlement en 179062.
## Hollande, Angleterre, Amérique
> [!information] Page 32
Si, avant de se constituer en État indépendant, les colonies rebelles d’Amérique font partie de l’Empire anglais, celui-ci ne devient libéral qu’à partir de l’accès au trône de Guillaume III d’Orange, venu tout droit de Hollande. D’autre part, si Locke, avec son projet de Constitution de la Caroline, se réfère à l’Amérique, c’est en Hollande, qui est à ce moment-là le « centre de la conspiration » contre l’absolutisme Stuart66, qu’il écrit sa (première) Lettre sur la tolérance, et c’est aussi en Hollande que naît Bernard de Mandeville, qui est sans aucun doute l’une des figures les plus importantes du premier libéralisme.
> [!information] Page 32
On ne doit pas perdre de vue le fait que les Provinces-Unies, nées de la lutte contre l’Espagne de Philipe II, se sont dotées d’une organisation de type libéral un siècle avant l’Angleterre. C’est un pays qui, même du point de vue socio-économique, s’est vraiment débarrassé de l’Ancien Régime : il jouit, au XVIIIe siècle, d’un revenu per capita qui est une fois et demie celui de l’Angleterre. Si, en Angleterre, 60 % de la population travaillent dans l’agriculture, en Hollande, la proportion n’est que de 40 %. La structure du pouvoir est elle aussi très significative : dans un pays qui est sorti victorieux du conflit contre Philippe II, il s’agit d’« une oligarchie bourgeoise qui a rompu décisivement avec l’ethos de l’aristocratie terrienne67 ». Ce sont ces bourgeois éclairés et tolérants, libéraux, qui se lancent dans l’expansion coloniale ; et, à cette époque, la traite des Noirs en fait pleinement partie :
« Ce sont les Hollandais qui inaugurèrent le commerce d’esclaves à grande échelle, pour alimenter les plantations sucrières : après qu’ils eurent perdu les plantations, ils essayèrent de se maintenir comme marchands d’esclaves, mais, après 1675, ils durent céder la première place à la Royal African Company anglaise, qui venait d’être fondée68. »
> [!accord] Page 33
Nous retrouvons le paradoxe que nous avons déjà rencontré dans la relation entre l’Angleterre et les États-Unis. Jusqu’au milieu du XVIIe siècle, le pays qui est en position dominante pour le « trafic des esclaves »71 est celui où s’est déroulé le prologue des révolutions libérales qui ont suivi, c’est-à-dire la Hollande : « Au début du XVIIIe siècle, toutes ses possessions sont [encore] fondées sur l’esclavage ou sur le travail forcé72. » Si elle est, d’un côté, synonyme de liberté, la Hollande est, de l’autre, à cette époque-là, synonyme d’esclavage, et d’un esclavage particulièrement horrible. Dans le Candide de Voltaire, ce qui porte un coup très dur à l’optimisme du personnage principal, c’est la rencontre au Surinam (« appartenante aux Hollandais ») avec un esclave noir, réduit à un « état horrible » par un patron hollandais.
> [!information] Page 34
Pour ce qui est de la Hollande proprement dite, les états généraux qui s’y tiennent en 1791 déclarent formellement que la traite des Noirs est essentielle au développement de la prospérité et du commerce des colonies. À la même époque, se démarquant ainsi nettement de l’Angleterre, la Hollande reconnaît aux propriétaires d’esclaves le droit de transporter et de déposer leur marchandise humaine dans la mère patrie avant de retourner dans les colonies. Il faut enfin se souvenir que la Hollande n’abolit l’esclavage dans ses colonies qu’en 1863, au moment où la Confédération sécessionniste et esclavagiste du sud des États-Unis s’achemine vers la défaite
## Irlandais, Indiens et habitants de Java
> [!information] Page 35
En réalité, la polémique commence bien avant, après la Proclamation de la Couronne qui, en 1763, cherche à arrêter ou à contenir l’expansion des Blancs à l’ouest des monts Alleghanys. Cette mesure ne plaît ni aux colons ni à George Washington, qui la considère comme « un expédient temporaire » voué à être rapidement dépassé, mais dont il ne faut même pas tenir compte dans l’immédiat : celui qui « néglige la présente opportunité d’aller à la chasse à la bonne terre80 » est un idiot. Le futur Président des États-Unis ne fait pas partie de ces « idiots ». Si, d’un côté, en tant que nouveau Président, il déclare dans ses discours officiels vouloir apporter les « bénédictions de la civilisation » et la « félicité » à « une race non éclairée »81, de l’autre, dans sa correspondance privée, il assimile les Peaux-Rouges à des « sauvages » et à des « bêtes féroces ». Vu la situation, la prétention de la Couronne anglaise à bloquer l’expansion des colons, expansion qui au contraire – proclame Washington dans une lettre de 1783 – contraindra le « Sauvage à se retirer comme un loup82 », se révèle absurde et finalement immorale.
> [!accord] Page 35
Franklin, sur ce sujet, se montre encore plus sévère et, dans ses Mémoires, il observe : « Si la Providence a le dessein d’exterminer ces sauvages pour faire place aux hommes qui cultivent la terre, il n’est pas sans vraisemblance que le rhum est le moyen qu’elle a choisi ; il a déjà détruit toutes les tribus qui habitaient autrefois les côtes83. » La décimation, ou la destruction, d’un peuple qui adore le « Démon84 » entre dans une sorte de plan eugénique d’inspiration divine. La déshumanisation des Peaux-Rouges est aussi admise par ceux qui, en Angleterre, se prononcent pour la conciliation avec les rebelles.
> [!information] Page 36
La cruauté exercée aux dépens des Indiens renvoie à ces mêmes milieux : c’est parfois avec une vraie ferveur religieuse qu’on les tue et qu’on se procure leurs scalps ; ils deviennent même la cible de ceux qui s’entraînent à tirer. Certes, on les traite comme d’infâmes sauvages mais, objecte Jonathan Boucher, « nos ancêtres paraissaient [encore plus sauvages] à Jules César ou à Agricola86 ». Nous savons que Paine accusait le gouvernement de Londres de chercher à s’allier avec les égorgeurs indiens. En réalité – c’est un commandant anglais en 1783 qui fait cette mise en garde –, ce sont justement les colons anglais, désormais victorieux, qui « se préparent à égorger les Indiens ». Le comportement des vainqueurs – ajoute un autre personnage officiel – est « humainement choquant »87. Cette polémique s’éternise. À la fin du XIXe siècle, un historien descendant d’une famille de loyalistes réfugiés au Canada raisonne ainsi : les rebelles ne prétendaient-ils pas être les descendants de ceux qui avaient abordé en Amérique pour fuir l’intolérance et être fidèles à la cause de la liberté ? En réalité, en prenant à rebours la politique de la Couronne anglaise qui visait la conversion, les puritains avaient donné le signal de départ du massacre des Peaux-Rouges, assimilés « aux Cananéens et aux Amalécites », c’est-à-dire aux lignées vouées par l’Ancien Testament à être effacées de la surface de la terre.
> [!accord] Page 36
Il s’agit de « l’une des pages les plus noires de l’histoire coloniale anglaise », à laquelle succèdent pourtant, encore plus abjectes, celles écrites au cours de la révolution américaine, alors que les colons rebelles s’engageaient dans l’« extermination des six nations » peaux-rouges restées fidèles à l’Angleterre : « Par un ordre qui, nous le croyons, n’a pas de précédent dans les annales d’une nation civile, le Congrès ordonna la complète destruction de ce peuple en tant que nation […] y compris les femmes et les enfants88. »
> [!accord] Page 37
Jefferson n’a pas tort de comparer le traitement subi par les Peaux-Rouges à celui réservé aux Irlandais. Comme les puritains et les colons rebelles assimilent les Indiens aux « Amalécites », ce dont les accusent les loyalistes, de même les Irlandais sont comparés aux « Amalécites » voués à l’extermination, cette fois par les conquérants anglais90. La colonisation de l’Irlande, avec toutes ses horreurs, est le modèle de la colonisation ultérieure de l’Amérique du Nord91. Si l’Empire britannique dans son ensemble écrase avant tout les Irlandais et les Noirs92, les Indiens et les Noirs sont les principales victimes de l’expansionnisme territorial et commercial, d’abord des colonies anglaises d’Amérique, puis des États-Unis.
> [!accord] Page 38
On peut dire la même chose de la Hollande. Un haut fonctionnaire anglais, sir Thomas Raffles, qui, pendant quelque temps, à l’époque des guerres napoléoniennes, fut vice-gouverneur de Java, déclare que l’administration qui l’a précédé « offre un tableau indépassable de trahisons, de corruptions, d’assassinats et d’infamies ». Il est clair que la rivalité coloniale joue un rôle dans un tel jugement. Marx y fait également référence, mais il assimile, dans sa condamnation, l’« administration coloniale hollandaise » et l’administration anglaise. Voici ce qui concerne plus précisément la Hollande :
« Rien de plus caractéristique que leur système d’enlèvement des naturels à Célèbes, à l’effet de se procurer des esclaves pour Java. […] La jeunesse enlevée était enfouie dans les cachots secrets de Célèbes jusqu’à ce qu’on l’entassât sur les navires d’esclaves. “La seule ville de Macassar, par exemple, dit un rapport officiel, fourmille de prisons secrètes, toutes plus horribles les unes que les autres, remplies de malheureux, victimes de l’avidité et de la tyrannie, chargés de fers, violemment arrachés à leurs familles.” […] Partout où ils [les Hollandais] mettaient le pied, la dévastation et la dépopulation marquaient leur passage. Une province de Java, Banyuwangi, comptait en 1750 plus de 80 000 habitants. En 1811, elle n’en avait plus que 8 000. Voilà le doux commerce93. »
Une fois de plus, processus de mise en esclavage et pratiques génocidaires sont étroitement imbriqués.
## Grotius, Locke et les Pères fondateurs : une lecture comparée
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En plein XIXe siècle, les auteurs libéraux aiment opposer le triomphe bien organisé de la liberté qui s’est produit en Hollande, en Angleterre et aux États-Unis95 à l’interminable cycle révolutionnaire et au bonapartisme qui continuent de sévir en France. Il peut donc être utile de procéder à une rapide analyse comparée des textes et des auteurs chez qui les révolutions libérales de ces trois pays trouvent leur expression et leur consécration théorique.
> [!accord] Page 40
C’est cette idéologie qui préside à la conquête du Nouveau Monde. Le péché d’idolâtrie avait été le premier des arguments qui avaient poussé Sepúlveda à considérer comme « justes » la guerre contre les Indiens et leur mise en esclavage98. Et chez Grotius, avec la légitimation implicite des pratiques génocidaires à l’œuvre en Amérique, la justification explicite et insistante de l’esclavage apparaît clairement elle aussi. Celui-ci est parfois la punition d’un comportement délictueux. Les individus singuliers ne sont pas les seuls à devoir en répondre : « Les peuples aussi peuvent être réduits à un assujettissement public en punition d’un crime public99. » Les habitants de l’Amérique et de l’Afrique peuvent être mis en esclavage non seulement en tant que « rebelles » au roi de l’Univers, mais aussi en tant que vaincus d’une « guerre juste » (bellum justum) menée par une puissance européenne.
> [!accord] Page 41
Banni des conflits intra-européens, l’esclavage lié au droit de la guerre continue à être une réalité quand l’Europe chrétienne et civilisée affronte, dans une guerre « juste » par définition, les peuples coloniaux, barbares et païens. D’autre part, indépendamment de leur comportement concret, n’oublions pas la leçon d’un grand maître : « Selon ce qu’a dit Aristote, il y a des hommes naturellement esclaves, c’est-à-dire nés pour la servitude, de même, il y a des peuples dont le naturel est de savoir mieux obéir que gouverner103. » C’est une vérité que les textes sacrés confirment eux aussi : l’« apôtre Paul » appelle les individus et les peuples éventuellement réduits en esclavage « pour une cause légitime » à supporter sereinement leur condition et à ne s’y soustraire ni par la rébellion ni par la fuite
> [!accord] Page 41
En conclusion, Grotius, d’un côté, rend hommage au « peuple libre105 » qui, en Hollande, s’est servi de son droit de résistance pour se débarrasser du joug d’un prince despotique106, et, de l’autre, il justifie sans problème l’esclavage et même cette sorte de chasse aux « bêtes sauvages » menée en Amérique contre les Peaux-Rouges.
> [!accord] Page 41
Venons-en maintenant à la Glorieuse Révolution et à Locke. Les Deux Traités sur le gouvernement peuvent être considérés comme des moments essentiels de la préparation et de la consécration idéologique de cet événement qui marque la naissance de l’Angleterre libérale. Il s’agit de textes traversés en profondeur par le pathos de la liberté, par la condamnation du pouvoir absolu, par l’appel à l’insurrection contre ces méchants qui voudraient priver l’homme de sa liberté et le réduire en esclavage. Mais, de temps en temps, dans cet hymne à la liberté, on trouve des passages effrayants, dans lesquels rôde la légitimation de l’esclavage dans les colonies. Comme confirmation supplémentaire de la légitimité de cette institution, Grotius ajoute l’exemple des Germains qui, selon le témoignage de Tacite, « jouaient leur liberté sur un ultime coup de dé107 ».
> [!information] Page 41
Aux yeux de Locke, les « captifs pris dans une juste guerre » (du point de vue des vainqueurs) ont pour ainsi dire « mérité de perdre [forfeited] la vie, à laquelle ils n’ont plus de droit par conséquent, non plus aussi qu’à leur liberté » : ce sont des esclaves, et « le droit de nature les soumet à la domination absolue de leurs maîtres et à leur pouvoir arbitraire »
> [!information] Page 42
Ce raisonnement concerne jusqu’à présent les Noirs déportés d’Afrique. Mais le sort réservé aux Indiens n’est pas meilleur. Le philosophe libéral anglais, en tant qu’actionnaire de la Royal African Company, s’intéresse à la traite des esclaves, mais il s’intéresse aussi, en tant que secrétaire (dans les années 1673-1674) du Council of Trade and Plantations, à l’avancée expansionniste des colonies blanches. On a observé très justement que « [l]e fait que tant d’exemples choisis par Locke dans le Second Traité renvoient à l’Amérique montre que son intention était de fournir aux colons, pour lesquels il avait œuvré de tant d’autres façons, un argument puissant fondé sur la loi naturelle plutôt que sur les décrets législatifs pour justifier leurs déprédations109 ».
> [!information] Page 42
De façon répétée, le Second Traité fait référence au « Sauvage des Indes » (wild Indian) qui rôde, « insolent et nuisible », dans « les bois sauvages et les déserts en friche de l’Amérique »110. Ignorant le travail, qui seul donne droit à la propriété, et occupant une terre non rentable « faute de tout travail de mise en valeur », l’Indien habite des « territoires vacants et sans maître », in vacuis locis111. En plus du travail et de la propriété privée, les Indiens ignorent aussi l’argent. Ainsi, non seulement ils sont étrangers à la civilisation, mais ils « ne se sont pas [non plus] joints au reste de l’humanité112 ». Les hommes ne sont pas les seuls à condamner leur comportement ; il va sans dire que « Dieu [leur] command[e] de travailler » et d’accéder à la propriété privée, qu’Il ne peut pas accepter que le monde qu’Il a créé reste « toujours indivis et inculte »
> [!accord] Page 42
Comme il contrarie la marche de la civilisation en s’opposant par la violence à la mise en valeur par le travail des terres incultes qu’il occupe, l’Indien est tout à fait assimilable, comme tout criminel, aux « bêtes sauvages près de qui l’être humain ne connaît ni société ni sécurité » ; « on peut donc le détruire comme un lion, comme un tigre ». Locke ne cesse d’insister sur le droit qu’a chaque homme d’anéantir ceux qui se sont réduits au rang de « bêtes de proie », de « bêtes sauvages »114, au rang d’un « animal sauvage et rapace, qui menacerait son existence115 ».
Ces
> [!accord] Page 43
Locke parle des Irlandais, en révolte endémique et désespérée contre la spoliation et l’oppression exercées par les colons anglais, en termes méprisants, comme d’une population de « brigands118 ». Pour le reste, il confirme :
« Les hommes sont en effet portés à la compassion envers ceux qui souffrent ; ils croient qu’une religion est pure et que ses doctrines sont sincères si elle est capable de résister à l’épreuve de la persécution. Mais je pense qu’il en va tout autrement pour les catholiques ; on a moins pitié d’eux, car ils ne font que subir le traitement que mérite la cruauté reconnue de leurs propres principes et de leurs propres pratiques119. »
C’est cette mise en garde contre le sentiment de « compassion » qui montre qu’ici nous avons avant tout affaire à l’Irlande. Locke, semble-t-il, n’a aucune objection à propos de la répression impitoyable qui s’abat sur les Irlandais, dont le sort fait penser, bien sûr, à celui qui, outre-Atlantique, est réservé aux Peaux-Rouges.
> [!information] Page 43
À première vue, la Déclaration d’indépendance et la Constitution de 1787 semblent inspirées et pénétrées par un pathos universaliste de la liberté : « Tous les hommes ont été créés égaux » est le préambule solennel du premier document ; il est nécessaire « de sauvegarder pour nous-mêmes et pour nos descendants, le don de la liberté » est le préambule non moins solennel du second. Mais il suffit d’une lecture un peu plus attentive pour trouver, dès l’article I de la Constitution, une opposition entre les « hommes libres » et le « reste de la population » (other persons). Il s’agit bien entendu des esclaves, dont le nombre, réduit à trois cinquièmes, doit être pris en compte et ajouté à celui des « personnes libres » (free persons) pour le calcul du nombre de députés à la Chambre des représentants auquel ont droit les États où existe l’institution de l’esclavage.
> [!information] Page 44
Le rapport esclavagiste, s’il était auparavant caché parmi le « reste de la population » (celui qui n’est pas constitué de « personnes libres »), est maintenant pudiquement rangé sous la catégorie générale des « prestations de service ou de travail ». Chaque État particulier, sur la base des principes de l’autogouvernement, a le droit de le réguler comme bon lui semble, alors que l’obligation pour chaque État de restituer l’esclave fugitif est présentée comme l’obligation morale de garantir à un propriétaire légitime les « prestations » qui lui sont « dues ». Plus loin, avec une habileté linguistique témoignant de la même pudeur, la traite des Noirs devient « l’immigration ou l’introduction de ces personnes dont les statuts actuellement existants peuvent faire considérer l’admission comme acceptable ». Eh bien, la traite « ne pourra pas être interdite par le Congrès avant l’année 1808 » et, avant cette date, elle pourra n’être soumise qu’à une taxe très faible (« dix dollars par personne », c’est-à-dire par esclave). Les articles qui appellent l’Union dans son ensemble à « supprimer les insurrections » ou la « violence à l’intérieur de nos frontières », c’est-à-dire, avant tout, la révolte des esclaves, possible ou redoutée, dans tel ou tel État120, s’expriment d’une façon tout aussi elliptique.
> [!accord] Page 45
En passant de Grotius à Locke et à ces documents constitutifs de la révolution américaine, nous rencontrons un phénomène qui mérite réflexion : bien qu’elle soit considérée comme légitime dans les trois cas, l’institution de l’esclavage n’est théorisée et défendue sans aucune réticence que par l’auteur hollandais, qui vit à cheval entre le XVIe et le XVIIe siècle. Chez Locke, au contraire, du moins en ce qui concerne les Deux Traités du gouvernement, écrits et publiés à la veille de la Glorieuse Révolution, la légitimation de l’esclavage a tendance à se limiter exclusivement aux circonlocutions du discours qui célèbre la liberté anglaise. La réticence est à son comble dans les documents qui consacrent la fondation des États-Unis comme le chapitre le plus glorieux de l’histoire de la liberté.
> [!accord] Page 45
Les choses sont différentes en ce qui concerne les Indiens. Grotius, Locke ou Washington les traitent tous de « bêtes sauvages ». Un document comme la Déclaration d’indépendance fait preuve d’une prudence verbale qui s’adresse à l’opinion publique internationale et qui, comme nous le savons, ajoute aux crimes les plus graves de George III celui d’avoir excité les « impitoyables sauvages indiens » contre les colons rebelles. Il reste entendu que, dans les trois révolutions libérales, la revendication de la liberté, la justification de l’esclavagisme et la décimation (ou l’anéantissement) des barbares sont étroitement mêlées.
## L’historicisme vulgaire et l’occultation du paradoxe du libéralisme
> [!accord] Page 46
Mais peut-on alors considérer comme recevable la représentation habituelle qui fait de l’amour de la liberté en tant que telle la caractéristique de la tradition libérale ? Nous revenons à la question de départ : qu’est-ce que le libéralisme ? Alors que nous constatons la ruine de nos certitudes initiales, une maxime importante nous revient en mémoire : « Ce qui est bien connu en général est, pour cette raison qu’il est bien connu, non connu. Dans le processus de la connaissance, le moyen le plus commun de se tromper, soi et les autres, est de présupposer quelque chose comme connu et de l’accepter comme tel121. »
Parce qu’il met en crise une apologétique très répandue, l’enchevêtrement paradoxal sur lequel nous avons buté en reconstituant l’histoire des débuts du libéralisme est dérangeant. On comprend donc pourquoi on cherche à l’occulter. Au fond, c’est ainsi qu’ont procédé à leur époque Locke et surtout les colons américains rebelles, qui aimaient tendre un voile de silence, plus ou moins épais, autour de l’institution de l’esclavage.
> [!accord] Page 46
On peut arriver autrement au même résultat. Selon [[Hannah Arendt]], ce qui caractérise la révolution américaine, c’est le projet de réalisation d’un ordre politique fondé sur la liberté, alors que la persistance de l’esclavage noir renvoie à une tradition culturelle présente de façon homogène des deux côtés de l’Atlantique : « Cette indifférence, que nous avons du mal à comprendre, n’était pas propre aux Américains et ne peut donc pas être imputée ni à une dureté pariculière ni à des intérêts de classe. […] Pour les Européens, pas plus que pour les Américains, l’esclavage ne faisait partie de la question sociale122. »
> [!information] Page 46
En réalité, dans l’Europe de cette époque, la gêne par rapport à l’esclavage est si fortement ressentie que, assez souvent, des auteurs de premier plan, des deux côtés de l’Atlantique, commencent à s’y opposer nettement. Voyons ce qu’en dit Condorcet :
« L’Américain oublie que les nègres sont des hommes ; il n’a avec eux aucune relation morale ; ils ne sont pour lui qu’un objet de profit […] et tel est l’excès de son mépris stupide pour cette malheureuse espèce, que, revenu en Europe, il s’indigne de les voir vêtus comme des hommes et placés à côté de lui123. »
L’« Américain » qui fait ici l’objet d’une condamnation, c’est le colon d’outre-Atlantique, autant français qu’anglais. Millar, à son tour, en 1771, dénonce « cette choquante barbarie à laquelle sont fréquemment exposés les Noirs de nos colonies ». Heureusement, « la pratique de l’esclavage a été abolie d’une façon générale en Europe ». Là où elle subsiste, outre-Atlantique, cette pratique empoisonne toute la société : « Même des personnes du sexe faible, à une époque qui se distingue par son humanité et son éducation », agissent avec cruauté et sadisme124. C’est aussi l’opinion de Condorcet, qui fait remarquer que « la jeune Américaine assiste », et quelquefois même « préside », aux « supplices » atroces infligés aux esclaves noirs
> [!accord] Page 47
La thèse formulée par [[Hannah Arendt|Arendt]] peut même être inversée. À la fin du XVIIIe siècle, l’institution de l’esclavage commence à ne plus être présentable dans les salons où circulent les idées des philosophes et dans les églises influencées par les quakers ou par d’autres secteurs abolitionnistes du christianisme. Au moment même où la Convention de Philadelphie approuve la Constitution qui entérine l’esclavage-marchandise sur base raciale, un défenseur français de cette institution constate amèrement qu’il est isolé : « Cet empire si puissant de l’opinion publique […] offre déjà son appui à ceux qui attaquent en France et en Angleterre la servitude des Nègres et qui en poursuivent l’abolition ; les imputations les plus odieuses sont réservées à ceux qui oseraient avoir une opinion contraire126. »
^493253
> [!information] Page 47
Quelques années plus tard, un autre défenseur français de l’esclavage se plaint de ce que le « nigrophilisme » soit devenu « une bizarrerie à la mode », au point d’effacer le sens de la distance entre les deux races : « le sang africain ne coule que trop abondamment dans les veines des Parisiennes mêmes »
> [!accord] Page 47
Si l’on part du présupposé d’une « indifférence » générale, pendant ces années-là, au sort des esclaves noirs, on ne comprend rien à la révolution américaine. Le « dernier grand philosophe » qui justifie l’esclavage, Locke, est très contesté, et il est intéressant de noter qu’il est mis en état d’accusation en même temps que l’« actuelle rébellion américaine », dont il est considéré comme l’inspirateur
> [!accord] Page 48
Après avoir rapporté différentes citations du philosophe qui ne laissent aucun doute à ce sujet, Josiah Tucker commente : « Voilà le langage de l’humain monsieur Locke, le grand et glorieux champion des droits naturels et des libertés de l’humanité », voilà « ses vrais sentiments en ce qui concerne l’esclavage »129. De même, le loyaliste américain déjà cité, Boucher, condamne à la fois la sécession républicaine et la prétention de Locke à conférer à « tout homme libre de la Caroline » un pouvoir absolu et inconditionnel sur les esclaves de sa propriété
> [!approfondir] Page 48
Le fait est que, dès les débuts du débat sur le nouvel ordre constitutionnel – comme le fait remarquer un autre témoin –, « on avait honte d’utiliser le terme “esclave” qui était souvent remplacé par une circonlocution132 ». Ce sont les propriétaires d’esclaves – observe Condorcet en 1781 – qui font preuve de la plus grande absence de scrupules : ils sont « conduits par une fausse conscience », qui les rend imperméables aux « réclamations des défenseurs de l’humanité » et « les fait agir » non pas « contre leurs intérêts, mais pour leur avantage »133.
> [!accord] Page 48
Comme on le voit, contrairement à l’opinion d’[[Hannah Arendt]], la « domination de l’intérêt égoïste », et d’abord celui de ceux qui possèdent de grandes plantations et un nombre considérable d’esclaves, joue un rôle important, qui n’échappe pas aux observateurs de l’époque. [[Hannah Arendt]], en fait, finit par s’identifier, en dernière analyse, au point de vue des colons rebelles, qui gardaient bonne conscience en se considérant comme les champions de la cause de la liberté et en effaçant l’énormité que constituait l’esclavage par leurs ingénieux euphémismes : à ces euphémismes succède aujourd’hui l’explication « historiciste ».
## Expansion coloniale et renaissance de l’esclavage : les positions de Bodin, Grotius et Locke
> [!information] Page 49
Complètement fausse en ce qui concerne la révolution américaine, l’approche « historiciste » peut-elle être de quelque utilité pour expliquer les raisons du mélange de liberté et d’oppression qui se manifeste déjà dans les deux révolutions libérales précédentes ? Bien qu’étant contemporains, ayant vécu l’un et l’autre à cheval sur le XVIe et le XVIIe siècle, Hugo Grotius, d’un côté, et Jean Bodin, de l’autre, expriment des positions diamétralement opposées sur le sujet qui nous intéresse. Si le premier justifie l’esclavage en se réclamant soit de l’autorité de la Bible, soit de celle d’Aristote, le second réfute ces deux arguments. Après avoir observé que, dans le monde hébraïque, seuls les Gentils pouvaient être soumis à l’esclavage perpétuel, et que les chrétiens et les musulmans se conformaient à des règles et à des traditions analogues, Bodin conclut : « Les peuples des trois religions ont tranché la loi de Dieu par la moitié, pour le regard des esclaves », comme si l’interdiction de cette horrible institution ne concernait que les consanguins plutôt que l’humanité tout entière. S’il est possible d’établir une distinction parmi les trois religions monothéistes, elle est tout à l’avantage de l’islam, qui a su se répandre grâce à une courageuse politique d’émancipation
> [!information] Page 49
Bodin rejette aussi la thèse d’Aristote, reprise et même radicalisée par Grotius, selon laquelle il y aurait des hommes et des peuples esclaves par nature. À l’appui de cette thèse, on aime souvent évoquer le caractère universel de la diffusion, dans le temps et dans l’espace, de l’institution de l’esclavage ; mais, objecte l’auteur français, les révoltes d’esclaves sont tout aussi universellement répandues :
« Et quant à ce qu’on dit que la servitude n’eût pas duré si longuement si elle eût été contre nature : cela est bien vrai des choses naturelles, qui de leur propriété suivent l’ordonnance de Dieu immuable : mais ayant donné à l’homme le choix du bien et du mal, il contrevient le plus souvent à la défense, et choisit le pire contre la loi de Dieu et de nature. Et l’opinion dépravée en lui a tant de pouvoir, qu’elle passe en force de loi, qui a plus d’autorité que nature, de sorte qu’il n’y a si grande impiété, ni méchanceté, qui ne soit estimée et jugée vertu et piété135. »
> [!accord] Page 50
En bref, Grotius et Bodin sont contemporains. Si le premier parle au nom de la Hollande, libérale à sa façon, le second est un théoricien de la monarchie absolue. Mais c’est le second, et non le premier, qui remet en cause le pouvoir absolu que le maître exerce sur ses esclaves.
> [!information] Page 51
Il s’agit bien de réintroduction. Bodin, en effet, écrit une brève histoire de l’esclavage dans le monde ou, plus précisément, en Occident (et dans l’aire géographique que celui-ci dominait). Certes, cette institution était vraiment vitale dans l’Antiquité gréco-romaine. Au cours de la guerre de Sécession, pour condamner l’abolitionnisme, les théoriciens et les défenseurs de la cause du Sud se réclamaient encore de l’exemple et du modèle de cette magnifique civilisation. Bodin peint un tableau plutôt réaliste de l’Antiquité classique : elle était fondée sur l’asservissement d’un nombre d’hommes nettement supérieur à celui des citoyens libres ; elle vivait pourtant constamment dans une peur cauchemardesque de la révolte des esclaves et, au lieu de résoudre le problème, elle n’hésitait pas à recourir aux mesures les plus barbares, comme le confirme la mise à mort, à Sparte, « en une nuit », de 3 000 ilotes140. Plus tard, sous l’influence du christianisme, les choses semblent changer : « L’Europe fut affranchie d’esclaves depuis l’an 1250 environ », mais « si est-ce que nous la [la servitude] voyons aujourd’hui retourner ». L’expansion coloniale a été l’« occasion d’avoir renoué les servitudes par tout le monde » ; il y a un retour massif des esclaves et déjà le Portugal « en tient des haras comme de bêtes »
> [!accord] Page 51
Ainsi, bien loin d’avoir été écorné par les tentatives de l’historicisme vulgaire pour le faire disparaître, le paradoxe qui caractérise la révolution américaine et le premier libéralisme en général, non seulement demeure, mais il se précise : nous sommes en présence d’un mouvement politique qui inverse la tendance par rapport à des auteurs qui, déjà des siècles auparavant, avaient formulé une condamnation sans appel de l’institution de l’esclavage. Alors que Locke, le champion de la lutte contre l’absolutisme monarchique, justifie le pouvoir absolu du maître blanc sur l’esclave noir, c’est Bodin, le théoricien de l’absolutisme monarchique, qui condamne ce pouvoir.
> [!accord] Page 52
Si, dans l’analyse des relations que les trois révolutions libérales entretiennent, d’un côté, avec les Noirs, et, de l’autre, avec les Irlandais, les Indiens et les natifs, on part du présupposé d’un temps historique homogène, non traversé de fractures et coulant d’une façon unilinéaire, on se trompe. C’est chez Montaigne, nettement antérieur à Locke et à Washington, et contemporain de Grotius, que l’on trouve une réflexion autocritique mémorable sur l’expansion coloniale de l’Occident, que l’on chercherait en vain chez les premiers. Cette réflexion peut même être lue comme une critique, anticipée mais précise, de la position que prennent Grotius, Locke et Washington par rapport aux populations extra-européennes. En elles, il n’y a « rien de barbare et de sauvage » ; le fait est que « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ». On prend comme modèle son propre pays : « Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toute chose142. » En remontant encore un peu dans le temps, nous rencontrons Las Casas et sa critique des arguments avec lesquels on procédait à la déshumanisation des « barbares » indiens143 – arguments que l’on retrouve plus ou moins chez Grotius, Locke et Washington.
> [!information] Page 52
Ajoutons que ce n’est pas seulement en ce qui concerne les relations avec les peuples coloniaux que l’explication « historiciste » se révèle inconsistante. Si Fletcher, « républicain par principe », comme il se définit lui-même, membre du Parlement écossais et représentant du monde politique libéral issu de la Glorieuse Révolution, exige de « faire autant d’esclaves de tous ceux qui sont incapables de pourvoir à leur subsistance144 », Bodin condamne aussi l’esclavage pour les « vagabonds et cessionnaires145 ». Selon la remarque d’un grand historien, c’est « dans la période qui va de 1660 à 1670 » (c’est-à-dire pendant les décennies du développement du mouvement libéral) que se généralise en Angleterre, par rapport aux salariés et aux chômeurs, un comportement d’une dureté inouïe, « et dont on ne peut trouver aujourd’hui d’équivalent que dans le comportement des colons blancs moins honorable envers leur main-d’œuvre de couleur »
> [!information] Page 53
revenons à Bodin. Celui-ci met d’abord sur le compte de l’« avarice des marchands » le retour de l’esclavage dans le monde, puis il ajoute qu’il sera « bientôt rempli [d’esclaves] si les Princes n’y mettent bon ordre »147. Non seulement l’esclavage n’est pas un vestige du passé ni de l’arriération, mais son remède ne se trouve pas dans les nouvelles formes politiques et sociales (d’orientation libérale) qui sont en train d’émerger suite au développement économique et colonial ; il se trouve, au contraire, dans le pouvoir monarchique. C’est le raisonnement de Bodin, mais c’est aussi celui de Smith lui-même, deux siècles plus tard. Par ailleurs, quand il recommande de transformer les mendiants en esclaves, Fletcher polémique contre l’Église, à laquelle il reproche d’avoir défendu l’abolition de l’esclavage dans l’Antiquité classique et de s’opposer à sa réintroduction dans le monde moderne, ce qui favorise la paresse et l’instabilité des vagabonds
## Limitation du pouvoir et émergence d’un pouvoir absolu sans précédent
> [!accord] Page 61
Pour pouvoir expliquer ce paradoxe, il faut d’abord l’exposer dans toute sa radicalité. L’esclavage ne perdure pas malgré le succès des trois révolutions libérales ; c’est au contraire après ce succès qu’il connaît son plus grand développement : « Le total de la population esclave en Amérique s’élevait à environ 330 000 en 1700, à presque trois millions en 1800, pour atteindre finalement un pic de plus de six millions dans les années cinquante du XIXe siècle1. » Le monde libéral contribue de façon décisive au développement de cette institution, synonyme de pouvoir absolu de l’homme sur l’homme.
> [!accord] Page 61
Au milieu du XVIIIe siècle, c’est la Grande-Bretagne qui compte le plus grand nombre d’esclaves (878 000), ce qui est loin d’être évident. Ainsi, même si son empire est bien plus étendu, l’Espagne est loin derrière elle. Le Portugal, avec 700 000 esclaves, occupe la deuxième place, mais il est lui aussi une semi-colonie de la Grande-Bretagne : une grande partie de l’or extrait par les esclaves brésiliens finit à Londres2. Il n’y a aucun doute : le pays qui occupe dans ce domaine la position dominante est aussi le pays qui est à la tête du mouvement libéral et qui a conquis sa suprématie par le commerce et la possession des esclaves noirs, précisément depuis la Glorieuse Révolution.
> [!accord] Page 62
Il ne s’agit pas non plus de l’esclavage qui caractérisait l’Antiquité classique. Certes, à Rome déjà, l’esclavage-marchandise s’était largement répandu, mais l’esclave pouvait raisonnablement espérer que ses enfants ou ses petits-enfants, sinon lui-même, obtiendraient la liberté et accéderaient même à une position sociale élevée. Maintenant, et de plus en plus, il semble au contraire être dans une cage dont il lui est impossible de s’évader. Dans la première moitié du XVIIIe siècle, de nombreuses colonies anglaises d’Amérique prennent des mesures rendant toujours plus difficile l’émancipation des esclaves
> [!accord] Page 63
Le jugement des quakers américains et de l’abolitionniste anglais est pleinement confirmé par les historiens contemporains. À la fin d’un « cycle de dégradation » des conditions faites aux Noirs, avec la mise en marche de la « machine de l’oppression » blanche et de la synthèse définitive « de l’esclavage et de la discrimination raciale », nous voyons se mettre en place, à la fin du XVIIe siècle, dans les « colonies de l’Empire britannique », un « esclavage-marchandise sur une base raciale » (chattel racial slavery), inconnu dans l’Angleterre élisabéthaine (et aussi dans l’Antiquité classique), mais « familier aux hommes du XIXe siècle » et informé des réalités du Sud des États-Unis9. L’esclavage, dans sa forme la plus radicale, triomphe donc aux siècles d’or du libéralisme et au cœur du monde libéral. James Madison, propriétaire d’esclaves et libéral (ainsi que beaucoup d’autres acteurs de la révolution américaine), finit par le reconnaître, quand il observe que la « domination la plus oppressive jamais exercée par l’homme sur l’homme », la domination fondée sur la « simple distinction de couleur », s’impose « à l’apogée de l’époque des Lumières »
## Autogouvernement de la société civile et triomphe de la grande propriété
> [!information] Page 64
Dans la bataille pour la conciliation avec les colonies rebelles, Burke reconnaît le poids que l’esclavage exerce en leur sein, mais, selon lui, cela n’entame pas l’« esprit de liberté » : c’est précisément là, au contraire, que la liberté apparaît comme « la plus noble et la plus libérale » ; oui, « les habitants des colonies méridionales sont plus fortement attachés à la liberté que ceux des colonies septentrionales »11. Nous pouvons retrouver des considérations de ce genre, quelques décennies plus tard, chez un planteur de La Barbade : « Les nations du monde qui ont été le plus jalouses de leurs libertés sont celles où existait l’institution de l’esclavage12. » En Angleterre, Josiah Tucker, en s’opposant à Burke et sa politique de conciliation aux colons rebelles, fait remarquer à quel point les « champions du républicanisme américain » sont en même temps les défenseurs de l’« absurde tyrannie » qu’ils exercent sur leurs esclaves : c’est la « tyrannie républicaine, la pire de toutes les tyrannies »
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Les changements intervenus à partir du Moyen Âge confirment ce phénomène. Entre 1263 et 1265, dans les Sept Livres, Alphonse X de Castille réglemente l’institution de l’esclavage, qu’il semble reconnaître à contrecœur, dans la mesure où celui-ci est vraiment toujours « non naturel ». C’est la religion qui, d’abord, limite le droit de propriété : il n’est pas permis à un infidèle de posséder des esclaves chrétiens et, de toute façon, on doit garantir à l’esclave la possibilité de mener une vie conforme aux principes chrétiens. D’où la reconnaissance de son droit à fonder une famille et à voir respectés la chasteté et l’honneur de sa femme et de ses filles. Plus tard, on trouvera même des cas de maîtres dénoncés par l’Inquisition pour ne pas avoir respecté les droits de leurs esclaves. Puis c’est l’État lui-même qui, profondément influencé par la religion, limite le pouvoir des propriétaires. Il cherche à réglementer et à limiter la punition que le maître inflige à son esclave et cherche différents moyens de favoriser son affranchissement (il s’agit quand même toujours d’un sujet chrétien). C’est d’en haut que vient l’affranchissement lorsque l’esclave accomplit une action méritoire pour son pays ; l’État, dans ce cas, indemnise le maître privé de son bien
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D’abord avec la Glorieuse Révolution, puis, d’une façon plus approfondie, avec la révolution américaine, l’affirmation de l’autogouvernement de la société civile dirigée par les propriétaires d’esclaves entraîne la suppression définitive des traditionnelles « ingérences » des autorités politiques et religieuses. Désormais, le baptême et la profession de foi chrétienne ne comptent plus. En Virginie, à la fin du XVIIe siècle, on peut procéder « sans les formalités d’un jury » à l’exécution d’un esclave coupable d’un crime capital ; par ailleurs, le mariage entre esclaves n’est plus un sacrement et même les obsèques perdent leur solennité. Au début du XIXe siècle, un juriste de l’État (George Tucker) observe que l’esclave est placé « au-dessous du rang des êtres humains, non seulement politiquement, mais aussi physiquement et moralement »
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La conquête de l’autogouvernement par la société civile dominée par la grande propriété entraîne, en plus de celle des Noirs et d’une façon encore plus drastique, l’aggravation de la condition de la population indigène. La disparition du contrôle exercé par le gouvernement de Londres fait voler en éclats les derniers obstacles à la marche expansionniste des colonies britanniques. L’idée de la déportation des Peaux-Rouges, déjà abordée par Jefferson puis formulée d’une façon explicite et brutale par l’administration Monroe (les natifs de l’Est doivent vider les lieux, « qu’ils soient ou non d’accord, qu’ils aient été ou non civilisés »), devient une tragique réalité sous la présidence Jackson
## L’esclave noir et le serviteur blanc : de Grotius à Locke
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L’idéologie de cet éloge de la liberté, qui se mêle à la réalité d’un pouvoir absolu sans précédent, est très claire. Mais, bien qu’elle soit une mystification, l’idéologie n’est jamais anodine ; disons même, au contraire, que l’on ne peut penser sa fonction mystificatrice que si l’on croit à son incidence sur la réalité concrète. Et l’on ne peut pas non plus considérer l’idéologie comme un mensonge délibéré. Si c’était le cas, elle ne réussirait ni à mobiliser les esprits ni à susciter une véritable action sociale ; elle serait condamnée à l’impuissance. Les théoriciens et les acteurs des révolutions et des mouvements libéraux sont tout à fait convaincus du pathos de la liberté qui les anime, et c’est justement pour cela que la réalité de l’esclavage les gêne. Il est évident que, dans la plupart des cas, cette gêne ne va pas jusqu’à la remise en cause de la « propriété » sur laquelle reposent la richesse et l’influence sociale de la classe qui lutte pour l’autogouvernement de la société civile. Quant à l’Angleterre, elle finit par suivre une voie qui déplace l’esclavage proprement dit dans une aire géographique située loin de la métropole, aux confins du monde civilisé où, justement à cause de la proximité et de la pression de la barbarie environnante, l’esprit de liberté n’arrive pas à se manifester dans toute sa pureté, comme cela se produit au contraire dans l’Angleterre proprement dite, qui est sa vraie patrie, sa terre promise.
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Mais Locke propose de ne pas confondre le servant et le slave. Grotius compare l’esclave à un « perpétuel mercenaire » ou à un salarié lié jusqu’à sa mort au même maître25. Locke, au contraire, souligne qu’il s’agit de deux personnes « de condition fort différente ». En plus de n’être que « pour un certain temps », le pouvoir que le maître exerce sur son serviteur n’excède pas celui « qui est contenu et marqué dans le contrat » ; c’est un « pouvoir limité »26. Si, d’un côté, ce contrat améliore la condition du serviteur, il aggrave nettement, de l’autre, celle de l’esclave. Locke, ne reprenant pas à son compte les réserves morales de Grotius – qui invite le maître à respecter non seulement la vie mais aussi le pécule de son esclave27 –, ne cesse de souligner que le maître exerce sur l’esclave une « domination absolue » et un « pouvoir absolu », un « pouvoir législatif sur la vie et sur la mort », « un pouvoir arbitraire » qui s’étend à la « vie » elle-même
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À ce stade, l’esclave tend à perdre son caractère humain pour être réduit à l’état de chose, de marchandise, comme le montre en particulier la référence aux planteurs des Indes occidentales, qui possèdent « des esclaves ou des chevaux » sur la base d’un « achat » régulier, c’est-à-dire « à la suite d’un marchandage et à prix d’argent »29. Sans aucune nuance critique, Locke opère un rapprochement qui, dans la littérature abolitionniste, sert au contraire à exprimer avec force une dénonciation indignée. Cela vaut pour Mirabeau, qui compare, nous le verrons, la condition des esclaves américains à celle « de nos chevaux et de nos mules » ; et cela vaut pour Marx, qui, dans Le Capital, observe : « Le propriétaire d’esclaves achète son travailleur comme il achète son bœuf30. »
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Et c’est cette ambiguïté qui s’exprime dans le texte de Grotius, qui peut donc aussi faire valoir la catégorie du contrat pour la servitus perfecta. Chez Locke, au contraire, on peut voir le développement que le chattel slavery et l’esclavage racial commencent à connaître à partir de la fin du XVIIe siècle. Toute une série de colonies anglaises d’Amérique adoptent des lois destinées à établir clairement le fait que la conversion de l’esclave n’implique pas son affranchissement31. Locke va dans le même sens quand, en 1660, en se référant à Paul de Tarse, il affirme :
« La religion et la liberté chrétiennes n’ont absolument pas modifié la condition des hommes de la cité [et] les esclaves, tout soumis qu’ils soient au pacte du Christ, n’en restent pas moins civilement des esclaves, et ils doivent à leurs maîtres la même obéissance qu’auparavant32. »
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Il n’y a aucun doute : le philosophe libéral anglais légitime l’esclavage racial qui s’affirme peu à peu dans la réalité politico-sociale de son époque. Soumise à des conditions toujours plus draconiennes, la pratique de l’affranchissement tend à disparaître, alors que la mise hors jeu de la religion et du baptême, et les règles qui entérinent l’interdiction des rapports sexuels et matrimoniaux interraciaux, réussissent à rendre infranchissable la barrière entre les Blancs et les Noirs. À partir de là, la catégorie du contrat peut servir à rendre compte de la figure du serviteur, alors que l’esclave n’existe qu’en application du droit de la guerre (plus exactement, de la guerre juste dont les Européens engagés dans les conquêtes coloniales sont les protagonistes) ou d’une « manifeste déclaration » divine.
> [!accord] Page 71
Afin de préciser la différence entre la « condition véritable d’esclavage » et celle du serviteur sous contrat, Locke se réfère à l’Ancien Testament, qui ne prévoit l’esclavage perpétuel et héréditaire que pour les Gentils, et qui en exclut les serviteurs consanguins du maître juif35. La ligne de démarcation entre Juifs et Gentils, dans l’Ancien Testament, devient chez Locke la ligne de démarcation entre Blancs et Noirs : les serviteurs d’origine européenne ne sont pas soumis au « véritable esclavage », réservé aux Noirs et déplacé dans les colonies.
## Pathos de la liberté et gêne face à l’institution de l’esclavage : le cas de Montesquieu
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Toutefois, cette condamnation si vive et apparemment sans appel cède vite la place à un discours bien plus ambigu : « Il y a des pays où la chaleur énerve le corps, et affaiblit si fort le courage, que les hommes ne sont portés à un devoir pénible que par la crainte du châtiment : l’esclavage y choque donc moins la raison. » Ici, même si l’esclavage n’est pas en accord avec la raison abstraite, il l’est avec la « raison naturelle », qui tient compte du climat et des circonstances concrètes38. Il est vrai que, par ailleurs, Montesquieu observe qu’« il n’y a peut-être pas de climat sur la terre où l’on ne pût engager au travail des hommes libres39 ». Si le ton reste ici celui de la réflexion, il devient au contraire bien plus catégorique quand il affirme qu’il faut « bien distinguer » les pays dans lesquels le climat peut être d’une certaine façon un élément de justification de l’esclavage, de ces pays dans lesquels « les raisons naturelles mêmes le rejettent, comme les pays d’Europe où il a été si heureusement aboli »40. Il faut donc prendre acte de l’« inutilité de l’esclavage parmi nous », « dans nos climats », et « borner la servitude naturelle à de certains pays particuliers »
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Par ailleurs, Montesquieu ne cesse de souligner que la liberté est un attribut et même un mode de vie et une façon d’être des peuples nordiques ; sous d’autres latitudes, elle « est ce qui a naturalisé la servitude chez les peuples du midi42 ». Une règle générale peut être formulée : « Il ne faut donc pas être étonné que la lâcheté des peuples des climats chauds les ait presque toujours rendus esclaves, et que le courage des peuples des climats froids les ait maintenus libres. C’est un effet qui dérive de sa cause naturelle43. »
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Finalement, on trouve aussi chez Montesquieu l’opposition entre la métropole et les colonies, courante chez Grotius et Locke. Ce n’est pas par hasard que, dans De l’esprit des lois, plutôt que d’être intégrées aux livres consacrés à l’analyse de la liberté, les considérations sur l’esclavage se trouvent dans le discours consacré au rapport entre climat, d’une part, et lois et mœurs, de l’autre. Passer des livres XI-XIII, qui ont comme objet la « Constitution », la « liberté politique » et la « liberté » en tant que telles, aux livres XIV-XVII, qui s’intéressent au « climat », au despotisme et à la « servitude domestique » (l’esclavage proprement dit), c’est en même temps passer de l’Europe – et, en particulier, de l’Angleterre – au monde extra-européen et aux colonies. C’est justement pour cela que ses partisans, pour faire valoir la justification climatique de l’esclavage, pourront sans difficulté se réclamer de Montesquieu44. La polémique du philosophe français ne vise pas les théoriciens de l’esclavage en tant que tels, mais ceux à qui est chère la thèse selon laquelle « il serait bon que parmi nous [il] y eût des esclaves45 ».
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Les « lois civiles » dont il est question font-elles référence au Code noir, promulgué quelques décennies plus tôt par Louis XIV et qui, à la fois, consacre l’esclavage noir et se propose de le réglementer ? Les termes employés dans ce document méritent réflexion : en même temps qu’il réaffirme son « pouvoir », le souverain, dès le Préambule, assure les esclaves noirs de sa sollicitude, eux qui pourtant vivent sous des « climats infiniment éloignés de notre séjour ordinaire ». La nourriture et les vêtements adaptés leur sont garantis (articles 22 et 25) ; et ces garanties, ainsi que les soins devenus nécessaires, valent aussi pour les « esclaves infirmes par vieillesse, maladie ou autrement, soit que la maladie soit incurable ou non » (article 27)47. Ces préoccupations sont aussi exprimées dans De l’esprit des lois : « Le magistrat doit veiller à ce que l’esclave ait sa nourriture et son vêtement : cela doit être réglé par la loi. Les lois doivent avoir attention qu’ils soient soignés dans leurs maladies et dans leur vieillesse48. » Montesquieu poursuit en affirmant que l’esclave ne doit pas être livré sans défense à la violence arbitraire du maître. Celui-ci peut éventuellement lui infliger une condamnation à mort, mais en qualité de « juge », en respectant les « formalités » de la « loi », et non pas en tant que personne privée. Le Code noir raisonne de la même façon : il prévoit des sanctions pour le maître coupable de mutilation ou de meurtre de son esclave (articles 42 et 43).
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En voulant adoucir l’esclavage colonial, Montesquieu s’inspire des règles promulguées par l’Ancien Régime, qui n’ont pourtant aucune influence dans le monde libéral anglais qu’il admire. En tout cas, il ne condamne clairement l’esclavage que lorsque celui-ci prétend s’établir « parmi nous », mettant ainsi en crise la fière conscience de soi de l’Europe d’être le lieu exclusif de la liberté. Lié au despotisme, l’esclavage existe bien en Turquie et dans le monde islamique, en Russie (sous la forme d’un servage abject), et il est incontestablement en position dominante en Afrique. Mais il n’a pas sa place en Europe ou, mieux, sur le territoire métropolitain. Pour ce qui est des colonies, au contraire, le discours change et devient plus complexe.
## L’affaire Somerset et les prémices de l’identité libérale
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Par ailleurs, jouir librement et paisiblement de son droit de propriété, y compris la propriété d’esclaves, à condition que ces derniers restent relégués dans le monde colonial, fait aussi partie des droits que s’octroient les libéraux. La relation entre maître et serviteur – et cela vaut pour tous les « types de serviteur », y compris l’esclave – est une des « grandes relations de la vie privée » dans laquelle le pouvoir politique n’a pas le droit d’intervenir
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Ainsi, l’éloge de l’Angleterre comme terre de la liberté n’est pas considéré par Blackstone comme contradictoire avec sa façon de réaffirmer l’obligation qu’a l’esclave noir de servir son maître. Il s’agit d’une obligation qui, sur la base des « principes généraux » de la « loi de l’Angleterre », doit être maintenue dans tous les cas, même si le « nègre païen » devait se convertir au christianisme : dans ce cas-là non plus l’esclave ne pourrait invoquer sa prétention à la « liberté »
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Mais que se passe-t-il si un maître blanc ramène avec lui des colonies, comme bien meuble, l’un de ses esclaves ? Cette question suscite un débat passionné dans l’Angleterre de 1772. En s’adressant à la justice, un esclave, James Somerset, réussit à échapper à son maître qui prétend le ramener avec lui, toujours en qualité de bien meuble, dans son voyage de retour en Virginie. La sentence du juge ne remet pas en cause l’institution de l’esclavage : elle se limite à affirmer que la « loi coloniale » s’applique seulement « dans les colonies » et que donc, en Angleterre, l’esclavage n’a aucune base légale. Le défenseur de Somerset déclare avec éloquence : « L’air de l’Angleterre est trop pur pour que des esclaves puissent le respirer. » Mais il tire de ce principe la conclusion qu’il faut éviter à tout prix l’afflux en Angleterre de Noirs en provenance d’Afrique ou d’Amérique. Plus que d’une violation de la liberté et de la dignité d’un être humain, le maître de Somerset s’était rendu responsable d’un attentat à la pureté de la terre des hommes libres, qui ne toléraient pas d’être confondus et mélangés avec des esclaves. Ce n’est pas par hasard que la sentence de 1772 constitue les prémices de la déportation ultérieure, en Sierra Leone, des Noirs qui, en tant que sujets fidèles de la Couronne, chercheront refuge en Angleterre après la victoire des colons rebelles
## « Nous ne voulons pas être traités comme des nègres » : la rébellion des colons
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Mais il était inévitable que l’opposition métropole/colonie, et l’exclusion tendancielle de cette dernière de l’espace sacré de la civilisation et de la liberté, suscitent la réaction des colons. Indépendamment des revendications politiques et sociales particulières et concrètes, c’est d’abord leur conscience d’eux-mêmes qui est blessée. La métropole semble assimiler les colonies américaines au « monde barbare moderne » dénoncé par Blackstone, elle semble les réduire à une sorte de poubelle où l’on se débarrasse des déchets, c’est-à-dire de la population pénitentiaire de la métropole. Les détenus des prisons de la mère patrie sont déportés outre-Atlantique pour alimenter, avec les Noirs venus d’Afrique, la force de travail plus ou moins contrainte dont on a besoin. Selon la remarque de l’abolitionniste anglais David Ramsay, l’esclavage persistait dans la zone frontalière du monde civilisé, c’est-à-dire l’Occident, « où sa religion et ses lois étaient considérées comme ne s’appliquant pas pleinement et où trop souvent les individus ne se sentaient pas tenus par les règles en vigueur dans la mère patrie57 ».
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On oublie ainsi, se lamente James Otis, l’un des représentants de premier plan de la révolution libérale montante, que les colonies ont été fondées « non pas par un mélange composite d’Anglais, d’Indiens et de Nègres, mais bien par des sujets britanniques blancs et nés libres ». Washington est encore plus sévère en déclarant que les colons américains se sentent « misérablement opprimés comme nos Noirs »58. Après avoir rappelé que les colons américains peuvent se vanter d’appartenir à une lignée de liberté tout aussi noble et méritante que celle des Anglais de la métropole, et en faisant référence aux gouvernants de Londres, John Adams s’exclame : « Nous ne voulons pas être leurs nègres59 ! »
> [!accord] Page 78
Le passage de la délimitation spatiale à la délimitation ethnique et raciale de la communauté des hommes libres a des effets combinés et contradictoires d’inclusion et d’exclusion, d’émancipation et de dés-émancipation. Même les plus pauvres des Blancs sont inclus dans l’espace sacré ; ils font malgré tout partie eux aussi de la communauté ou de la race des hommes libres, bien qu’ils soient placés au plus bas de l’échelle. L’esclavage blanc disparaît, condamné par la bonne société new-yorkaise parce qu’il est « contraire […] au principe de liberté que ce pays a si heureusement établi ». Mais l’émancipation tendancielle des Blancs pauvres n’est que l’autre face du maintien de la non-émancipation des Noirs. La condition de l’esclave noir s’aggrave parce qu’elle n’est déjà plus, comme dans l’Amérique coloniale, un système de travail non libre parmi d’autres61. En Virginie (et dans d’autres États), on donne des terres et des esclaves noirs aux vétérans de la guerre d’Indépendance pour récompenser leur contribution à la cause de la lutte contre le despotisme62 ; l’ascension sociale tendancielle des Blancs pauvres coïncide avec la totale déshumanisation des esclaves noirs.
## L’esclavage racial et la dégradation ultérieure de la condition du Noir « libre »
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Donnons donc la parole à Tocqueville : « Dans presque tous les États dans lesquels l’esclavage est aboli, on a donné au Nègre des droits électoraux ; mais, s’il se présente pour voter, il court le risque de la vie. » « Opprimé », il peut « se plaindre » et faire appel à la justice, « mais il ne trouve que des Blancs parmi ses juges »64. Si l’on y regarde bien, « les Nègres affranchis […] se trouvent vis-à-vis des Européens dans une position analogue à celle des indigènes », et, sous certains aspects, ils sont même encore « plus malheureux ».
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La situation des Noirs non soumis à l’esclavage ne change donc pas, ni ne s’améliore en rien, en passant du Sud au Nord. Et même – observe impitoyablement Tocqueville – « le préjugé de race me paraît plus fort dans les États qui ont aboli l’esclavage que dans ceux où l’esclavage existe encore, et nulle part il ne se montre aussi intolérant que dans les États où la servitude a toujours été inconnue66 ».
## Délimitation spatiale et délimitation raciale de la communauté des hommes libres
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Même si c’est d’une façon complètement velléitaire, Jefferson caresse l’idée de renvoyer les Noirs en Afrique. Sauf que, dans la situation nouvelle qui s’est peu à peu créée, le projet de transformer la République nord-américaine en terre exclusivement habitée d’hommes libres se révèle très difficile à réaliser. Il faudrait s’attaquer de front au droit reconnu aux personnes vraiment libres de jouir de leur propriété sans intervention extérieure ! C’est à ce moment-là, dans les premières décennies du XIXe siècle, que naît un mouvement (l’American Colonization Society) qui imagine une nouvelle porte de sortie : son but est de convaincre les propriétaires, en faisant appel à leurs sentiments religieux ou en recourant aussi à des stimulants économiques, d’affranchir ou de vendre leurs esclaves qui, avec tous les autres Noirs, seraient alors envoyés en Afrique, pour la coloniser et la christianiser69. Ainsi, sans toucher aux droits de la propriété garantis par la loi et par la Constitution, il devient possible de transformer les États-Unis eux-mêmes en une terre exclusivement habitée d’hommes libres (et blancs).
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De plus, entre les deux types de délimitation, il n’y a pas de barrière insurmontable. En 1845, John O’Sullivan, le populaire théoricien du « destin manifeste » et providentiel qui donne son essor à l’expansion des États-Unis, cherche à atténuer les inquiétudes des abolitionnistes concernant l’introduction de l’esclavage au Texas (arraché au Mexique et sur le point d’être annexé à l’Union) en utilisant un argument très significatif : c’est précisément cette extension momentanée qui crée les conditions de l’abolition de l’« esclavage d’une race inférieure par une race supérieure » et qui donc « rend possible la disparition définitive de la race nègre à l’intérieur de nos frontières ». Au moment voulu, les ex-esclaves seront repoussés encore plus au sud, dans le « seul réceptacle » qui leur convienne : l’Amérique latine. La population de sang-mêlé qui s’y est formée à la suite du mélange des Espagnols avec les natifs pourra bien aussi accueillir les Noirs73. La délimitation spatiale de la communauté cédera alors la place à sa délimitation territoriale. Ainsi la fin de l’esclavage coïncidera avec la fin de la présence des Noirs sur la terre de la liberté. La concentration des esclaves dans une zone immédiatement adossée aux territoires fondamentalement étrangers à la zone de la civilisation et de la liberté va dans ce sens, malgré les cris d’alarme des abolitionnistes.
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Lincoln caresse encore un moment l’idée de déporter en Amérique latine, après leur émancipation, les Noirs, qu’il considère lui aussi, en dernière analyse, comme étrangers à la communauté des hommes libres74. En ce sens, après s’être affrontées pendant des décennies, durant la guerre de Sécession ce ne sont pas la cause de la liberté et celle de l’esclavage qui s’opposent mais, plus précisément, deux délimitations différentes de la communauté des hommes libres. Les parties adverses s’accusent réciproquement de ne pas savoir, ou de ne pas vouloir, délimiter efficacement la communauté des hommes libres. À ceux qui agitent le spectre de la contamination raciale comme conséquence inévitable de l’abolition de l’esclavage, Lincoln répond en mettant en évidence qu’aux États-Unis la grande majorité des « mulâtres » sont le résultat des rapports sexuels des maîtres blancs avec les femmes esclaves noires : « L’esclavage est la plus grande source d’amalgame [amalgamation]. » Du reste, il n’a « aucunement l’intention d’introduire l’égalité politique et sociale entre les races blanche et noire », ou de reconnaître au Noir le droit de participer à la vie publique, d’occuper des emplois publics ou d’occuper la fonction de juge populaire. Lincoln déclare être tout à fait conscient, comme tout autre Blanc, de la différence radicale entre les deux races et de la suprématie qui revient aux Blancs
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Le passage de la délimitation spatiale à la délimitation raciale de la communauté des hommes libres rend désormais impossible la suppression de l’esclavage. Il ne reste plus alors, comme seule alternative à la condamnation de cette institution, que sa défense explicite ou sa célébration. Plus le conflit qui divise les deux parties de l’Union devient clair, plus les idéologues du Sud se moquent de façon provocatrice des circonlocutions et des interdits linguistiques qui ont rendu possible le compromis de Philadelphie de 1787. L’« esclavage noir », déclare John Randolph, est une réalité que « la Constitution a cherché en vain à cacher, en évitant d’utiliser le terme »78. Avec la disparition de ce tabou, la légitimation de l’esclavage perd la timidité qui la caractérisait précédemment et devient un défi. Au départ considéré comme un mal nécessaire, l’esclavage devient, dans les paroles de Calhoun que nous connaissons déjà, un « bien positif ». Vouloir le supprimer comme une chose honteuse n’a aucun sens : il s’agit en réalité du fondement même de la civilisation. En mettant en crise le pathos de la liberté qui a présidé à la fondation des États-Unis, et en délégitimant en quelque sorte la guerre d’Indépendance elle-même, cette attitude nouvelle contribue à rendre inévitable le choc entre le Nord et le Sud.
## La guerre de Sécession et la reprise de la polémique menée lors de la révolution américaine
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Nous savons qu’O’Sullivan, avocat et journaliste de New York, considère le Sud comme le lieu idéal, en tant que zone frontière avec le Mexique et l’Amérique latine, pour parquer provisoirement les Noirs avant leur émancipation et leur déportation à l’extérieur des États-Unis. Le Sud constitue donc un territoire qui n’est absolument pas épargné par la « barbarie » des Noirs qui y résident en tant qu’esclaves. La vie en commun avec les Noirs et la contamination sexuelle, dont témoigne le nombre élevé de mulâtres – renchérit l’abolitionniste Theodore Parker –, ont laissé des traces profondes y compris chez les Blancs du Sud : c’est justement l’influence de l’« élément africain » qui explique l’attachement à une institution contraire aux principes de la liberté
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On retrouve aussi, en plus de celui que nous venons de voir, les autres éléments du contentieux qui avait opposé les colons rebelles à l’Angleterre. Aux yeux de Calhoun, les abolitionnistes du Nord, qui voudraient faire disparaître l’esclavage par une loi fédérale, foulent aux pieds le droit de chaque État à l’autogouvernement et veulent fonder l’Union sur l’esclavage politique, sur le « lien entre maître et esclave »80. Le Nord réagit en ironisant, bien sûr, à propos de cette défense passionnée de la liberté menée par le Sud « démocratique » et esclavagiste. Pour comprendre la riposte ultérieure du Sud, revenons un moment à Franklin. Répondant à ses interlocuteurs anglais, qui se moquaient du drapeau de la liberté qu’agitaient les colons rebelles et les propriétaires d’esclaves, il ne s’était pas contenté de rappeler les intérêts et l’engagement de la Couronne dans la traite des Noirs ; il avait fait valoir un second argument, en attirant l’attention sur le fait que l’esclavage et la servitude n’avaient pas non plus disparu de l’autre côté de l’Atlantique : « votre loi » fait des mineurs de l’Écosse, par exemple, « en tout et pour tout des esclaves » (absolute Slaves) ; ils « furent achetés et vendus avec la mine de charbon, et ils ne sont pas plus libres de la quitter que nos Nègres ne le sont de quitter la plantation du maître »81. Ceux qui dénonçaient l’esclavage noir étaient responsables d’un esclavage blanc, qui n’était certes pas meilleur que celui qu’ils condamnaient avec tant de véhémence.
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Il est vrai qu’à partir de 1808 l’interdiction prévue par la Constitution fédérale d’« immigration ou introduction » des esclaves noirs tombe. Mais il n’en reste pas moins – comme l’observent les idéologues du Sud – que les Noirs du Nord, en plus de subir la misère et l’oppression qui y sont réservées aux pauvres en général, sont victimes de maltraitances et de violences en tout genre, comme le prouve le déclenchement périodique de pogroms, au sens propre du mot. L’hypocrisie de l’Angleterre (le pays qui, ayant aboli l’esclavage dans ses colonies, est devenu le modèle des abolitionnistes américains) est encore plus abjecte. Comme Calhoun, en particulier, le souligne pendant les années précédant la guerre de Sécession, le « plus grand trafiquant d’esclaves de la terre », le pays « plus que tout autre responsable de l’extension de cette forme de servitude » sur le continent américain, s’emploie ensuite à agiter le drapeau de l’abolitionnisme, dans l’intention d’attirer dans ses colonies la production lucrative de tabac, de coton, de sucre, de café, et de ruiner ses concurrents potentiels
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La condition des Noirs n’a subi aucune amélioration, la liberté, pour eux, est plus que jamais un mirage, alors que la « suprématie de la race européenne84 » demeure incontestée. Lorsque coexistent « deux races de différentes couleurs », et nettement inégales quant à la culture et à la civilisation, la race inférieure finit toujours par être soumise85. C’est justement le pays qui s’érige comme le champion de la lutte contre l’esclavage qui se distingue dans un sens complètement opposé : non seulement il a recours au travail des « esclaves » en Inde et dans les autres colonies, mais il « tient dans un état de sujétion sans limite pas moins de cent cinquante millions d’êtres humains, répartis sur tout le globe86 ». On trouve une référence encore plus explicite au sort des coolies chez un éminent représentant du Sud, George Fitzhugh. Celui-ci accuse une fois de plus l’Angleterre, elle qui se vante d’avoir aboli l’esclavage dans ses colonies : en réalité, les « esclaves temporaires » qui viennent d’Asie et qui ont pris la place des Noirs « se tuent immanquablement au travail avant la fin de leur service », ou meurent plus tard d’inanition
## « Système politique libéral », « sentiment libéral » et institution de l’esclavage
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Pour comprendre pourquoi l’usage politique du terme « libéral » s’est répandu dans ses différentes acceptions, il faut garder en mémoire une double référence : d’abord, la fière conscience de soi développée par l’Empire britannique sur la lancée de la victoire remportée sur la France de l’absolutisme monarchique et religieux, lors de la guerre de Sept Ans, et renforcée plus tard, dans l’Angleterre proprement dite, par le résultat de l’affaire Somerset ; ensuite, les luttes qui se développent dans la communauté des hommes libres. Quand éclate la polémique provoquée par l’agitation des colons rebelles, les différentes positions en conflit tendent toutes à se définir d’une certaine façon comme « libérales ».
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Burke cherche à favoriser la conciliation en appelant le « gouvernement libéral de cette nation libre » (the liberal government of this free nation) à faire preuve d’un esprit de compromis88. De l’autre côté de l’Atlantique, au moment de la fondation des États-Unis, Washington met en évidence les « bénéfices d’un gouvernement sage et libéral » (wise and liberal government) ou bien d’un « système politique libéral » (liberal system of policy) qui s’affirme « à une époque éclairée, libérale [liberal] » et dont le fondement est « la libre [free] culture des terres, l’extension illimitée du commerce », ou le « commerce libéral et libre » (liberal and free), « l’affinement progressif des mœurs, le développement du sentiment libéral [the growing liberality of sentiment] », et la priorité donnée au « sentiment libéral » (liberal sentiment) de tolérance, même en ce qui concerne les relations entre les « différents groupes politiques et religieux du pays »89. Le terme « libéral » n’était employé jusqu’alors que comme adjectif. Dans d’autres contextes, adjectif et substantif sont interchangeables : « Tout libéral anglais », écrit en 1798 The London Gazette, se réjouit de la situation difficile dans laquelle la France révolutionnaire et tyrannique finit par se trouver et qui, à Saint-Domingue, doit affronter la situation difficile qu’a créée le soulèvement des esclaves noirs90. Enfin, ce terme apparaît aussi en tant que substantif ; dans le Pennsylvania Packet du 25 mars 1780, l’auteur (peut-être Paine) d’un article qui se prononce pour l’abolition de l’esclavage, signe : « Un Libéral »91.
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La Richesse des nations – le chef-d’œuvre d’Adam Smith, qui paraît la même année que la Déclaration d’indépendance rédigée par Jefferson, c’est-à-dire par un représentant qui fait autorité parmi les planteurs et les propriétaires d’esclaves de la Virginie – observe que la « récompense plus libérale [liberal] du travail », avec le paiement d’un salaire dont le « serviteur libre [free servant] », l’« homme libre » (free man) peut librement disposer, est la seule qui soit susceptible de stimuler l’activité individuelle ; la stagnation économique est au contraire la conséquence du travail servile, qu’il s’agisse du servage ou de l’esclavage proprement dit92. Millar considère lui aussi que l’institution de l’esclavage est contradictoire avec les « sentiments libéraux nourris vers la fin du XVIIIe siècle », avec les « idées les plus libérales » développées dans le monde moderne93. Le disciple du grand économiste va encore plus loin en déclarant que l’on ne peut redonner de la crédibilité à l’« hypothèse libérale » qu’en évitant de se mêler à ceux qui agitent le drapeau de la liberté, tout en maintenant, et même en développant, la pratique de l’esclavage.
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Quelques années avant la guerre de Sécession, les arguments des idéologues du Sud font explicitement écho à Benjamin Disraeli. Après l’abolition de l’esclavage dans les colonies anglaises et françaises, celui-ci définit cette abolition comme une histoire « d’ignorance, d’injustice, d’esprit confusionniste, de gaspillage et de dévastation dont l’histoire de l’humanité donne peu d’exemples95 ». Par ailleurs, si, en Amérique, les Blancs s’étaient mélangés aux Noirs, ils « auraient subi une telle détérioration que leurs États auraient probablement fini par être reconquis par les Aborigènes96 ». L’abolition de l’esclavage aux États-Unis n’aurait-elle pas favorisé ce mélange, en lui conférant une nouvelle dignité ? Plus tard, la bataille désespérée de la Confédération sécessionniste suscite un profond écho de sympathie chez des représentants culturels et politiques de premier plan de l’Angleterre libérale, ce qui provoque l’indignation de John S. Mill.
## De l’affirmation du principe de l’« inutilité de l’esclavage parmi nous » à la condamnation de l’esclavage en tant que tel
> [!information] Page 92
Ce sont les années où, comme le dit Hume, « certains admirateurs passionnés des anciens et partisans zélés de la liberté civile […] ne peuvent s’empêcher de regretter la perte de cette institution [l’esclavage] » qui avait fait la grandeur d’Athènes et de Rome97. Mais, quand l’idée de l’« inutilité de l’esclavage parmi nous » se renforce, les positions de Fletcher cessent d’être libérales ou d’être considérées comme telles. Il faut préciser qu’elles ne sont pas mortes facilement. En 1838 encore, un libéral allemand rappelle le « conseil certes plus évoqué que clairement formulé, qui chercherait un remède au danger dominant [représenté par une question sociale aiguë et irrésolue] dans l’introduction d’un véritable esclavage des ouvriers d’usine98 ». Mais il s’agit d’une suggestion écartée avec mépris : les limites du « parti » libéral sont désormais tracées depuis longtemps.
> [!accord] Page 93
Considérer Jefferson et Washington comme des libéraux et non pas Burke qui, contrairement à eux, ne possède pas d’esclaves et qui, lorsqu’il célèbre l’« esprit de liberté » et le « libéralisme » emphatique du Sud esclavagiste, pense précisément à des personnalités qui incluent les deux hommes d’État virginiens, n’aurait aucun sens. Par ailleurs, Lord Acton, encore en 1862, cite entièrement, et en étant implicitement d’accord, les phrases du whig anglais qui, loin d’exclure les propriétaires d’esclaves du parti de la liberté, leur donne une place privilégiée
> [!accord] Page 93
On pourrait à la rigueur ranger Jefferson parmi les conservateurs. Celui-ci voit dans ceux qui cultivent la terre le « peuple élu de Dieu », il assimile les grandes villes aux « plaies » d’un « corps humain »103 et, en 1812, lors de la guerre contre l’Angleterre, il accuse cette dernière d’être au service de « Satan » parce qu’elle oblige l’Amérique à abandonner le « paradis » de l’agriculture et à s’engager dans les « industries manufacturières » pour pouvoir affronter l’épreuve des armes104. Et l’on pourrait à la rigueur ranger aussi Washington parmi les conservateurs : il craint beaucoup de voir les Américains devenir un « peuple manufacturier » au lieu de rester des « cultivateurs » de la terre, ce qui leur épargnerait le fléau de la « populace tumultueuse des grandes villes »
> [!accord] Page 94
Enfin, si l’acceptation du libre-échange fait partie intégrante du libéralisme, il est évident que Calhoun peut être inclus dans cette tradition bien plus légitimement que ses opposants du Nord, engagés dans des pratiques protectionnistes susceptibles, selon la dénonciation du théoricien du Sud, de « détruire la liberté du pays107 ».
> [!approfondir] Page 95
Pour Fitzburgh, comme le montre l’exemple de l’Antiquité classique et comme le confirme la réalité du monde moderne, le travail est inséparable de l’esclavage : sous une forme ou sous une autre, « qu’il soit noir ou qu’il soit blanc, l’esclavage est juste et nécessaire110 ». En justifiant l’esclavage des Afro-Américains, et en traitant avec mépris les Irlandais de « Noirs »111, [[Thomas Carlyle|Carlyle]], admiré outre-Atlantique par Fitzhugh et par d’autres sudistes, et en rapport épistolaire avec certains d’entre eux112, tire lui aussi une « conclusion » qui a une valeur générale : « Institué par la loi ou abrogé par la loi, l’esclavage existe amplement dans ce monde, dans et hors les Indes-Occidentales. L’esclavage ne peut être aboli par un acte du Parlement ; on ne peut en abolir que le nom, ce qui n’a pas d’importance113. » Que l’on parle d’esclaves ou de « serfs salariés à vie », ou bien d’adscripti glebae, il s’agit pourtant toujours d’esclavage. D’autre part, si l’esclave est un « serf salarié à vie », pourquoi donc devrait-on préférer à cette forme-là le « serf salarié pour un mois » ou pour « un jour »114 ?
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> [!accord] Page 95
Le changement entre le premier et le second tournant du parti libéral peut être résumé ainsi : après la défaite du Sud, l’émancipation des esclaves noirs et les amendements introduits en ce sens dans la Constitution américaine, on passe de l’affirmation du principe de l’« inutilité de l’esclavage parmi nous », en Europe et dans les « États libres » du Nord des États-Unis, à la condamnation généralisée, des deux côtés de l’Atlantique, de l’esclavage en tant que tel. À partir de cette seconde conclusion, même les positions exprimées par Calhoun sont repoussées par le parti libéral. Mais ce n’est pas une raison pour l’exclure rétrospectivement de la tradition libérale ; sinon, il faudrait réserver le même sort à Locke et à une grande partie des acteurs de la révolution américaine et des premières décennies de l’histoire des États-Unis
> [!accord] Page 96
Alors qu’ils sont nés ensemble lors d’un étrange accouchement gémellaire qui les voit se mêler dans une relation non exempte de tensions, le libéralisme et l’esclavage, l’esclavage racial et héréditaire, sont sur le point de rompre. Mais, avant d’examiner ces nouveaux développements, il faut approfondir l’analyse de la société qui s’est constituée de part et d’autre de l’Atlantique jusqu’à la guerre de Sécession. Nous avons jusqu’à présent fixé notre attention sur le problème de l’esclavage noir, mais quelles sont les relations au sein de la communauté blanche ?
## Franklin, Smith et les « vestiges d’esclavage » en métropole
> [!information] Page 101
Les colons rebelles dans un premier temps, lors de la révolution américaine, le Sud des États-Unis ensuite, lors du conflit avec le Nord, accusent leurs adversaires d’hypocrisie : ils seraient indignés par l’esclavage noir mais fermeraient les yeux sur le fait que, dans cette société qu’ils présentent comme un modèle, subsistent de vrais rapports esclavagistes. Nous savons que c’est en comparant les mineurs écossais aux Noirs des plantations américaines que Franklin conteste la prétention du gouvernement de Londres à s’ériger en champion de la liberté.
> [!information] Page 102
Il ne s’agit donc pas de l’esclavage au sens propre du mot, du chattel slavery, qui permet de mettre séparément sur le marché chacun des membres d’une famille comme n’importe quelle marchandise. Les adscripti operi peuvent contracter un mariage et bénéficier d’une vraie vie de famille, ils peuvent avoir aussi un minimum de propriété et, surtout, ils ne risquent pas d’être mis à mort impunément : « Leur vie est, comme celle des autres, sous la protection du droit du pays1. » Il n’en reste pas moins qu’en Écosse les travailleurs des mines de charbon et des salines sont obligés de porter un collier où est inscrit le nom de leur maître
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Si l’on en juge par les Leçons sur la jurisprudence de Smith, il s’agirait des « derniers vestiges » de l’« esclavage parmi nous »4. Cela signifie-t-il que les autres relations de travail sont fondées sur la liberté ? En se référant à l’Angleterre de la seconde moitié du XVIIIe siècle, Blackstone distingue trois types de « serviteurs », au sens strict du mot (nous faisons ici abstraction du personnel chargé de surveiller et de garder la propriété du maître) : les menial servants ou « domestiques », les « apprentis » et, enfin, les travailleurs (labourers) employés à l’extérieur de la maison du maître. Il semblerait que la relation de travail la plus moderne, la moins chargée de réminiscences féodales et serviles, soit la dernière ; sauf que, sur ce point, le grand juriste se livre à un éloge des « règlements très opportuns » à partir desquels, par exemple, « toutes les personnes privées de moyens visibles de subsistance peuvent être contraintes à travailler », alors que celles qui « quittent ou désertent leur travail » sont punies. En ce qui concerne le domestique ou l’apprenti, ajoutons que le maître exerce sur eux un droit de « punition corporelle » qui ne doit pourtant entraîner ni la mort ni la mutilation
> [!accord] Page 103
« Le maître a le droit de punir son serviteur [servant] de façon modérée, et si le serviteur trouve la mort suite à cette punition, ce n’est pas un homicide, à moins que celle-ci n’ait été provoquée par une arme offensive, avec préméditation et sans provocation. » Il est difficile de considérer ces serviteurs comme des hommes libres même si, selon le grand économiste, ils jouissent « presque des mêmes privilèges que leurs patrons : liberté, salaires, etc. ». En réalité, c’est le pouvoir qu’ont les uns de punir les autres qui institue une différence radicale. D’autre part, Smith range les menial servants, de même que les esclaves proprement dits, à l’intérieur de la famille élargie du maître
> [!information] Page 103
Voici le témoignage de Hume : « Aujourd’hui, tous ceux qui ont des valets les découragent de se marier et n’admettent à aucun prix le mariage de leurs servantes, car ils les considèrent dès lors comme inaptes au service7. » La possibilité de fonder une famille semble largement exclue, non seulement pour les esclaves noirs, mais aussi pour les serviteurs domestiques blancs : les vies privées des uns et des autres sont soumises au pouvoir ou au bon plaisir du maître.
## Chômeurs, mendiants et workhouses
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Mais, aussi horribles qu’elles soient, la misère et la dégradation ne constituent pas l’aspect le plus significatif des workhouses. Au début du XVIIIe siècle, Defoe vante l’exemple de la « workhouse de Bristol, devenue une telle terreur pour les mendiants, que désormais aucun d’eux n’ose plus s’approcher de la ville13 ». La workhouse sera même décrite plus tard par Engels comme une institution totale : « Les pauvres portent un uniforme de la maison et sont entièrement sous la coupe de l’inspecteur. » Pour que « les parents sans moralité n’influent pas sur leurs enfants, on sépare les familles ; on envoie l’homme dans une aile du bâtiment, la femme dans une autre, les enfants dans une troisième ». Si l’unité familiale est brisée, pour le reste, tous sont entassés, parfois jusqu’à douze ou seize par pièce, et tous subissent différentes violences, qui n’épargnent ni les vieillards ni les enfants, et qui réservent des attentions particulières aux femmes.
> [!information] Page 104
En fait, les internés des workhouses sont traités comme « des hors-la-loi, des objets de dégoût et de répulsion, qui se situent en dehors de l’humanité ». On comprend alors ce sur quoi Engels tient à insister quand il explique pourquoi, pour fuir « ces Bastilles de la loi sur les pauvres » (poor law bastiles) – comme elles avaient été rebaptisées par le peuple –, « fréquemment […] les pensionnaires de ces maisons se rendent volontairement coupables de quelque délit afin de pouvoir aller en prison »14. Ainsi – ajoutent certains historiens contemporains – « de nombreux indigents préféraient mourir de faim et de maladie » plutôt que d’aller dans une workhouse
## Libéraux, vagabonds et workhouses
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Nous connaissons le rôle joué par Senior dans la promulgation des lois de 1834. Mais quelle est la position de la tradition libérale dans son ensemble par rapport aux workhouses et, plus généralement, à la politique de mise au pas de la pauvreté ? D’après Locke, il faut intervenir de façon précise et draconienne sur cette zone infectée de la société, en continuelle expansion. Dès l’âge de trois ans, il faut envoyer au travail les enfants que leurs familles ne sont pas capables de nourrir17. Il faut, de plus, intervenir auprès de leurs parents. Afin de décourager l’oisiveté et le vice des vagabonds, il convient de procéder, dans les zones qu’ils fréquentent, à la « suppression des trafics de brandy qui ne sont pas strictement indispensables et des auberges qui ne sont pas nécessaires18 ». Il faut ensuite décourager et circonscrire la mendicité. Les mendiants ont l’obligation de porter un « signe distinctif » ; un corps spécial, les « bedeaux des mendiants », est chargé de les surveiller et d’empêcher qu’ils puissent exercer leur activité hors de la zone et de l’horaire autorisés. Les « bedeaux » doivent à leur tour être contrôlés par les « gardiens », de façon à ce que les premiers remplissent leur tâche avec le zèle et la sévérité nécessaires19. Mais c’est toute la communauté, à commencer par les habitants de la maison que les malheureux ont fuie pour demander la charité, qui est appelée à participer unanimement à la chasse aux mendiants illégaux
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Certes, au XIXe siècle, la situation change. Avec la réforme de 1834, beaucoup de ceux qui intègrent les workhouses cherchent en quelque sorte à échapper à la mort par inanition : il faut donc les rendre le plus insupportables possible pour réduire au minimum le nombre de ceux qui y cherchent le salut. Tocqueville participe de cette philosophie, qui s’annonce avec Malthus22 : « Nous devons évidemment rendre le secours déplaisant ; nous devons séparer les familles, faire de la maison de travail une prison, et rendre notre charité repoussante23. »
> [!accord] Page 107
Mais revenons à l’Angleterre. John S. Mill tend à atténuer l’horreur des workhouses en observant : « L’ouvrier même qui perd son poste par paresse ou par négligence ne s’expose, dans le cas le plus défavorable, à rien de pire que la discipline d’une maison de travail28. » Mais l’opinion de certains chercheurs contemporains contredit celle du philosophe libéral : une fois entrés dans les workhouses, les pauvres « cessaient d’être des citoyens dans tous les sens du mot » ; ils perdaient le « droit civil de la liberté personnelle »29. Et il s’agit d’une perte radicale : les « gardiens » des workhouses disposent du pouvoir discrétionnaire d’infliger aux détenus les punitions corporelles qu’ils jugent les mieux adaptées
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Bentham, au contraire, est résolument optimiste. Il ne cesse de détailler les bienfaits de cette institution, qu’il entend perfectionner ultérieurement, en installant la workhouse dans un bâtiment « panoptique » qui permette au directeur d’exercer un contrôle secret et total, c’est-à-dire d’observer à tout moment, à l’insu des détenus, chaque détail de leur comportement :
« Quel manufacturier pourrait avoir sur ses hommes une prise égale à celle qu’aurait le mien ? Quel autre maître existe-t-il qui puisse, si ses ouvriers paressent, leur imposer quasiment un régime de famine sans pour autant craindre de les voir le quitter ? Quel autre maître est assuré que ses hommes ne s’enivreront pas s’il n’en a lui-même décidé ? Et que, loin de s’entendre pour faire élever leur salaire, ils sont contraints de recevoir la maigre paie qu’il leur alloue en ne songeant qu’à son propre intérêt ? […] quel autre maître ou manufacturier existe-t-il qui, constamment en apparence, et autant qu’il le juge bon dans la réalité, a sous les yeux le moindre regard, le moindre geste de chaque ouvrier31 ? »
## Le serviteur comme soldat
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On le voit : c’est Bentham lui-même qui compare la condition du détenu dans les workhouses à celle du soldat. Mais revenons un peu en arrière. Lors de son séjour à Londres, Franklin, mis en difficulté par ses interlocuteurs anglais qui se moquent du drapeau de la liberté défendue par des colons souvent propriétaires d’esclaves, réplique en mettant en évidence des rapports esclavagistes, entre autres, à l’intérieur des forces armées elles-mêmes35. Il fait surtout référence à la Marine. Donnons la parole aux historiens contemporains : « Les marins étaient si mal payés, mal nourris et mal traités, qu’il était impossible de recruter des équipages par enrôlement volontaire. » Beaucoup cherchaient par tous les moyens à fuir cette sorte de saisie sur la personne, mais la Grande-Bretagne leur donnait la chasse, n’hésitant pas à bloquer les navires américains et à capturer les déserteurs par la force des armes, y compris ceux qui, entre-temps, étaient devenus citoyens américains.
> [!accord] Page 110
On peut déduire aisément de la comparaison indirecte qu’établit Locke entre le pouvoir du « capitaine d’une galère » et celui exercé par un « seigneur sur son esclave »42, les conditions auxquelles ils étaient par la suite soumis. La capture des marins dans les quartiers populaires avait pourtant quelque point commun avec la capture des Noirs en Afrique.
> [!information] Page 110
De plus, la Marine n’était pas seule en cause. Une chercheuse contemporaine synthétise ainsi la condition de ces « détenus en uniforme » (militaire) qu’étaient en réalité les soldats, appelés à défendre partout dans le monde un empire en expansion rapide :
« Ils étaient embarqués et transportés dans des pays lointains dans des conditions répugnantes et parfois contre leur volonté. Ils pouvaient être séparés pendant des décennies, et souvent pour toujours, de leurs familles, de leurs femmes et de leur culture d’origine. S’ils étaient jugés désobéissants ou rebelles, ils étaient facilement fouettés. S’ils étaient condamnés pour avoir fui, ils pouvaient subir la peine capitale ; mais s’ils restaient à leur poste et obéissaient aux ordres, il était de toute façon probable qu’ils mourussent prématurément43. »
> [!approfondir] Page 111
C’est surtout « ce pouvoir absolu de vie et de mort » qu’exerce l’officier sur ses subordonnés qui mérite réflexion. C’est l’expression dont Locke se sert communément pour définir l’essence de l’esclavage. S’agit-il d’une amplification rhétorique ? On trouve déjà chez Grotius la remarque selon laquelle la condition de l’esclave n’est pas très différente de celle du soldat45. Mais concentrons-nous sur l’Angleterre libérale. Le taux de mortalité des soldats en route pour l’Inde est comparable à celui qui frappe les esclaves noirs au cours de leur déportation d’un côté à l’autre de l’Atlantique. Par ailleurs, les soldats anglais sont soumis à la punition traditionnellement réservée aux esclaves, c’est-à-dire le fouet, et ils continuent de façon paradoxale à y être soumis même quand ce châtiment a été aboli pour les troupes indiennes
## Code pénal, formation d’une force de travail contrainte et processus de colonisation
> [!information] Page 112
On comprend alors que le recrutement militaire soit difficile : « Les prisons sont fouillées pour en extraire les malfaiteurs à enrôler » ; le métier de soldat, observe Defoe, est confié surtout à des « gibiers de potence »51. Heureusement, ceux-ci sont nombreux. De 1688 à 1820, le nombre des délits punis de mort passe de cinquante à deux cents/deux cent cinquante, et il s’agit presque toujours de délits contre la propriété. Alors que jusqu’en 1803 la tentative d’homicide est considérée comme un délit léger, le vol d’un shilling, d’un mouchoir ou la taille illégale d’un buisson ornemental peuvent aller jusqu’à la pendaison ; et on peut être livré au bourreau dès l’âge de onze ans52. Dans certains cas, même des enfants encore plus jeunes encourent ce risque : en 1833, la peine capitale est prescrite à un petit voleur de neuf ans, même si la sentence n’est finalement pas exécutée
> [!accord] Page 113
Cela peut paraître arbitraire et brutal, mais Locke n’est pas de cet avis. En légitimant l’appropriation par les colons des terres laissées incultes par les Indiens, le Second Traité sur le gouvernement prend en même temps nettement position en faveur de la clôture des terres en Angleterre. « Au commencement toute la Terre était Amérique54 » ; et les terres communes sont en quelque sorte ce qui reste de cette condition originaire et sauvage que le travail, l’appropriation privée et l’argent parviennent ensuite à dépasser. Ce processus se manifeste à grande échelle outre-Atlantique, mais il existe aussi en Angleterre : « Même chez nous, à juste titre, on appelle friche [wast] une terre entièrement abandonnée à la nature, et que ne met en valeur ni pâturage, ni labourage, ni plantation, nous verrons que le profit à en tirer se réduit à presque rien », jusqu’à ce qu’interviennent positivement la clôture et l’appropriation privée
> [!accord] Page 113
Locke justifie à la fois la spoliation aux dépens des Indiens et des paysans anglais, et la législation terroriste qui défend la propriété :
« Cela autorise tout homme à tuer le voleur qui ne lui a fait aucun mal et n’a déclaré d’autre dessein contre sa vie que celui de le réduire en son pouvoir par la force, afin de lui prendre son argent, ou ce dont il a envie56. »
Il ne s’agit qu’en apparence d’un délit mineur. En réalité, de cette façon, le coupable a privé, même momentanément, sa victime du « droit à la liberté », a fait d’elle son « esclave ». À partir de là, personne ne peut exclure que le meurtre suive le vol, puisque c’est justement le droit de vie et de mort qui définit la relation d’esclavage. C’est synonyme d’état de guerre et il n’y a donc aucune raison de ne pas pouvoir infliger la mort au voleur, quelle que soit la nature du vol57. Ce n’est pas seulement le shilling, le mouchoir ou quelque autre butin très modeste qui sont en jeu, semble dire Locke ; ce qui est en danger, c’est la propriété privée en tant que telle, et même plus : la liberté.
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En plus des terres communes, l’aristocratie terrienne fait aussi des oiseaux et des animaux sauvages des objets d’appropriation privée. Dans ce cas, elle ne peut se réclamer de Locke. Au contraire, d’après sa théorie, les oiseaux et les animaux sauvages, n’ayant pas été transformés par le travail, auraient dû être considérés comme étant la propriété de tous. Toutefois, sur la base de la législation adoptée après la Glorieuse Révolution, de même que le paysan est rabaissé à la condition de voleur, le chasseur devient un braconnier ; et, dans ce cas aussi, c’est le terrorisme du code pénal qui doit empêcher le coup de main
> [!accord] Page 114
Au début du XIXe siècle, Hegel dénonce toujours la sévérité « draconienne » selon laquelle « on pend en Angleterre le moindre voleur », en assimilant absurdement la vie et la propriété, les deux délits « qualitativement différents » que sont l’assassinat et le vol. Et l’on perçoit même l’origine de classe de cette sévérité « draconienne » : Les « peines les plus dures et les plus disproportionnées » sont prescrites aux paysans coupables de chasse illégale parce que c’est l’aristocratie, c’est-à-dire la classe qui précisément s’est réservé le monopole du droit de chasse, « qui a fait ces lois et qui siège aussi dans les tribunaux, en qualité de magistrats et de jurés »
> [!accord] Page 115
Après la Glorieuse Révolution, nous assistons donc, d’un côté, à l’adoption d’une législation terroriste et, de l’autre, au renforcement du phénomène de la déportation dans de lointaines colonies. Y a-t-il un lien entre ces deux événements ? Il est difficile de nier que la constitution, par le durcissement important du code pénal, d’une force de travail contrainte, obligée de subir des conditions qu’aucun colon libre n’aurait acceptées, permet en fin de compte de satisfaire les « besoins en main-d’œuvre des plantations »63. Par ailleurs, une théorie précise fonde cette pratique. Locke exige de façon insistante l’esclavage pénal pour celui qui attente à la vie ou à la propriété d’un autre. Dans l’état de nature déjà, « la personne lésée a le droit de s’approprier les biens ou les services [services] de l’auteur de l’acte répréhensible64 ». La chose devient encore plus claire dans l’état social :
« Même s’il encourt la peine capitale par sa faute, par quelque action qui mérite la mort, le créancier de sa vie, quand il le tient à sa merci, peut surseoir à la lui prendre et à faire usage de sa personne à son propre service [service] : il ne lui cause aucun tort. En effet, l’intéressé qui croit que la peine de l’esclavage [the hardship of his slavery] outrepasse la valeur de sa vie garde la faculté de résister à la volonté de son maître et, de cette manière, d’attirer sur lui-même la mort qu’il désire65. »
> [!accord] Page 115
La théorie de la guerre coloniale comme guerre juste (de la part des Européens) et la théorie de l’esclavage pénal légitiment et favorisent la déportation, tant celle des esclaves noirs que celle des semi-esclaves blancs dont le développement des colonies a besoin. À la veille de la révolution américaine, rien que dans le Maryland il y avait 20 000 serviteurs d’origine criminelle. Comme le dit Samuel Johnson, nous sommes en présence d’une « race de détenus, et ils devraient être contents de tout ce que nous leur offrons pour éviter la pendaison ». C’est ainsi qu’on alimente une source inépuisable de force de travail contrainte
## Les serviteurs sous contrat
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Dans une première phase, le flux des indentured servants est dirigé vers l’Amérique. Ensuite, ils sont supplantés et rendus inutiles par l’introduction massive des esclaves noirs et, après l’obtention de l’indépendance par les États-Unis, les semi-esclaves blancs sont systématiquement détournés vers l’Australie, où ils fournissent une contribution encore plus importante au processus de valorisation de la nouvelle colonie. Quelles sont les caractéristiques de cette relation de travail ? Commençons par le transfert, ou plutôt la déportation, à partir de l’Angleterre. Les circonstances horribles et le taux de mortalité font penser au tristement célèbre Middle Passage (traversée de l’Atlantique) auquel sont soumis les esclaves noirs. Il arrive que moins de la moitié des « passagers » survivent au voyage. Il y a même parmi eux des enfants de un à sept ans, qui échappent rarement à la mort. Un témoin raconte avoir vu, au cours d’un seul voyage, trente-deux enfants en bas âge être jetés dans l’océan. Les maladies continuent à sévir même après la fin de la traversée de l’Atlantique, ce qui explique que les nouveaux arrivants soient souvent mis en quarantaine.
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En quoi donc se différencient-ils des esclaves proprement dits ? Parfois, les semi-esclaves blancs se lamentent : « Beaucoup de nègres sont mieux traités. » En réalité, contrairement aux esclaves proprement dits, les servants peuvent faire appel à la justice dans l’espoir d’être admis dans la communauté des hommes libres ; ce qui arrive régulièrement « en supposant [bien sûr] qu’ils aient survécu à la période de travail69 ». Même s’il est vrai que, souvent, ils meurent avant, il s’agit là d’un rapport social différent de l’esclavage héréditaire et racial.
> [!approfondir] Page 117
Sieyès ne le cache pas : ce qui caractérise la figure de l’indentured servant, c’est l’asservissement, l’engagement servile ou l’« esclavage de la loi ». Pourtant, surtout après le début de la Révolution française, le souci apologétique semble dominer : dans le nouveau climat idéologique et politique, il n’est plus possible de se prononcer en faveur d’une institution dont on reconnaît le caractère fondamentalement esclavagiste. Aussi Sieyès commence-t-il à polémiquer contre ceux qui considèrent que le serviteur contractuel est quelqu’un qui « perd une partie de sa liberté » : « Il est plus exact de dire qu’au moment où le contrat est conclu, loin d’être gêné dans sa liberté, il l’exerce ainsi qu’il lui convient ; car tout engagement est un échange où chacun aime mieux ce qu’il reçoit que ce qu’il donne. » Il est vrai que, pendant la durée du contrat, le serviteur n’a plus l’exercice de la liberté qu’il a cédée, mais le fait que les limites de la liberté d’un individu « ne sont placées qu’au point où elle commencerait à nuire à la liberté d’autrui71 » est une règle générale.
> [!accord] Page 118
D’autre part, Sieyès, dès le début, revendique la servitude contractuelle au nom de la « liberté naturelle », du droit qui revient à chaque individu de conclure le contrat qu’il juge le plus approprié. Autrement dit, la catégorie clé de la pensée libérale (la catégorie du contrat), invoquée par Grotius lui-même pour légitimer l’esclavage proprement dit, n’est privilégiée par Sieyès que pour caractériser la relation de travail qui lie l’indentured servant à son patron. C’est la même chose chez Locke, mais à la différence que l’auteur français, du moins avant la Révolution, souligne avec force le caractère fondamentalement esclavagiste de cette relation. Voilà pourquoi il tient à mettre en évidence la vigilance que la loi devrait exercer : les fonctionnaires publics devraient contrôler la conduite du patron de façon à empêcher que la « personne » du serviteur « puisse être lésée par des engagements trop étendus ou par l’abus au cours de l’engagement »72. Sieyès semble proposer une sorte de code qui réglementerait ce semi-esclavage blanc, sur le modèle du Code noir que les maîtres des esclaves noirs devraient respecter, du moins en théorie.
## L’« énorme vol d’enfants » pauvres « commis à la façon d’Hérode »
> [!information] Page 118
Les enfants de condition pauvre, appâtés par quelque friandise, enlevés et déportés outre-Atlantique, font aussi partie de la force de travail contrainte chargée d’assurer le développement des colonies73. Dans d’autres cas, ils arrivent en Amérique avec leurs parents, qui sont souvent obligés de les vendre et ne les revoient jamais. En Angleterre, la situation des enfants d’origine populaire ne vaut guère mieux. Marx dénonce l’« énorme vol d’enfants commis dès l’origine du système mécanique par le capital à la façon d’Hérode sur les maisons de pauvres et d’orphelins, vol par lequel il s’est incorporé un matériel humain dépourvu de toute volonté74 ».
> [!accord] Page 119
Sans nous limiter à l’utilisation des orphelinats comme source de force de travail bon marché et plus ou moins contrainte, on peut ajouter ici une remarque plus générale. Si, dans la théorie et dans la pratique protolibérales de l’époque, le travailleur salarié est, comme nous allons le voir, l’instrumentum vocale dont parle Burke ou la « machine bipède » dont parle Sieyès, ses enfants sont, en dernière analyse, res nullius, destinés à la première occasion à être utilisés justement en qualité d’instruments et de machines de travail. Locke déclare explicitement que les enfants pauvres, qu’il faut mettre au travail à partir de l’âge de trois ans, doivent être « enlevés des mains des parents75 ». À plus d’un siècle de distance, la position de Bentham est à peu près la même. Il propose de s’inspirer des « manufactures où des enfants, n’eussent-ils encore que quatre ans, trouvent à rapporter quelque chose, et où des enfants plus âgés de quelques années gagnent leur vie, et la gagnent bien76
> [!information] Page 119
Les enfants des pauvres sont à la totale disposition de la société. On pense au sort réservé aux esclaves outre-Atlantique. Pour mettre fin à leur présence sur le sol américain – propose Jefferson – on pourrait acquérir pour un prix modique, et peut-être même obtenir gratis, les nouveau-nés noirs, les placer « sous la tutelle de l’État », les soumettre au travail le plus tôt possible et récupérer ainsi en grande partie les frais nécessaires à leur « déportation » à Saint-Domingue le moment venu. Bien sûr, « la séparation des enfants d’avec leurs mères peut susciter des scrupules humanitaires », mais on ne doit pas être aussi sensible
> [!information] Page 120
Nous verrons que Bentham, lui aussi, pense à des expériences à caractère eugénique. Mais, en attendant, on peut conclure en donnant la parole à un économiste anglais (Edward G. Wakefield), qui publie, en 1834, un livre à succès consacré à une comparaison entre l’Amérique et l’Angleterre : « Ce n’est pas moi, c’est toute la presse anglaise qui traite d’esclaves blancs les enfants anglais » d’extraction populaire. La plupart d’entre eux sont obligés de travailler si longtemps qu’ils s’endorment involontairement, puis sont réveillés et de nouveau forcés à travailler par des bastonnades et des mauvais traitements de toute sorte. Quant aux enfants trouvés, on se débarrasse d’eux d’une façon très expéditive : aux portes des workhouses, des affiches font la promotion de leur vente. À Londres, le prix des petits garçons et des petites filles ainsi introduits sur le marché est sensiblement inférieur à celui des esclaves noirs d’Amérique ; dans les régions rurales, ce type de marchandise est encore moins cher
## Des centaines ou des milliers de misérables « chaque jour pendus pour des riens »
> [!approfondir] Page 120
De plus, cette masse de misérables subit le poids d’une législation bien loin d’être marquée par le souci de la protection des libertés civiles. On pense aux mandats d’arrêt en blanc, qui permettaient à la police de perquisitionner ou d’arrêter arbitrairement n’importe qui. Effacé du IVe amendement de la Constitution américaine, cet « intolérable engin d’oppression », pour reprendre la définition qu’en donne en 1866 le libéral français Laboulaye81, continue à subsister en Angleterre, et pour longtemps.
> [!information] Page 121
La peine de mort elle-même est non seulement très facilement appliquée, mais elle l’est selon un certain pouvoir discrétionnaire. Avec la promulgation en 1723 du Black Act – les Blacks étaient de prétendus voleurs de cerfs – on n’a même pas besoin, dans certains cas, de recourir à un procès formel pour prescrire la peine capitale qui, de plus, livre aussi au bourreau ceux qui ont d’une façon ou d’une autre aidé le voleur, ou le voleur présumé, à échapper à la justice
> [!approfondir] Page 122
Si Locke se propose de réglementer la consommation d’alcool des classes populaires, Mandeville estime que, du moins le dimanche, « il faut […] interdire strictement tous les divertissements […] qui pourraient les tenter [de ne pas] aller à l’église88 ». À propos de l’alcool, Burke raisonne autrement : même s’il n’a pas de propriétés nutritives, il peut en tout cas alléger chez le pauvre le stimulus de la faim ; d’autre part, « dans tous les temps et dans toutes les nations », l’alcool a été amené, avec l’« opium » et le « tabac », à fournir les « consolations morales » dont l’homme peut parfois avoir besoin89. Plus encore que la mise au pas des ouvriers et des vagabonds, comme chez Locke et Mandeville, le problème est maintenant l’affaiblissement général de la conscience et de la souffrance de celui qui a faim. La tendance à contrôler la façon de vivre, jusque dans ses moindres détails, des classes populaires persiste. La référence à l’opium ajoute une touche de cynisme. Plus tard, même les rapports des commissions gouvernementales d’enquête dénonceront la catastrophe : dans les quartiers les plus pauvres, la consommation d’opium se répand et devient un moyen de se nourrir ou l’un de ses substituts ; l’opium est parfois même administré aux nourrissons, qui « devenaient rabougris comme de petits vieux hommes ou se ratatinaient à l’état de petits singes90 ».
> [!information] Page 122
De plus, cette réglementation précise inclut bien entendu l’endoctrinement religieux. Aux yeux de Locke, la mise au travail des enfants pauvres dès l’âge de trois ans est une mesure bénéfique non seulement sur le plan économique, mais aussi sur le plan moral : elle offre l’« opportunité de les obliger à se rendre à l’église avec régularité chaque dimanche, avec leurs maîtres et maîtresses, et, par ce biais-là, de leur enseigner le sens de la religion91 ». Mandeville, lui aussi, exige que la fréquentation dominicale de l’église devienne « obligatoire pour les pauvres et les illettrés ». On ne peut pas se contenter de faire appel à la spontanéité du sentiment religieux : « C’est une tâche qui incombe à tout magistrat que de prendre un soin particulier » de ce qui se passe le dimanche.
> [!accord] Page 122
« Les pauvres plus particulièrement et les enfants doivent être contraints d’aller à l’église et le matin et l’après-midi. » Cela donnera des résultats positifs : « Quand les magistrats prennent ce soin dans toute la mesure de leur pouvoir, les ministres de l’Évangile peuvent instiller dans les plus faibles intelligences » la dévotion et la vertu d’obéissance
> [!accord] Page 123
Dans ce contexte, la position d’Adam Smith est particulièrement significative. Il reconnaît que « [n]ous n’avons pas de lois contre les coalitions destinées à diminuer le prix du travail ; mais nous en avons beaucoup trop contre celles qui sont destinées à l’augmenter ». D’autre part, « les maîtres, étant moins nombreux, peuvent se coaliser beaucoup plus facilement. […] Les maîtres sont toujours et partout dans une sorte de coalition tacite, mais constante et uniforme, pour ne pas augmenter le salaire du travail au-dessus du taux existant », ou destinée à « faire baisser le salaire du travail même au-dessous de ce taux »95. Donc, même si l’on traitait patrons et ouvriers de la même façon sur le plan législatif, les premiers n’en continueraient pas moins à jouir d’une situation avantageuse. Par ailleurs, ils sont aussi favorisés par les conditions de vie très précaires dans lesquelles se trouvent leurs adversaires :
« Pour en venir à une décision rapide, ils [les ouvriers] ont toujours recours aux clameurs les plus bruyantes et quelquefois à la violence et aux outrages les plus révoltants. Ils sont aux abois et agissent avec la déraison et les excès d’hommes poussés à bout, qui n’ont d’autre alternative que de mourir de faim ou d’obtenir par la terreur que leurs maîtres satisfassent sans délai leurs revendications96. »
> [!approfondir] Page 124
Tout cela n’empêche pas Smith de recommander au gouvernement d’agir avec sévérité contre les coalitions ouvrières. Certes, « il est difficile que des personnes faisant le même métier se rencontrent pour faire la fête et pour se divertir sans que la conversation ne finisse par une conspiration contre l’État ou par un quelconque expédient pour augmenter les salaires ». D’autre part, il est « impossible d’empêcher ces rencontres par une loi compatible avec la liberté et la justice ». Mais le gouvernement doit prévenir tout rassemblement ouvrier, même celui le plus fortuit et, en apparence, le plus inoffensif. Par exemple, l’obligation de l’enregistrement administratif de ceux qui exercent un métier précis finit par créer « un lien entre des individus qui autrement auraient pu ne jamais se connaître » ; on ne peut tolérer en aucun cas « un règlement qui permet à ceux du même métier de cotiser afin de pourvoir aux besoins de leurs pauvres, de leurs malades, de leurs veuves et orphelins, en leur donnant un intérêt commun à gérer »97. Même une société de secours mutuel – et pas seulement l’action syndicale – doit donc être considérée comme illégale. Smith reconnaît que nous sommes en présence d’« hommes aux abois », qui risquent la mort par inanition, mais cette remarque passe au second plan vu la nécessité d’éviter par tous les moyens des rencontres, des « réunions », des rassemblements qui tendent à être synonymes de « conspiration contre la société ».
> [!information] Page 124
Afin de criminaliser dès sa formation toute association populaire, la classe dominante a recours en Angleterre à des méthodes encore plus expéditives, que Constant caractérise comme l’« affreux expédient d’envoyer des espions agiter les esprits ignorants et proposer la révolte pour la dénoncer ». Les résultats ne se font pas attendre : « Les misérables ont séduit ceux qui ont eu le malheur de les écouter et probablement aussi ils ont accusé ceux qu’ils n’avaient pu séduire. » Et la justice frappe les uns et les autres
## Un Tout aux caractéristiques étranges
> [!approfondir] Page 125
Nous savons que Mandeville incite les juges à être plus expéditifs concernant la condamnation à mort de coupables ou de suspects de vols et de larcins, même au prix de la condamnation d’un innocent : la « paix de la société » ou l’« avantage » de la « nation » doivent être sauvegardés. Blackstone reconnaît que l’enrôlement forcé des marins paraît très discutable et constitue une atteinte à la liberté ; il « ne peut être justifié que par la nécessité publique [public necessity], à laquelle doivent être soumises toutes les considérations personnelles99 ». Locke demande lui aussi avec insistance de ne jamais perdre de vue le « bien public », le « bien de la nation », la « sécurité du peuple » ou la « sauvegarde de l’ensemble », dans l’« État tout entier »
> [!information] Page 125
Les pauvres méritent pleinement leur sort, ce sont par définition des dépensiers et des vagabonds, mais ce serait un désastre pour la société si d’aventure ils devaient s’amender : « Les flottes et les armées de l’État souffriraient du manque de soldats et de marins si la sobriété et la diligence prévalaient universellement101. » Et l’économie du pays finirait par se trouver elle aussi dans une situation très difficile. Mandeville en arrive à la même conclusion : « Pour que la société […] soit heureuse […] il faut que la grande majorité reste aussi ignorante que pauvre » ; « la richesse la plus sûre consiste dans la multitude des pauvres laborieux »102. Voici maintenant ce que l’on peut lire chez Arthur Young : « Chacun, à moins d’être un idiot, sait que les basses classes doivent être maintenues dans la pauvreté, faute de quoi elles ne travailleraient jamais103 » et elles ne produiraient plus la « richesse des nations » dont parle Smith.
> [!approfondir] Page 126
Destutt de Tracy, plus tard, en France, tire les mêmes conclusions : « Les nations pauvres, c’est là où le peuple est à son aise ; et les nations riches, c’est là où il est ordinairement pauvre104. » Pourquoi la proposition selon laquelle le bonheur et la richesse de la société dépendent de la fatigue et des privations des pauvres, qui constituent pourtant la grande majorité de la population, n’est-elle pas, dans ses diverses variantes, jugée contradictoire ? C’est Locke qui explique la logique interne de ce Tout aux caractéristiques étranges : les esclaves ne peuvent pas être considérés « comme participant d’une manière quelconque à la société civile, qui a pour fin principale la préservation de la propriété105 ».
> [!accord] Page 126
C’est aussi l’opinion d’Algernon Sidney : « Un royaume ou […] une ville » sont composés d’« habitants […] tous libres et égaux ; il peut se faire qu’il y a des serviteurs, mais ils ne sont pas membres de ce royaume », « et personne ne peut être membre d’un État [commonwealth] tant qu’il est esclave » ; il n’est pas non plus membre du peuple, parce que la « Nation » est l’ensemble des « personnes libres »106. Les pauvres sont la caste servile dont la société a besoin, ils sont le fondement souterrain de l’édifice social, ceux que Nietzsche définira plus tard comme les « taupes aveugles de la culture ». Il n’en reste pas moins que, par rapport à la société et à la civilisation, les pauvres et les taupes continuent à être dans une relation d’extériorité
## Travail salarié et catégories de l’esclavage
> [!approfondir] Page 127
L’Angleterre, bien entendu, réagit avec indignation. Dans ce débat, on insiste sur la qualité d’homme libre dont bénéficie même le travailleur salarié le plus misérable. À ceci près que, pour définir son profil, la tradition libérale utilise les mêmes catégories que celles qu’on utilisait dans l’Antiquité classique et qu’on applique, outre-Atlantique, à l’esclave noir.
> [!accord] Page 127
Aux yeux de Locke, la « plus grande partie des hommes qui se trouvent engagés au travail, et asservis [enslaved] à la nécessité d’une basse condition, et dont toute la vie se passe uniquement à chercher de quoi subsister », ne sont pas vraiment capables d’une vie intellectuelle et morale. Complètement « absorbées par l’effort pour calmer les récriminations de leur estomac et les cris de leurs enfants », ces personnes n’ont pas la possibilité de penser à autre chose : « Un homme qui consume toute sa vie dans un métier pénible ne peut non plus s’instruire de cette diversité de choses qui se font dans le monde qu’un cheval de somme qui ne va jamais qu’au marché par un chemin étroit et bourbeux peut devenir habile dans la carte du pays. »
> [!information] Page 127
Locke n’hésite pas à affirmer qu’« il y a une plus grande différence à cet égard entre certains hommes et d’autres hommes, qu’entre certains hommes et certaines bêtes ». Pour s’en rendre compte, il suffit de comparer, d’une part, le « Palais » et la « Bourse » et, de l’autre, les « hôpitaux » et les « petites maisons »109. La frontière qui sépare le monde humain du monde animal est imperceptible et évanescente : « Si nous voulons comparer l’entendement et la capacité de certains hommes et de certaines bêtes, nous y trouverons si peu de différences qu’il sera bien difficile d’assurer que l’entendement de l’homme soit plus net ou plus étendu110. »
> [!information] Page 128
Le processus de déshumanisation prend parfois des modalités différentes. En reprenant la distinction, propre à l’Antiquité classique, entre les différents instruments de travail, Burke regroupe la catégorie des travailleurs sous la catégorie d’instrumentum vocale114. De même, Sieyès parle de la « plus grande partie des hommes », définis, surtout dans les notes privées antérieures à 1789, comme des « machines de travail », des « instruments de labeur » ou des « instruments humains de la production » ou des « instruments bipèdes »
> [!information] Page 129
Un argument plus tardif rend insurmontable le fossé qui sépare la communauté des hommes libres des serviteurs et des esclaves. Ces derniers sont jugés incapables de ressentir complètement l’humiliation, les frustrations, les affects, la douleur et les autres sentiments qui caractérisent la vie spirituelle de l’homme. Voici comment Mandeville raisonne à propos de la masse des misérables en Europe : certes, ils sont obligés de subir fatigues et privations, ils finissent souvent pendus « pour des riens » dont ils se rendent coupables en tentant d’échapper à la faim, mais « être heureux, c’est être content, et moins un homme heureux aura l’idée d’une vie meilleure, et plus satisfait il sera de la sienne. […] Quand un homme a du bon temps, qu’il rit et qu’il chante, et que dans ses gestes et son comportement je vois tous les signes du contentement et de la satisfaction, je le déclare heureux ».
> > [!cite] Note
> pina sur lexplosion des enfant par israel, heureux detre tuer pour les droits de lhomme
> [!information] Page 129
Tout bien considéré, le « plus grand roi » trouverait des « charmes » chez « le plus bas et le moins civilisé des paysans », dans sa « sérénité d’esprit » dans « le calme et la paix de son âme »119. Le théoricien virginien dont nous avons déjà parlé, Thomas R. Dew, s’exprime dans des termes tout aussi emphatiques à propos des esclaves : « Nous ne doutons pas qu’ils constituent la section la plus heureuse de notre société. Sur la face de la Terre, il n’y a pas d’être plus heureux que l’esclave nègre aux Etats-Unis120. »
## Le libéralisme introuvable de l’Amérique de Tocqueville
> [!information] Page 135
Même si nous faisons abstraction de la population de couleur dans son ensemble, nous n’arriverons pas pour autant à des résultats très différents. Aux États-Unis, ceux qui, sans avoir commis aucun délit, sont enfermés dans les maisons de travail – qui font partie, comme le reconnaît Tocqueville lui-même, du « système pénitentiaire » – ne jouissent vraiment pas de l’égalité civile ni de la liberté moderne. Il y a plus : la condition des pauvres est telle que, même en tant que témoins, ils sont emprisonnés jusqu’à la fin de la procédure judiciaire. Ainsi, « dans le même pays où le plaignant est mis en prison, le voleur reste en liberté, s’il peut donner une caution ». Parmi les « exemples entre mille » qui pourraient être choisis, prenons celui de deux jeunes Irlandaises « détenues pendant une année entière, attendant toujours que les tribunaux voulussent bien recevoir leur déposition ». Nous pouvons donc partager la conclusion incontestable de Tocqueville : nous sommes face à des lois renforcées par l’« habitude » et qui pourtant peuvent sembler « monstrueuses » ; elles « ont tout prévu pour la commodité du riche et presque rien pour la garantie du pauvre », « elles [font] bon marché »2 de sa liberté.
> [!information] Page 136
Pensons à la clause constitutionnelle des « trois cinquièmes » selon laquelle, pour calculer le nombre de sièges revenant aux États du Sud, on tient partiellement compte du nombre des esclaves lui-même. Loin d’être un détail sans importance, cette clause joue un rôle très important dans l’histoire des États-Unis : « quatre votants du Sud » parviennent à exercer « plus de pouvoir politique que dix votants du Nord ». C’est ainsi qu’on explique la « dynastie virginienne » qui a longtemps réussi à garder la présidence du pays
## Domination absolue et obligations communautaires des propriétaires d’esclaves
> [!approfondir] Page 138
N’en doutons pas : le maître d’esclaves exerce un pouvoir absolu sur sa légitime « propriété », mais pas jusqu’au point de pouvoir librement remettre en cause le processus de réification et de marchandisation qui s’est produit. Dans ce cas, ce qui l’emporte, ce sont les exigences de la communauté qui font qu’on ne doit pas toucher à la barrière qui sépare nettement et fermement la race des seigneurs de la race des serviteurs. Voici ce qu’en dit Tocqueville : « Les Américains du Sud ont défendu », « sous des peines sévères », d’« apprendre à lire et à écrire » aux « Nègres »9. L’interdiction vise à exclure la race des esclaves de toute forme d’instruction, considérée comme une grande source de danger, non seulement dans la mesure où elle est susceptible d’alimenter des espérances et des prétentions inadmissibles, mais aussi parce qu’elle risque de faciliter pour les Noirs cette communication d’idées et de sentiments que l’on doit empêcher par tous les moyens. Toutefois, en cas de violation de cette règle, ce sont d’abord les propriétaires blancs qui sont frappés, ce qui limite beaucoup leur « liberté négative ». Les interdictions qui frappent les esclaves n’épargnent pas non plus leurs maîtres.
> [!information] Page 139
La législation qui interdit les rapports sexuels et les mariages interraciaux est particulièrement emblématique. Plus tard, en 1896, en décrétant la légitimité constitutionnelle du règlement concernant la ségrégation raciale dans son ensemble, la Cour suprême des États-Unis admet que l’interdiction des « mariages entre les deux races » pourrait violer, « au sens technique », la freedom of contract, mais elle se tire d’affaire en ajoutant que le droit de chaque État à légiférer dans ce domaine « est universellement reconnu »11. En fait, cela suscite de nombreuses oppositions. La loi promulguée en Virginie au début du XVIIIe siècle, qui prévoit de ne pas punir seulement les responsables directs de l’acte sexuel ou matrimonial, est significative ; des « peines extrêmement sévères » peuvent ainsi être appliquées au prêtre coupable d’avoir consacré le lien familial interracial12. C’est donc la liberté religieuse elle-même qui est d’une certaine façon atteinte, et non pas seulement la « liberté de contrat ».
> [!accord] Page 139
Les conséquences négatives et même dramatiques du pouvoir absolu exercé sur les esclaves noirs finissent par toucher aussi les Blancs. Prenons l’exemple de la Pennsylvanie des premières décennies du XVIIIe siècle : le Noir libre surpris en train de violer l’interdiction de miscegenation (métissage), comme on l’appellera plus tard13, court le risque d’être vendu comme esclave. Pour la femme blanche, obligée de subir la séparation forcée d’avec son partenaire et la terrible punition qui lui est infligée, les conséquences sont très douloureuses. Voyons ce qui se passe dans la Virginie coloniale, immédiatement après la Glorieuse Révolution. Sur la base d’une loi de 1691, une femme blanche et libre qui a un enfant d’un Noir ou d’un mulâtre peut être condamnée à cinq ans d’esclavage et, surtout, elle est obligée de céder l’enfant à la paroisse, qui ensuite le vend comme servant, condition dans laquelle il demeure pendant trente ans14. Mais ce n’est pas tout. Des barrières presque insurmontables s’opposent à la reconnaissance de la progéniture née de l’éventuel rapport du propriétaire avec l’une de ses esclaves. Le père finit par se trouver devant une alternative dramatique : subir avec sa famille de fait l’exil hors de la Virginie, ou bien consentir à ce que l’enfant soit esclave, comme sa mère
> [!approfondir] Page 140
La législation de New York est au contraire plus expéditive : elle transforme automatiquement en esclaves tous les enfants nés de mère esclave16. Ainsi cette société exerce-t-elle, y compris sur ses membres privilégiés, une contrainte tellement forte, en partie juridique, en partie sociale, qu’elle étouffe même les sentiments les plus naturels. Comme quelqu’un l’a justement remarqué, en rendant esclaves « leurs enfants et les enfants de leurs enfants », de fait « les Blancs se réduisent eux-mêmes en esclavage »
> [!information] Page 140
Le propriétaire peut légalement fouetter et battre à mort son esclave – le droit de propriété est sacré –, mais il ne peut avoir de rapports sexuels avec elle qu’en prenant de multiples risques, tellement est fort le contrôle que la classe des propriétaires et la communauté des hommes libres exercent sur chacun de leurs membres. Au-delà de la règle juridique, dans les années 1850, des bandes de vigiles engagées pour espionner, intimider et frapper les Blancs enclins à subir le charme de leurs esclaves, et des femmes de couleur en général, interviennent çà et là pour faire respecter l’interdiction de miscegenation
> [!accord] Page 142
Dans les situations de crise, le devoir de vigilance se fait particulièrement sentir. Nous avons évoqué le « service militaire » des patrouilles blanches « en action jour et nuit », à Richmond, en 1831. Dans ce cas – observe Gustave de Beaumont au cours du voyage qu’il effectue en compagnie de Tocqueville – « la société s’arme de toutes ses rigueurs » et mobilise « toutes les forces sociales », en cherchant par tous les moyens à encourager la « délation » et le contrôle. En Caroline du Sud, la peine de mort n’est pas réservée qu’à l’esclave fugueur mais aussi à « toute personne qui l’a aidé dans son évasion23 ». Les conséquences de l’adoption de la loi de 1850 sur les esclaves fugitifs sont très significatives : la punition qui vise le citoyen qui aurait tenté de cacher ou d’aider le Noir poursuivi ou recherché par ses légitimes propriétaires vise aussi celui qui ne prend pas part à sa capture. Comme le disent ceux qui la critiquent, il s’agit d’une loi dont les termes visent à obliger chaque Américain « à devenir un chasseur d’hommes24 ».
> [!accord] Page 142
La société esclavagiste ne frappe pas que les propriétaires d’esclaves, elle finit par frapper la communauté blanche dans son ensemble. Les esclaves noirs ne sont pas qu’une marchandise, ils sont aussi l’ennemi intérieur : voilà pourquoi les abolitionnistes sont immédiatement soupçonnés de trahison et deviennent la cible d’une série de mesures répressives plus ou moins dures selon la gravité du péril qui se profile à l’horizon. Des restrictions sévères sont imposées à la presse : en 1800, rares sont les journaux du Sud qui parlent de la révolte des esclaves en Virginie ; il est dangereux de répandre le bruit d’une subversion contagieuse25. En 1836, le Président des États-Unis, Andrew Jackson, autorise le ministre des Postes à bloquer la circulation de toutes les publications critiques vis-à-vis de l’institution de l’esclavage.
## Trois législations, trois castes, une « démocratie pour le peuple des seigneurs »
> [!information] Page 144
Aux États-Unis, au moins jusqu’à la guerre de Sécession, il existe trois législations différentes. L’une d’entre elles s’applique directement aux esclaves. Au milieu du XIXe siècle, l’abolitionniste noir [[Frederick Douglass]] calcule qu’en Virginie il y a soixante-dix crimes qui, commis par un esclave, entraînent la peine de mort, alors que seuls deux de ces crimes débouchent sur la même peine pour un Blanc
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> [!accord] Page 144
Mais une législation spéciale frappe aussi les hommes de couleur théoriquement libres, et non seulement parce que, d’une façon adaptée aux différentes réalités locales et aux différentes périodes historiques, ils sont exclus de certaines professions, du droit de posséder de la terre, de la possibilité de témoigner au tribunal contre les Blancs ou de faire partie du collège chargé de juger. Il existe une circonstance encore plus éclairante : même si l’on fait abstraction des esclaves, un même délit a des conséquences bien différentes selon la couleur de peau du responsable. Les seules personnes qui courent le risque de devenir esclaves sont évidemment les personnes libres de couleur.
> [!information] Page 145
Quand, aux États-Unis, avant la guerre de Sécession, on définit trois castes, on fait clairement abstraction des Indiens, considérés, jusqu’au Dawes Act de 1887, comme domestic dependent nations, c’est-à-dire comme un ensemble de nations ayant chacune son identité particulière, soumises toutefois au protectorat de Washington, et dont les membres ne font pas partie de la société américaine au sens strict39. Ajoutons que le discours des trois castes comporte un élément idéologique discutable : il a tendance à passer par-dessus les différences qui subsistent à l’intérieur de la communauté blanche et qui peuvent avoir une forte incidence, non seulement sur les conditions matérielles de vie, mais aussi sur les droits civiques des couches les plus pauvres. Les articles de la Confédération, destinés à réglementer le nouvel État en formation, excluent explicitement les « pauvres » et les « vagabonds » du nombre des « habitants libres » (art. IV). Il est pourtant vrai que, si l’on examine la société dans son ensemble, les principales démarcations sont liées à la couleur de peau et, au niveau de la communauté noire, à la distinction entre les esclaves proprement dits et les autres, les Noirs « libres », qui vivent en réalité dans la peur d’être déportés ou réduits en esclavage à leur tour. D’autre part, comme le fait remarquer l’idéologue sudiste des trois castes, la centralité absolue de la ligne de la couleur favorise l’« esprit d’égalité » dans la communauté blanche, et la disparition assez rapide des discriminations les plus odieuses
> [!approfondir] Page 146
C’est en ce sens qu’on peut parler de « castes », comme le font d’ailleurs d’éminents historiens de l’institution de l’esclavage41. Mais constater le renforcement naturaliste et racial des rapports entre les classes sociales ne nous dit encore que peu de chose sur la nature du régime politique en vigueur dans la société que nous étudions. Parfois, surtout en partant de l’histoire de l’Afrique du Sud afin d’expliquer comment se mêlent la liberté (pour les Blancs) et l’oppression (des populations coloniales), on a parlé de « libéralisme ségrégationniste42 ». Il s’agit d’une catégorie qui exclut complètement de notre champ de réflexion les pratiques d’expropriation, de déportation et d’anéantissement exercées aux dépens des populations natives de l’Afrique australe ou des Amérindiens. Même en ce qui concerne les Noirs et d’autres groupes ethniques, cette catégorie ne semble faire référence qu’à la période qui a suivi l’abolition de l’esclavage. Le substantif est aussi faux que l’adjectif.
> [!accord] Page 147
Alors qu’elle est un objet dont la jouissance est très limitée, la « liberté moderne » est bien loin d’être l’objectif unique auquel aspirent les protagonistes de la révolution et les Pères fondateurs des États-Unis. Pour Hamilton, la « distinction entre liberté et esclavage » est claire : dans le premier cas, « un homme est gouverné par des lois auxquelles il a donné son consentement », dans le second, « il est gouverné par la volonté d’un autre »44. Ou bien, comme le dit Franklin, subir un impôt de la part d’un corps législatif dans lequel vous n’êtes pas représenté signifie être considéré et traité de la même manière qu’« un peuple assujetti »45. Être exclu des décisions politiques, être soumis à des règles imposées de l’extérieur, pour aussi raisonnables et libérales qu’elles puissent être, c’est déjà synonyme d’esclavage politique ou, tout au moins, cela en constitue le début.
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En se référant en particulier aux colonies anglaises, un autre illustre historien et militant noir parle indifféremment de « plantocratie blanche » ou de « démocratie des planteurs »51. Toutefois, parce qu’elle ne prend en compte qu’une classe sociale réduite, cette définition a le tort de se centrer exclusivement sur le Sud, qui n’est pourtant pas séparé du Nord par un mur. Cela vaut sur le plan économique : après la guerre, les esclaves constituent le patrimoine le plus important du pays ; en 1860, leur valeur est trois fois supérieure au capital actionnaire de l’industrie manufacturière et ferroviaire ; le coton cultivé au Sud est depuis longtemps le produit d’exportation le plus important des États-Unis et il joue un rôle décisif dans le financement des importations et dans le développement industriel du pays
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Sur le plan politico-constitutionnel, l’obligation de participer à la chasse aux esclaves fugitifs et à leur restitution concerne aussi, bien entendu, les citoyens du Nord. Enfin, sur le plan idéologique, il ne faut pas oublier l’apartheid racial en vigueur dans les États libres. Si nous ajoutons à cela les processus d’expropriation et de déportation dont les Indiens sont les victimes, il est évident que, malgré les différences visibles entre les deux zones géographiques, la discrimination raciale joue aux États-Unis un rôle décisif au niveau national. Enfin, même si elle est mieux adaptée que celles que nous avons précédemment citées, la catégorie de « démocratie blanche53 » a elle aussi sa limite, celle de ne pas souligner l’orgueilleuse conscience de soi seigneuriale de la communauté des hommes libres et la charge de violence que cette communauté peut faire peser sur les exclus.
> [!accord] Page 149
Si nous reprenons maintenant ce que suggèrent d’illustres historiens et sociologues américains, on peut parler de « Herrenvolk democracy », c’est-à-dire d’une démocratie qui ne vaut que pour le « peuple des seigneurs »54. La ligne de démarcation très nette entre les Blancs, d’une part, et les Noirs et les Peaux-Rouges, de l’autre, favorise le développement de rapports d’égalité dans la communauté blanche. Les membres d’une aristocratie de classe ou de race ont tendance à s’autocélébrer comme des « pairs » ; l’inégalité criante imposée aux exclus est le revers du rapport de parité instauré entre ceux qui jouissent du pouvoir d’exclure les « inférieurs ». Il faut ajouter que l’inégalité dont il s’agit ici est d’abord une ligne de démarcation très nette par rapport aux exclus, c’est-à-dire celle qu’exprime la devise qui préside à la révolution américaine : « Nous ne voulons pas être traités comme des Nègres ! » Par ailleurs, comme nous le savons, dans la communauté des hommes libres et des seigneurs elle-même, nombreux sont les conflits et les accusations réciproques de prévarication et de violation du principe d’égalité.
## Les hommes libres, les serviteurs et les esclaves
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Au moins jusqu’à l’abolition de l’esclavage dans les colonies, la situation des deux côtés de l’Atlantique présente de nombreux points communs. Et pas seulement parce que dans la métropole elle-même les esclaves, et même le marché aux esclaves, existent bel et bien. Il est plus important de considérer que l’Empire britannique doit être analysé dans sa totalité, en prenant en compte la réalité des colonies. Son développement économique et son ascension politique et militaire doivent beaucoup à l’asiento, c’est-à-dire au monopole de la traite des esclaves. Par ailleurs, ceux qui tirent leur richesse du commerce ou de la propriété du bétail humain sont bien représentés au Parlement anglais.
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Celui-ci distingue nettement trois groupes : les hommes que « le droit de nature […] soumet à la domination absolue de leurs maîtres » ou qui sont soumis à la « condition de l’esclavage sous sa forme parfaite »58 : ce sont les esclaves venant d’Afrique ; nous trouvons ensuite les hommes libres et, enfin, les serviteurs blancs frères de sang des hommes libres. C’est un paragraphe central du Second Traité qui explique tout cela :
« Chez les Juifs et dans d’autres nations, nous constatons que les hommes se vendaient eux-mêmes [did sell themselves] ; mais, évidemment, ils le faisaient à titre d’hommes de corvée [drudgery], non d’esclaves [slavery]. Il est sûr que la personne vendue [the person sold] ne se trouvait pas soumise à un pouvoir absolu, arbitraire et despotique. Il est exclu que le maître ait eu la faculté de tuer, à tout moment, quelqu’un qu’il était tenu, à un certain moment, de laisser quitter libre son service ; loin de pouvoir disposer arbitrairement de la vie d’un tel serviteur, le maître ne pouvait même pas l’estropier à son gré ; la perte d’un œil ou d’une dent l’affranchissait (Exode, XXI)59. »
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va de soi que le maître a un pouvoir de punition étendu, même s’il n’est pas aussi illimité que celui qui s’exerce sur les esclaves noirs. On comprend alors le rapprochement avec le serviteur de l’Ancien Testament, qui, bien qu’il ne soit pas soumis à une « condition de parfait esclavage », subit une condition que nous pourrions définir, par opposition, d’esclavage imparfait. C’est cet esclavage imparfait que Locke définit par le terme de servitude ou servage (drudgery).
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Chez ce grand juriste aussi, une condition intermédiaire entre la liberté et l’esclavage finit par apparaître, une sorte d’esclavage non « absolu » et non entendu au « sens strict ». Par ailleurs, avec les esclaves, même les « domestiques », les « apprentis » et les « travailleurs » sont des serviteurs. Nous avons affaire à « différents types de serviteurs », chacun ayant des caractéristiques spécifiques, mais tous ayant en commun le fait d’être soumis à la servitude66. On sent une fois de plus l’héritage de Grotius, pour qui la servitus est la catégorie générale qui permet de comprendre et de définir la réalité du travail. Ce qui est nouveau chez Locke, Mandeville et Blackstone, c’est leur insistance sur la distinction entre deux types de servitus : celle en vigueur en métropole et celle qui se pratique dans les colonies. C’est ainsi que l’on passe de la bipartition de Grotius à une tripartition.
## L’Angleterre et les trois « castes »
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Environ vingt ans plus tard, un journal populaire d’orientation radicale, le Reynold Newspaper, en condamnant l’« esclavage » qui existe en Angleterre, remet en cause le fouet donné aux soldats et aux marins, la séparation des maris et des femmes dans les workhouses, l’obligation pour les serviteurs des campagnes de demander la permission du seigneur avant de pouvoir se marier, les abus sexuels systématiques dont étaient l’objet « les femmes et les filles des ordres pauvres70 ».
C’est Wakefield qui cite le Cahier de doléances provenant des campagnes et il le juge incontestable. Alors qu’il écrit juste avant l’abolition de l’esclavage dans les colonies anglaises et qu’il considère l’Empire dans son ensemble, il croit pouvoir distinguer trois figures : l’« homme libre » (freeman), l’« esclave » (slave), le « misérable » (pauper)71. On pense au discours sur les trois castes du théoricien du Sud déjà cité. En effet, en 1864, la Saturday Review – il s’agit ici d’une revue diffusée parmi les classes moyennes et supérieures – constate que les pauvres constituent en Angleterre « une caste séparée, une race », placée dans une condition sociale qui ne change pas « du berceau à la tombe », et qui est séparée du reste de la société par des barrières semblables à celles qui subsistent en Amérique entre Blancs et Noirs.
## La reproduction de la caste servile et les débuts de l’eugénisme
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Selon Mandeville, l’accès des « pauvres travailleurs » à l’instruction doit être absolument évité « pour que la société soit heureuse »79. Cela risquerait de faire disparaître la force de travail bon marché, docile et obéissante, dont on a besoin. Les interventions invoquées par d’autres représentants de la tradition libérale ont une portée bien plus grande. Pour produire une race d’ouvriers et d’instruments de travail dociles aussi parfaite que possible, l’univers concentrationnaire des workhouses peut lui aussi se révéler utile. En y enfermant aussi les enfants des délinquants et des « suspects », on pourrait produire – observe Bentham – une « classe indigène » qui se distinguerait par son goût du travail et son sens de la discipline. Si, par la suite, on encourageait les mariages précoces à l’intérieur de cette classe, et si l’on gardait les enfants comme apprentis jusqu’à leur majorité, les workhouses et la société pourraient alors disposer de la réserve inépuisable d’une force de travail de toute première qualité. Et donc, par l’intermédiaire de la « plus aimable des révolutions », la révolution sexuelle80, la « classe indigène », en se reproduisant héréditairement de génération en génération, deviendrait une sorte de race « indigène ».
> [!information] Page 157
Toujours pour produire la classe ou la race de travailleurs la plus docile possible, Sieyès pense à une révolution elle aussi « aimable ». Comme Bentham, le libéral français s’abandonne à une utopie (ou dystopie) eugénique. Il imagine un « croisement » entre des singes (par exemple l’orang-outan) et des « Nègres », afin de créer des êtres domesticables et adaptés au travail servile : les « nouvelles races de singes anthropomorphes ». Ainsi, les Blancs, qui restent au sommet de la hiérarchie sociale comme dirigeants de la production, pourraient disposer soit des Noirs comme instruments auxiliaires de production, soit d’esclaves proprement dits, c’est-à-dire justement les singes anthropomorphes :
« Quelque extraordinaire, quelque immorale que cette idée puisse paraître au premier coup d’œil, je l’ai méditée longtemps, et vous ne trouverez pas d’autre moyen, dans une grande nation, surtout dans les pays très chauds et très froids, de concilier les directeurs des travaux avec les simples instruments de labeur81. »
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Si l’on doit, d’un côté, stimuler la production et la reproduction d’une race de serviteurs ou d’esclaves au sens propre du mot, il faut, de l’autre, limiter au maximum la surpopulation improductive et parasitaire, la masse des pauvres qui, loin de générer de la richesse, la dévorent comme des sauterelles. Pour maintenir l’équilibre démographique, Malthus prône une politique qui retarde les mariages et la procréation dans les classes populaires ; la nature y pourvoira autrement grâce aux guerres, aux disettes, aux épidémies. De ce point de vue, le rôle que doit jouer la médecine devient problématique. En 1764, Franklin écrit à un médecin :
« La moitié des vies que vous sauvez ne sont pas dignes d’être sauvées, parce qu’elles sont inutiles, alors que l’autre moitié ne devrait pas être sauvée parce qu’elle est perfide. Votre conscience ne vous reproche jamais l’impiété de cette guerre permanente contre les plans de la Providence82 ? »
> [!information] Page 158
Quelques décennies plus tard, Tocqueville espère que l’on pourra finalement se débarrasser de la « canaille pénitentiaire » comme on se débarrasse des « rats », peut-être grâce à un gigantesque incendie83. Est-ce que le libéral français « rêve de génocide84 » ? L’affirmation est excessive. Reste une rude polémique contre une « charité bâtarde » qui menace l’ordre : « c’est la philanthropie de Paris qui nous tue »85
> [!accord] Page 159
Une conclusion d’ordre général s’impose. La tentation eugénique traverse en profondeur la tradition libérale. Ce n’est pas par hasard que la discipline qui prend ce nom a été baptisée en Grande-Bretagne et qu’elle jouit ensuite d’un grand succès aux États-Unis
## Le libéralisme introuvable du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande
> [!accord] Page 159
Dans les publications de l’époque, la condition des Irlandais est souvent comparée à celle des Noirs d’outre-Atlantique. Selon le jugement formulé en 1824 par un riche marchand anglais, disciple de Smith, fervent quaker et abolitionniste (James Cooper), les Irlandais se trouvent dans une condition pire que celle des esclaves noirs88. En tout cas, les Irlandais représentent pour l’Angleterre ce que les Noirs sont pour les États-Unis, il s’agit de « deux phénomènes de la même nature89 ». L’opinion exprimée par Beaumont est indirectement confirmée par Tocqueville. Grâce à De la démocratie en Amérique, nous savons que la magistrature, monopolisée par les Blancs, est totalement sourde aux griefs pourtant justifiés des Noirs.
> [!accord] Page 160
Des deux côtés de l’Atlantique, ce sont les lois qui empêchent ou gênent l’accès à l’instruction et interdisent le mariage avec des membres de la caste supérieure, qui perpétuent l’oppression respective des Noirs et des Irlandais. En Irlande aussi, la miscegenation est un délit très sévèrement puni : selon une loi de 1725, un prêtre coupable de célébrer clandestinement un mariage mixte risque même la peine de mort92. En Irlande aussi, on cherche à empêcher l’accès à l’instruction de la population native. Nous pouvons conclure sur ce point en donnant la parole à un historien libéral anglo-irlandais du XIXe siècle : la législation anglaise vise à spolier les Irlandais de leur « propriété » et de leur « industrie », elle vise « à les maintenir dans une condition de pauvreté, à briser en eux quelque germe de révolte que ce soit, à les rabaisser au rang d’une caste servile qui n’aurait jamais l’espoir de s’élever au niveau de ses oppresseurs »
> [!accord] Page 160
En 1789, trois ans avant la formation du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, les Irlandais sont « environ quatre millions et demi, un tiers de la population des îles Britanniques94 ». Le pourcentage de la population privée de la « liberté négative » est donc plus élevé qu’aux États-Unis où, au moment de l’indépendance, les Noirs constituent un cinquième de la population. Mais il faut ajouter que les dominateurs anglais, avant et après la Glorieuse Révolution, traitent les Irlandais, d’une part, de la même façon que les Peaux-Rouges, en les expropriant de leur terre et en réduisant leur nombre par des mesures plus ou moins drastiques, et, de l’autre, de la même façon que les Noirs, en les faisant travailler de force. D’où l’oscillation entre des pratiques esclavagistes et des pratiques génocidaires.
> [!information] Page 162
Quelques décennies avant Hamilton (et les révolutionnaires américains), en Angleterre, Sidney déclare que « par le mot d’esclave on entend un homme qui dépend absolument de la volonté d’un autre » ou d’une loi à laquelle il n’a pas donné son consentement99. Locke s’exprime à peu près de la même façon quand, à l’« esclavage » politique, il oppose une « liberté » entendue comme le fait de « ne relever d’aucun autre pouvoir législatif que celui qui a été établi dans la république (civitas, commonwealth) d’un commun accord100 ». Locke souligne lui aussi l’équivalence entre le terme anglais et le terme latin101 ; et ce dernier implique clairement la participation des cives à la vie publique. Le philosophe anglais raisonne comme les révolutionnaires américains, et ce n’est pas par hasard qu’ils se réclament de lui : celui qui veut décider seul, en m’excluant du processus d’élaboration de la loi, peut légitimement être suspecté de vouloir « s’emparer de tout le reste », en plus de la « liberté » politique ; il aspire en dernière analyse à « faire de moi un esclave »
## Libéralisme, « individualisme propriétaire », « société aristocratique »
> [!accord] Page 164
Pour tâcher de surmonter les difficultés rencontrées dans la définition de la société anglaise des XVIIIe et XIXe siècles, au lieu de parler de libéralisme, on préfère parfois parler d’« individualisme » ; et l’histoire de la tradition de pensée qui est l’objet de notre étude semble alors traversée en profondeur par un « individualisme propriétaire » ou « possessif » (possessive individualism)107. Cette définition est en partie légitime. Chez Locke, le pouvoir politique commence par prendre la forme d’une tyrannie, et donc d’une violence, dans la mesure où il porte atteinte à la propriété privée (de la classe dominante), et, dans ce cas, il est juste de résister à cette violence. Le citoyen, et même l’individu, reprend le pouvoir qu’il possédait déjà dans l’état de nature et qui « consiste à se servir des moyens qu’il juge convenables et que la nature lui donne, pour assurer la conservation de ce qui lui appartient108 ». Le domaine de la légalité est le domaine du respect de la propriété privée, alors que la violence se définit avant tout comme sa violation.
> [!accord] Page 164
Mais un examen plus attentif montre que la catégorie d’« individualisme propriétaire » ne convient absolument pas. Nous sommes face à une société et à une tradition de pensée qui, bien loin d’être inspirées par un respect superstitieux de la propriété et du droit de propriété en tant que tel, pratiquent et légitiment, en réalité, des expropriations massives aux dépens des Irlandais et des Peaux-Rouges.
> [!accord] Page 165
Il est vrai qu’un chapitre central du second des deux Traités sur le gouvernement de Locke a pour titre « La propriété », mais il aurait été peut-être plus juste de l’intituler « L’expropriation », étant donné qu’il vise à justifier l’appropriation des terres par les colons blancs aux dépens des Peaux-Rouges paresseux et incapables de faire fructifier la terre. Faisant abstraction des colonies et des populations coloniales ou d’origine coloniale, la catégorie d’« individualisme propriétaire » ne semble concerner que la communauté blanche de la métropole capitaliste et le conflit propriétaires/non-propriétaires.
> [!accord] Page 165
Par ailleurs, même si nous ne prenons en compte que la métropole, nous constatons que, pour l’Angleterre, le Second Traité justifie et revendique la clôture des terres communes, et donc l’expropriation massive des paysans. Comme les territoires d’outre-Atlantique occupés par les Peaux-Rouges, les terres communes elles non plus ne sont pas vraiment mises en valeur par le travail. Ainsi, dans les deux cas, elles n’ont pas encore de propriétaire légitime. Les auteurs classiques de la tradition libérale ne cessent de répéter que la propriété revendiquée par les natifs et par les groupes sociaux internes à la métropole et assimilés aux natifs est en réalité res nullius.
> [!accord] Page 166
Plutôt que celle d’« individualisme propriétaire », les catégories auxquelles recourent, pour analyser l’Angleterre de l’époque, certains auteurs libéraux de premier plan du XIXe siècle semblent plus justes. Aux yeux de Constant, « l’Angleterre n’est, au fond, qu’une vaste, opulente et vigoureuse aristocratie110 ». Tocqueville, dans les années 1830, formule le même jugement : « Non seulement l’aristocratie paraît plus solidement assise que jamais, mais la nation laisse évidemment sans murmurer le gouvernement dans les mains d’un très petit nombre de familles », d’une « aristocratie », qui est avant tout celle fondée sur la « naissance »111 ; nous sommes bien face à une « société aristocratique » caractérisée par la domination des « grands seigneurs »112. Du reste, c’est Disraeli lui-même qui reproche au parti whig, qui domine depuis longtemps le pays issu de la Glorieuse Révolution, d’avoir cherché à instaurer une aristocratie et une oligarchie sur le modèle vénitien
## La « démocratie pour le peuple des seigneurs » aux États-Unis et en Angleterre
> [!information] Page 167
Constant n’en doute pas : c’est le pays où « les différences sociales sont le mieux respectées » (à l’avantage absolu de l’aristocratie) mais où, en même temps, « les droits de chacun sont le mieux garantis »114. C’est aussi l’opinion de Tocqueville, mais seulement après l’année 1848, après que l’angoisse devant la dérive socialiste et bonapartiste de la France a rejeté dans l’ombre toute autre préoccupation : La « constitution aristocratique de la société anglaise » est indiscutable ; toutefois, il s’agit toujours du « pays le plus riche comme le plus libre »
> [!approfondir] Page 167
Avant la chute de la Monarchie de Juillet, au contraire, Tocqueville émet beaucoup de doutes et de réserves. Il faut savoir distinguer « deux formes différentes de liberté » ; il ne faut pas confondre « la notion démocratique et, j’ose dire, la conception juste de la liberté » avec la « notion aristocratique de la liberté », entendue non comme « droit commun » mais bien comme « privilège ». C’est cette dernière façon de voir qui domine en Angleterre, comme dans les « sociétés aristocratiques » en général, la conséquence étant qu’il n’y a pas de place pour la « liberté générale »116.
> [!information] Page 169
On trouve bien cet idéal d’une vie politique riche, de type « néo-romain » ou « machiavélien », chez un auteur comme Fletcher qui, d’un côté, se déclare « républicain par principe » et qui, de l’autre, théorise l’esclavage pour les vagabonds. On peut aussi rattacher Locke à ces milieux. Il se prononce en faveur de l’esclavage noir dans les colonies et pour le servage ou le semi-servage pour les travailleurs salariés de la métropole. En même temps, à l’intention de l’aristocratie, il développe un pathos du Commonwealth et de la civitas, qui évoque les modèles républicains de l’Antiquité. C’est du moins l’opinion de Josiah Tucker, qui reconnaît et dénonce en Locke un « whig républicain » et esclavagiste
> [!information] Page 169
Mais l’auteur qui, en Angleterre, exprime le mieux l’idéal de la « démocratie pour le peuple des seigneurs » est peut-être Sidney. Il insiste très fortement sur l’égalité des hommes libres : « L’égalité avec laquelle tous les hommes sont nés est si parfaite, qu’aucun ne voudra consentir à la diminution de la Liberté à moins que les autres n’en fassent autant de leur côté. » Sa condamnation de l’esclavage politique inhérent non seulement à la monarchie absolue mais aussi à tout régime politique qui prétend soumettre l’homme libre à des règles précises sans son consentement est sans appel. Mais ce pathos de la liberté suppose que le maître revendique le droit d’être « juge » de son serviteur sans ingérence externe123. Il ne faut pas perdre de vue que « dans beaucoup d’endroits, et en vertu y compris d’une loi divine, le patron a un pouvoir de vie et de mort sur son serviteur [servant]124 ». Il reste entendu que « les Asiatiques et les Africains, peuples lâches et efféminés », incapables de comprendre la valeur de la « liberté », sont à juste raison considérés par Aristote comme des « esclaves par nature » et qu’il y a « peu de différence entre eux et les bêtes »125. Ce n’est pas par hasard que Sidney, comme Locke, Fletcher et Burgh, est cité par Jefferson comme un auteur de référence pour comprendre les « principes généraux de liberté » dont s’inspirent les États-Unis126.
Tucker fait lui aussi un rapprochement entre Locke et Sidney, mais cette fois dans un sens critique, en faisant remarquer, de plus, que Sidney est un admirateur de la « liberté polonaise »127 (et d’un pays où le servage auquel sont soumis les paysans coexiste dans sa forme la plus brutale avec la vie politique très riche de l’aristocratie qui domine la Diète) et qu’il rend hommage à la « liberté républicaine » (cf. infra, chap. 5, § 2). Par ailleurs, Burke, qui ne devient pas par hasard la divinité tutélaire du Sud esclavagiste, s’exprime lui aussi en des termes très flatteurs à propos de la Pologne, et pas seulement au sujet des « colonies méridionales » de l’Amérique. Il existe bien dans le libéralisme anglais une admiration pour un régime de liberté républicaine fondé sur l’esclavage ou le servage d’une partie considérable de la population, pour une « démocratie pour le peuple des seigneurs ». Les auteurs qui défendent cette orientation peuvent eux aussi compter sur de fortes sympathies outre-Atlantique.
## Le commencement libéral de la Révolution française
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Pourtant, quelques années avant la publication De l’esprit des lois, Voltaire célèbre lui aussi le pays qui, à ce moment-là, incarne la cause du libéralisme : « Le commerce, qui a enrichi les citoyens en Angleterre, a contribué à les rendre libres, et cette liberté a étendu le commerce à son tour ; de là s’est formée la grandeur de l’État1. » Oui, « [l]a nation anglaise est la seule de la terre qui soit parvenue à régler le pouvoir des rois2 », c’est le seul pays qui soit authentiquement libre.
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Apanage d’une noblesse qui, et c’est aussi une conséquence de la vénalité des charges, s’ouvre à la bourgeoisie, les Parlements français semblent pendant un temps destinés à porter sur les fonts baptismaux l’avènement d’une monarchie constitutionnelle et à jouer une fonction analogue à celle que la Chambre des Pairs et la Chambre des Communes ont jouée en Angleterre. Ce n’est pas par hasard qu’ils se réclament de Montesquieu, déjà président du parlement de Bordeaux, et grand admirateur du pays issu de la Glorieuse Révolution.
> [!approfondir] Page 178
L’observation selon laquelle, au lieu de se dépêcher de créer à partir de rien une « mauvaise Constitution », les Français auraient dû essayer ensuite d’améliorer la « bonne », celle dont ils disposaient le jour où les états généraux se sont réunis en séparant les différents ordres, est éclairante. Le tournant désastreux est pris quand, lors de la réunion des états généraux convoquée par le roi – la « bonne » Constitution qui enfin naissait ou, mieux, renaissait –, on impose d’abandonner la tradition selon laquelle les ordres siègent dans des Chambres séparées, et quand on décide de passer au vote par tête. Cela entraîne plus tard, le 9 juillet, la transformation des états généraux en Assemblée nationale constituante, dans laquelle l’ex-tiers-état jouit désormais de la majorité. Ainsi s’impose la « mauvaise Constitution », qui a « tout fondu ensemble en une seule masse informe incohérente ». Tout le reste découle de là : l’attaque de la « propriété elle-même jusque dans ses fondements » et la confiscation de « toutes les possessions de l’Église » – il est fait référence à la nuit du 4 août 1789 et à l’abolition de tous les privilèges féodaux (droit de chasse, dîme ecclésiastique, etc.) – et la promulgation, le 26 août, de la « folle Déclaration » des droits de l’Homme, cette « sorte d’institut ou de digeste d’anarchie »
> [!approfondir] Page 179
En résumé, la courbe catastrophique de la Révolution française peut être résumée ainsi : « Au début, c’est Montesquieu qu’on cite et commente ; à la fin, on ne parle plus que de Rousseau. » Le moment du tournant est décrit dans les mêmes termes que ceux employés par Burke : la chute commence quand on se précipite vers la « pure démocratie » et que l’on prétend modifier l’« ordre même de la société »16
## Parlements, Diètes, aristocratie libérale et servage
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Chez Burke, il y a une parfaite cohérence entre la reconnaissance due à la Pologne et celle due aux parlements français. Par ailleurs, l’agitation manifestée par ces derniers est loin d’être un phénomène isolé : « En Suède, les années qui vont de 1719 à 1722 sont connues comme l’Ère de la Liberté, parce qu’en ce temps-là la Diète [noble], ou le Riksdag, gouvernait sans intervention du roi. Ces libéraux suédois, après la révolution de 1719, firent traduire dans leur langue les œuvres de John Locke. » En Hongrie, au contraire, les nobles se réfèrent surtout à Montesquieu20, alors que, dans un langage encore plus choquant, l’aristocratie polonaise rend hommage à la « liberté républicaine »
> [!accord] Page 182
Le libéralisme aristocratique représenté en France par les parlements se répand largement en Europe, et en particulier en Europe centre-orientale. Certes, contrairement à Burke, Montesquieu a une opinion négative de la Pologne, « où les paysans sont esclaves de la noblesse27 ». Le whig anglais est lui aussi tout à fait conscient de ces rapports sociaux, même si c’est en partant d’eux qu’il souligne l’emphatique amour de la liberté dont font preuve les propriétaires d’esclaves en Pologne comme outre-Atlantique. Pour Montesquieu, au contraire, la liberté existe dans les colonies anglaises d’Amérique mais pas en Pologne. Burke fait-il preuve d’une plus grande rigueur logique ? En réalité, conformément au principe qu’il défend de l’« inutilité de l’esclavage parmi nous », Montesquieu ne se reconnaît pas dans la Pologne, qui ne peut pas faire valoir la justification ou la circonstance atténuante de la chaleur du climat, et où l’aire de la non-liberté n’a de délimitation ni spatiale ni raciale.
## La révolution américaine et la crise du modèle anglais
> [!accord] Page 183
Mais, au cours du processus qui, en France, met en crise le modèle anglais, c’est la révolution américaine qui constitue un tournant. On cesse alors de vanter les mérites de la Constitution anglaise, et Montesquieu est même abondamment critiqué pour l’avoir magnifiée32. La condamnation de plus en plus forte de l’Ancien Régime trouve un appui dans les développements politiques et sociaux de la situation outre-Atlantique. Sans renier la reconnaissance due à l’Angleterre pour les mérites qu’elle a accumulés dans sa liquidation de l’absolutisme monarchique, Condorcet considère avant tout l’Amérique, et son magnifique « spectacle de l’égalité » débarrassé de toute trace de cette croyance, diversement répandue des deux côtés de la Manche, selon laquelle la nature aurait « divisé la race humaine en trois ou quatre ordres », en ne condamnant que l’un d’eux « à travailler beaucoup et à peu manger »33.
> [!information] Page 184
Grâce à l’appui fourni par la France aux révolutionnaires américains, leurs arguments ne peuvent pas ne pas avoir un écho favorable à Paris, et ils impliquent une condamnation sans appel du pays que le Paine du Common Sense (en grande partie traduit dès sa publication) stigmatise comme la « barbarie de cette nation », la « royale bête de Grande-Bretagne », dont le caractère aristocratique devient évident dès « ce qu’on appelle en Angleterre la Grande Charte »37. N’oublions pas non plus que Jefferson est présent à Paris pendant les années décisives de la crise révolutionnaire et que, quelques semaines après la prise de la Bastille, il conseille à la France de prendre ses distances avec les pires caractéristiques de l’Angleterre (un type de représentation tout à fait inéquitable et au contraire « partial d’une façon abominable », mais aussi le pouvoir « absolu » dont le monarque continue de fait à disposer grâce à la vénalité des parlementaires)
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Quand, deux ans avant, commence le débat qui se conclura par la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, beaucoup d’interventions se réfèrent à l’exemple américain et à cette sorte de proclamation synthétique des droits de l’Homme que contient sa Déclaration d’indépendance. Dans sa tentative de s’opposer au processus de radicalisation de la Révolution, Malouet, qui deviendra plus tard le porte-parole des intérêts des propriétaires d’esclaves des colonies, attire l’attention sur les différences radicales qui subsistent entre les États-Unis et la France. Dans le premier cas, nous avons affaire à une société « composée, en totalité, de propriétaires déjà accoutumés à l’égalité » ; dans le second, nous voyons s’agiter « une multitude immense d’hommes sans propriétés », en lutte quotidienne pour la survivance et « placés par le sort dans une condition dépendante » : un abîme sépare « les classes heureuses et les classes malheureuses de la société ». C’est là que l’appel à la « démocratie », aux droits de l’Homme peut avoir des conséquences dévastatrices pour l’ordre social
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Dans leur polémique avec Londres, les révolutionnaires américains ont assimilé les citoyens privés du droit de représentation à des esclaves. Mais, en France, ce sont maintenant ceux qui s’opposent à la discrimination du suffrage censitaire qui font valoir cet argument ; celle-ci, tonne Robespierre, critiquant ceux qui s’inspirent de l’« exemple de l’Angleterre », réduit les exclus à une condition semblable à celle des esclaves : « La liberté consiste à obéir aux lois qu’on s’est données, et la servitude à être contraints de se soumettre à une volonté étrangère44. » Babeuf, quelques années plus tard, tient le même raisonnement : « Des citoyens dont la volonté soit sans activité, ces hommes sont esclaves45. » Ces déclarations auraient pu trouver un écho dans le discours d’un révolutionnaire américain ; sauf qu’ici, formulées non pas au profit d’une élite restreinte de gentilshommes et de propriétaires mais de la masse des déshérités, elles prennent une tout autre valeur politique et sociale.
## L’embellissement universaliste de la « démocratie pour le peuple des seigneurs » à l’américaine
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Plus tard, quand elle s’allie avec les puissances de l’Ancien Régime pour combattre la France révolutionnaire, et qu’elle se refuse à suivre l’exemple de cette dernière quant à l’abolition de l’esclavage (décrété par la Convention jacobine de février 1794, sur la lancée de la révolution des esclaves noirs guidés par Toussaint-Louverture), l’Angleterre se discrédite largement en Europe. Robespierre n’est pas le seul à déclarer que l’île d’outre-Manche ne pouvait apparaître comme un modèle de liberté que tant que la France gémissait sous le despotisme monarchique. C’est aussi ce que pense Kant : « L’Angleterre, qui, autrefois, pouvait compter sur la sympathie des hommes les meilleurs du monde […] l’a maintenant complètement perdue48. »
> [!approfondir] Page 188
Le « plus beau trait dont s’honore l’esprit public dans les États-Unis » c’est l’« affranchissement des Nègres » ; de plus, grâce à l’agitation abolitionniste des quakers, celui-ci « sera bientôt universel dans toute cette partie du monde », si bien que seuls les Européens, encore liés à la traite des esclaves et à l’oppression des Noirs, auront à rougir de « leur barbarie »
> [!approfondir] Page 188
Condorcet adopte la même position : les colons rebelles sont les « amis de la liberté universelle »50. On peut donc légitimement supposer que la souillure que représente l’esclavage sera rapidement lavée :
« L’esclavage est regardé universellement dans les treize États comme un crime de lèse-humanité. […] Or, il est difficile qu’avec cette opinion, l’intérêt particulier des propriétaires puisse longtemps l’emporter dans un pays où la presse est libre et où toutes les mesures de l’autorité publique, toutes les délibérations du corps législatif […] sont nécessairement publiques51. »
> [!accord] Page 188
Cette illusion peut très bien se comprendre : il existe une confusion entre l’abolition de la traite (effectivement prévue par la Constitution des États-Unis, qui fixe sa fin en 1806) et l’abolition de l’esclavage (qui, lui, continue à prospérer) ; et on pense que le processus enclenché au Nord finira rapidement par gagner l’ensemble de l’Union. Plus généralement, la dénonciation passionnée que font les colons rebelles du despotisme et de l’esclavage résonne comme une déclaration de guerre à toute forme d’asservissement, et donc comme le début de l’émancipation des Noirs.
## Les colons de Saint-Domingue, le modèle américain et le second commencement libéral de la Révolution française
> [!accord] Page 189
En France, au début, on ne comprend pas que l’indépendance conquise par les colons blancs renforce leur contrôle sur les Peaux-Rouges et sur les Noirs ; et l’on ne se rend pas compte qu’une dialectique analogue tend aussi à se développer dans les colonies françaises. Dans l’édition de 1781 de l’Histoire des Deux Indes, Diderot évoque, d’un côté, la figure d’un « Spartacus noir », appelé à s’insurger contre les propriétaires d’esclaves ; de l’autre, en se référant à l’exemple de la révolution américaine, il se prononce pour l’octroi, y compris à Saint-Domingue, de l’autogouvernement, qui aurait pourtant signifié justement le triomphe des propriétaires d’esclaves. Le philosophe ne s’aperçoit pas de la contradiction, et Brissot, qui prend une position semblable, ne la perçoit pas non plus
> > [!cite] Note
> ignorance blanche
> [!information] Page 189
Malouet fait partie des premiers porte-parole de ces idées et de ces intérêts et lance, dès 1788, une violente polémique contre les abolitionnistes. L’institution de l’esclavage ne peut pas en aucun cas être proposée à « une nation fière et libre » comme la France. La tolérer sur le territoire métropolitain risquerait d’effacer la ligne de partage entre liberté et esclavage et de provoquer un « asservissement général ». Malouet est un libéral, il admire l’Angleterre où il se réfugiera après l’échec des projets d’instauration en France d’une monarchie, justement sur le modèle anglais ; il se réclame du « sage Locke » et de ses Traités sur le gouvernement pour soutenir que l’esclavage au détriment des « peuples barbares […] n’offense point le droit de la nature »
> [!information] Page 189
Malouet se garde donc bien de remettre en cause la délimitation spatiale et raciale de l’esclavage, comme le fait son contemporain et compatriote Melon (contre qui polémique Montesquieu) : selon lui, l’esclavage n’est pensable ni dans la métropole ni pour la race blanche dans les colonies.
> [!accord] Page 190
On crie au scandale à cause des punitions infligées aux esclaves, mais que se passe-t-il en Europe ? Un paysan qui vole est pendu, un braconnier est condamné « aux galères », c’est-à-dire à un esclavage bien plus impitoyable que celui qui existe normalement outre-Atlantique55. Nous retrouvons ainsi les arguments qui, plus tard, trouveront une systématisation théorique bien plus élaborée, en particulier chez Calhoun.
> [!information] Page 190
Après que la Révolution française a éclaté, c’est le Club Massiac, fondé à Paris en août 1789 et dont Malouet est un membre éminent, qui soutient les intérêts et les arguments des colons. Antoine Barnave prend lui aussi position en faveur de la défense du droit des colons à s’autogouverner et à jouir en paix de leurs propriétés (plantations et esclaves). C’est un auteur important, qui exprime ses convictions libérales non seulement sur le plan politique immédiat, mais aussi sur celui de la philosophie de l’histoire. On retrouve chez lui une dialectique connue : la condamnation vibrante de l’« esclavage » politique56 ne l’empêche pas de défendre avec force et habileté la cause des colons esclavagistes. L’« esprit de liberté », observe-t-il, croît et se renforce avec le développement de l’« industrie », de la « richesse » et surtout de la « richesse mobilière ». Voilà pourquoi, avant même qu’il apparaisse en Angleterre avec sa splendide « Constitution », il fait son apparition en Hollande, le « pays où la richesse mobilière est le plus accumulée »
> [!accord] Page 192
En 1763, suite à la défaite subie au cours de la guerre de Sept Ans, la France avait perdu la quasi-totalité de son empire colonial. Cela avait donné à la critique du colonialisme et de l’institution de l’esclavage une diffusion et une radicalité qui, dans le monde anglais et américain, étaient entravées, au contraire, par des intérêts matériels importants et par un esprit national et chauvin, que la victoire, bien entendu, avait renforcés. On comprend alors la scission qui se produit immédiatement dans le parti libéral français. En souhaitant une monarchie constitutionnelle qui réserve au roi le droit de faire la guerre et la paix, Mirabeau s’inspire lui aussi de l’Angleterre, comme le font Malouet et Barnave ; mais, contrairement à eux, il finit par refuser le modèle américain quand il s’agit de réglementer les relations entre le pouvoir central d’un côté et, de l’autre, les colonies et les colons. Ceux-ci exigent d’être représentés à l’Assemblée constituante proportionnellement, non seulement à leur nombre, mais aussi au nombre de leurs esclaves, selon un critère identique ou semblable à celui qu’avait adopté la Constitution américaine.
> [!accord] Page 192
Voici la réplique cinglante de Mirabeau :
« Si les colons veulent que les Nègres et les gens de couleur soient hommes, qu’ils affranchissent les premiers, que tous soient électeurs, que tous puissent être élus. Dans le cas contraire, nous les prions d’observer qu’en proportionnant le nombre des députés à la population de la France, nous n’avions pas pris en considération la quantité de nos chevaux ni de nos mulets ; qu’ainsi la prétention des colonies d’avoir vingt représentants est absolument dérisoire60. »
Cette polémique ne concerne pas que les colons français. Elle s’adresse aussi aux États-Unis, comme le confirme cette prise de position ultérieure de Mirabeau :
« Je ne dégraderai cette Assemblée ni moi-même en cherchant à prouver que les Nègres ont droit à la liberté. Vous avez décidé cette question puisque vous avez déclaré que tous les hommes naissent et demeurent égaux et libres ; ce n’est pas de ce côté de l’Atlantique que des sophistes corrompus oseraient soutenir que les Nègres ne sont pas des hommes61. »
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En reprenant, en quelque sorte, une observation déjà faite par Smith, Malouet, en 1788, avait fait remarquer que l’abolition de l’esclavage décidée concernait un nombre très réduit de personnes et ne s’étendait pas du tout aux États du Sud, là où la présence des esclaves et des Noirs était bien plus importante62. Baudry des Lozières est sarcastique et cinglant : là où « Brissot fait résider la perfection », l’esclavage non seulement se développe sans entrave mais se manifeste sous une forme particulièrement rigide : « Les Nord-Américains, ces amants de la liberté, ces républicains zélés, qui élèvent leur indépendance si haut dans leurs livres, achètent et vendent des esclaves. » D’une part, « ce pays de liberté est très avare d’affranchissement » et, d’autre part, les « affranchis mêmes » sont traités avec une « extrême dureté »
## Crise des modèles anglais et américain et formation du radicalisme français
> [!accord] Page 194
L’abbé Grégoire lui aussi garde quelques illusions. Ainsi, faisant preuve de naïveté politique, il se réfère à la figure de Toussaint-Louverture pour tâcher de convaincre Jefferson d’abandonner ses préjugés raciaux, et pour démontrer que même les Noirs possèdent la capacité de s’élever à un niveau d’excellence65. L’abbé français ignore à quel point son interlocuteur a cherché, en tant que Président des États-Unis, à affamer et à contraindre à la capitulation la république née de la révolution des esclaves noirs que dirige Toussaint-Louverture (cf. infra, chap. 5, § 8). Il ignore aussi qu’en 1801 ce dernier se plaint dans sa correspondance de ce que des citoyens de Saint-Domingue ont été enlevés par des corsaires américains et vendus comme esclaves66. En 1801, c’est Jefferson qui dirige les États-Unis, lui qui, quelques années plus tard, écrivant à un ami, s’exprime en termes ironiques au sujet de l’abbé abolitionniste français
> [!accord] Page 194
Alors que l’émancipation des esclaves, prévue et souhaitée, devient toujours plus problématique et qu’elle est régulièrement repoussée, se fait jour une déception encore plus amère – comme le montre en particulier l’évolution de Condorcet. Juste avant la Révolution française, alors que, sur l’autre rive de l’Atlantique, la Constitution qui entérine l’esclavage est déjà en vigueur, celui-ci continue encore à brosser un tableau très optimiste : les différents États de la nouvelle République et le « Sénat commun qui les représente » sont d’accord pour abolir l’esclavage ; c’est un « acte de justice » imposé par l’« humanité » mais aussi par l’« honneur ». Cette dernière remarque sous-entend déjà une sévère mise en garde : « Comment oser, sans rougir, réclamer ces Déclarations des droits, ces remparts inviolables de la liberté, de la sûreté des citoyens, si chaque jour on se permet d’en violer les articles les plus sacrés68 ? »
> [!accord] Page 195
Condorcet, nous le savons, dénonçait déjà la « corruption générale » de la Hollande et de l’Angleterre en tant que sociétés esclavagistes. Cette dénonciation vise de plus en plus le pays né de la troisième révolution libérale. Alors que la Terreur menace déjà Condorcet lui-même, il continue à caractériser la France révolutionnaire comme le pays qui doit en finir avec « [c]ette politique astucieuse et fausse qui, oubliant que tous les hommes tiennent des droits égaux de leur nature même, voulait tantôt mesurer l’étendue [des droits] qu’il fallait leur laisser sur la grandeur du territoire, sur la température du climat, sur le caractère national, sur la richesse du peuple, sur le degré de perfection du commerce ou de l’industrie ; et tantôt partager avec inégalité ces mêmes droits entre diverses classes d’hommes, en accorder à la naissance, à la richesse, à la profession, et créer ainsi des intérêts contraires, des pouvoirs opposés, pour établir ensuite entre eux un équilibre que ces institutions seules ont rendu nécessaire, et qui n’en corrige même pas les influences dangereuses70 ».
> [!accord] Page 195
Les États-Unis ne constituent pas une véritable antithèse de l’Ancien Régime, interprété par Condorcet comme un système complexe de discriminations et de privilèges qui brisent l’unité du genre humain. Il faut en finir une fois pour toutes avec une organisation politique dans laquelle, à la hiérarchisation des peuples sur la base du climat, du classement géographique ou d’un développement économique différent, s’ajoute une hiérarchisation, interne à chaque peuple, sur la base de la naissance ou de l’ordre d’appartenance. Si le premier type de discrimination trouve son expression concentrée outre-Atlantique, le second n’a absolument pas disparu en Angleterre. La référence critique ou méprisante à l’argument du « climat » (beaucoup utilisé par Montesquieu et servant souvent à justifier l’esclavage des peuples coloniaux) et à celui de l’« équilibre » des pouvoirs (souvent invoqué en Angleterre comme justification des privilèges de la Chambre des Lords et de l’aristocratie terrienne) montre que Condorcet est devenu très critique, tant par rapport au modèle américain que par rapport au modèle anglais, et qu’il a rompu, en dernière analyse, avec les deux fractions du parti libéral.
> [!accord] Page 196
Pour bien comprendre la vision que développe Condorcet, il faut tenir compte d’une particularité de la Révolution française. En métropole, la montée du soulèvement populaire contre l’Ancien Régime a été rapidement suivie, dans les colonies, par le conflit entre les hommes libres et les esclaves, et entre les Blancs et les Noirs. Les deux conflits sont d’autant plus étroitement imbriqués que les secteurs de la bourgeoisie et de la noblesse libérale qui se sont engagés à Paris contre le processus de radicalisation en cours ont parfois tous deux intérêt, en tant que propriétaires d’esclaves dans les colonies, à empêcher leur affranchissement. Ceux qui sont engagés du côté opposé ont alors tendance à rattacher privilège nobiliaire et privilège racial pour les stigmatiser ensemble comme deux manifestations différentes d’une même arrogance aristocratique. En 1791, le jacobin Sonthonax voit dans le libéral Barnave, qui est aussi le porte-parole des colons esclavagistes, le « protecteur de l’aristocratie de l’épiderme71 ».
> [!accord] Page 196
Quelques années avant qu’éclate la révolution de Juillet, et bien qu’il soit désormais un féroce critique du jacobinisme, l’abbé Grégoire se livre à une condamnation ferme, déjà contenue dans le titre de son petit livre, de la « noblesse de la peau ». Ici, l’analogie est développée sous tous ses aspects. L’interdiction des mariages interraciaux aux États-Unis est comparée à l’obligation sociale qui, sous l’Ancien Régime, impose à l’aristocratie de ne pas se laisser contaminer par des éléments qui lui sont étrangers, par la roture : dans un cas comme dans l’autre, ce qui est à l’œuvre, c’est la préoccupation malsaine de maintenir la « pureté du sang »72. Il n’en reste pas moins que « la noblesse de la peau subira le même sort que celle du parchemin73 ». En résumé, le pouvoir absolu dont dispose le propriétaire d’esclaves est tout aussi intolérable que celui qu’exerce le monarque ; les « colons » sont donc « semblables à tous les despotes »
> [!accord] Page 197
Dans cette étude comparée, le jugement négatif porté sur les États-Unis apparaît clairement : « La civilisation n’y est qu’à son aurore : cinq millions d’Africains transportés en Amérique sont encore dans les fers75. » Et s’il y a dans le Nouveau Monde un exemple encourageant, ce n’est pas celui des « colons » ni du pays qu’ils ont fondé en Amérique du Nord :
« La République haïtienne, par le fait seul de son existence, aura peut-être une grande influence sur la destinée des Africains du Nouveau Monde. […] Une république noire au milieu de l’Atlantique est un phare élevé vers lequel se tournent leurs regards. Les oppresseurs en rugissent, les opprimés en soupirent. À son aspect, l’espérance sourit à cinq millions d’esclaves épars dans les Antilles et sur le continent américain76. »
> [!information] Page 197
La critique du modèle américain devient plus explicite et plus âpre au fur et à mesure que le revendiquent ceux qui voudraient perpétuer l’esclavage dans les colonies. Contre les projets ou les velléités abolitionnistes de Paris, les colons évoquent le spectre d’une réédition de la révolution américaine : ils sont prêts eux aussi à la sécession s’ils n’arrivent pas à obtenir l’autogouvernement, de façon à pouvoir disposer librement de leurs esclaves, sans qu’un pouvoir « despotique » n’intervienne de l’extérieur et d’en haut sur leur propriété légitime. Même après la révolution de Juillet, les colons français se déclarent prêts « à se donner à l’Union américaine si la métropole ne veut pas leur laisser des esclaves »77. C’est Victor Schœlcher qui fait cette remarque, lui qui, six ans après, jouera un rôle de tout premier plan dans l’abolition définitive de l’esclavage dans les colonies françaises, que Napoléon avait réintroduit en 1802.
> [!accord] Page 198
Les Noirs ne sont pas les seuls à être frappés par cette violence sauvage : elle touche aussi les abolitionnistes blancs ; le lynchage menace quiconque ose remettre en cause l’« inique propriété » et « revendiquer la liberté pour tous les membres de l’espèce humaine ». « Il n’est aucune des cruautés des âges les plus barbares dont les États à esclaves de l’Amérique du Nord ne se soient rendus coupables. » Il appelle donc de ses vœux une révolution partant de la base : « Je souhaite que ces expéditifs pendeurs soient un jour tous pendus par les esclaves révoltés79. » Ce n’est pas par hasard que Schœlcher, en condamnant les crimes commis par « nous autres, barbares d’Occident80 », exprime son admiration pour la « colossale révolution de Saint-Domingue81 » et pour la figure de Toussaint-Louverture, à qui, en toute sympathie, il consacre une biographie.
> [!accord] Page 198
Un fossé sépare clairement le nouveau courant politique en train de naître en France des deux fractions du parti libéral. Brissot, qui a pourtant joué un rôle important dans la fondation de la Société Gallo-Américaine, n’hésite pas à justifier lui aussi, comme Schœlcher, la révolte armée et le droit à la révolution des esclaves noirs82. La Société Gallo-Américaine est désormais morte et enterrée.
## Le début libéral de la révolution en Amérique latine et son issue radicale
> [!information] Page 199
Il est arrivé, toutefois, que « nos esclaves » n’aient pas subi passivement le fait d’être assimilés à « nos biens » et, en opposition avec la « vraie liberté » chère au représentant déjà cité du protolibéralisme anglais, aient revendiqué une tout autre liberté, qui exigeait l’intervention du pouvoir politique afin de supprimer les différentes formes de servitude et de favoriser en quelque sorte l’émancipation des classes subalternes. C’est ce qui se passe en France, et cela aussi grâce au contexte historiquement favorable que nous avons déjà analysé. En métropole, le premier commencement libéral de la Révolution est immédiatement suivi de la révolte des serfs dans les campagnes (avec la fin, scellée la nuit du 4 août 1789, du système féodal), puis par la mise en mouvement des masses populaires urbaines. Le second commencement libéral, qui aurait dû consacrer l’autogouvernement des propriétaires d’esclaves, finit par stimuler la révolution des esclaves eux-mêmes. Ils obtiennent leur émancipation et réussissent ensuite à bloquer la redoutable machine de guerre de la France napoléonienne.
> [!information] Page 199
La même dialectique se manifeste en Amérique latine. Initialement, le mouvement indépendantiste et la révolution se présentent comme une réaction aux réformes de la Couronne espagnole, « renversent la vieille politique de ségrégation des Indiens et les encouragent à parler espagnol et à s’habiller à l’européenne ». Ces mesures d’intégration ne tardent pas à susciter l’hostilité de l’élite créole. Celle-ci se prétend libérale, et elle l’est : elle lit Locke, Montesquieu, Adam Smith, cherche parfois à entrer en relation avec Jefferson, proteste contre les ingérences du gouvernement central et contre la façon dont il s’oppose au développement de l’industrie locale, et elle aspire à suivre l’exemple de la révolution américaine84. Comme pour les colons anglais au Nord, pour les Créoles latino-américains au Sud, l’esclave, en tant que propriété privée du planteur, ne concerne pas la sphère publique. Dans les différents manifestes qui marquent le début de la guerre d’indépendance contre l’Espagne, on ne trouve aucune prise de position en faveur de l’abolition de l’esclavage
> [!accord] Page 200
Mais les deux voies ne tardent pas à nettement diverger. En fait, dans l’Amérique espagnole, en même temps que la révolution créole et contre elle, se développe une révolution indienne. Elle s’est même annoncée des décennies auparavant, comme le montre la série de soulèvements qui a culminé, en 1780-1781, avec la révolte de Tupac Amaru, qui cherchait à gagner les Noirs à sa cause en les libérant des chaînes de l’esclavage. Les Créoles, au contraire, se révoltent en partant de mots d’ordre libéraux : ils revendiquent l’autogouvernement ; ils remettent en cause les ingérences du pouvoir central ; ils cherchent eux aussi, comme avant eux les colons américains, à renforcer le contrôle exercé sur la population native et sur les Noirs. C’est ce projet politique qui constitue justement la cible principale de la lutte des Indiens latino-américains
> [!accord] Page 201
Il n’y a aucun doute : c’est vraiment Saint-Domingue-Haïti qui fait prendre un tournant décisif au mouvement d’indépendance créole. Afin de vaincre la résistance acharnée des troupes espagnoles, Simon Bolivar cherche à obtenir l’appui des ex-esclaves rebelles de l’État caribéen, où il se rend en personne. Le président est alors Alexandre Pétion, qui reçoit immédiatement le révolutionnaire latino-américain. Il lui promet l’aide demandée, à condition qu’il libère les esclaves dans les régions peu à peu soustraites à la domination espagnole. Dépassant les limites de classe et de caste de son groupe social d’appartenance, et faisant preuve de courage intellectuel et politique, Bolivar accepte. Sept navires partent de l’île, 6 000 hommes avec des armes et des munitions, une presse à imprimer, de nombreux conseillers87. C’est le début de l’abolition de l’esclavage dans une grande partie de l’Amérique latine.
> [!information] Page 201
Bolivar, libéral à ses débuts, se réclame de Montesquieu88, souligne la nécessité d’« une Constitution libérale89 » et d’« actes éminemment libéraux », qui doivent entériner « les droits de l’Homme, la liberté d’agir, de penser, de parler et d’écrire90 » de même que « la division et l’équilibre des pouvoirs, la liberté civile, de conscience, de presse », en somme « tout ce qu’il y a de sublime dans la politique ». Il fait l’éloge de la « Constitution britannique » et, surtout, de la Constitution américaine, la « plus parfaite des Constitutions »91. Pourtant, en revendiquant non seulement la liberté mais la « liberté absolue des esclaves », Bolivar prend de fait ses distances par rapport aux États-Unis où, même au Nord, les Noirs sont prisonniers d’une caste qui n’est pas celle des hommes vraiment libres. Et cette prise de distance par rapport à la République nord-américaine est confirmée par une remarque ultérieure, affirmant qu’« il est impossible d’être libre et esclave en même temps ». Mais il existe un autre élément encore plus significatif : la révolution par en bas faite par les esclaves qui, aux États-Unis, était un cauchemar généralisé, devient l’objet d’un éloge explicite. Bolivar se réclame non seulement de l’« histoire des ilotes, de Spartacus et de Haïti92 », mais, ce faisant, il définit l’identité vénézuélienne et latino-américaine d’une façon qui mérite réflexion :
> [!accord] Page 202
« Gardons présent à l’esprit que notre peuple n’est ni européen ni nord-américain ; au lieu d’être une émanation de l’Europe, il est un mixte d’Afrique et d’Amérique, parce que l’Espagne elle-même cesse d’être en Europe en raison de son sang africain, de ses institutions et de son caractère. Il est impossible de déterminer exactement à quelle famille humaine nous appartenons. La majeure partie des indigènes a été anéantie, les Européens se sont mélangés aux Américains et aux Africains, et ceux-ci avec les Indiens et les Européens. Tous nés du sein d’une même mère, nos pères, différents selon l’origine et le sang, sont étrangers les uns aux autres et tous diffèrent visiblement selon la couleur de la peau. Cette diversité comporte une conséquence de la plus grande importance. Les citoyens du Vénézuela jouissent tous, grâce à la Constitution, interprète de la Nature, d’une parfaite égalité politique93. »
> [!accord] Page 202
Par ailleurs, dans ce cas aussi, les esclaves noirs de Saint-Domingue ont montré la voie : après avoir rompu avec la France napoléonienne et avoir vaincu ses tentatives de reconquête et de réintroduction de l’esclavage, ils ont pris le nom indien d’Haïti. Chez Bolivar, la miscegenation, le métissage dénoncé aux États-Unis, et parfois avec une force particulière, par les milieux abolitionnistes eux-mêmes devient un projet politique qui refuse toute discrimination raciale et l’élément essentiel d’une identité nouvelle et fière d’elle-même. Mais, justement à cause de sa radicalité, ce projet doit affronter des difficultés presque insurmontables. Grâce à l’homogénéité politico-sociale (renforcée par la disponibilité de la terre et l’expansion à l’Ouest) de sa classe dominante et grâce, de plus, à l’enfermement d’une bonne partie des « classes dangereuses » dans l’esclavage, la République nord-américaine réussit rapidement à gagner une assise stable. Elle prend la forme d’une « démocratie pour le peuple des seigneurs » et d’un État racial fondé cependant sur le gouvernement de la loi au sein de la communauté blanche et du peuple élu. La situation en Amérique latine est bien différente. Entre ses débuts libéraux et ses résultats radicaux, la révolution a mobilisé un front traversé de profondes contradictions sociales et ethniques. Deux idées contradictoires de la liberté s’opposent elles aussi : l’une fait référence au gentilhomme anglais déterminé à disposer librement de ses esclaves ; l’autre renvoie, en dernière analyse, à la lutte qui, à Saint-Domingue-Haïti, a mis fin à l’esclavage des Noirs.
## États-Unis et Saint-Domingue-Haïti : deux politiques antagoniques
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On peut dire qu’à partir de la révolution des esclaves une forte tension, une sorte de guerre froide, se développe entre Saint-Domingue-Haïti et les États-Unis. D’un côté, nous avons un pays qui voit des ex-esclaves arriver au pouvoir, agents d’une révolution peut-être unique dans l’histoire mondiale ; de l’autre, un pays presque toujours dirigé, pendant les premières décennies de son existence, par des Présidents qui sont aussi des propriétaires d’esclaves. D’un côté, nous avons un pays qui reconnaît le principe de l’égalité raciale à tel point que, au moins pendant qu’il est dirigé par Toussaint-Louverture, les Blancs peuvent avoir une fonction de premier plan dans les colonies ; de l’autre, un pays qui représente le premier exemple historique d’un État racial.
> [!information] Page 204
Après avoir conforté le pouvoir révolutionnaire, la préoccupation constante des États-Unis, où se sont réfugiés beaucoup d’ex-colons, est de le renverser, ou tout au moins de l’isoler par un cordon sanitaire. Il serait dangereux – observe Jefferson en 1799 – d’entretenir des relations commerciales avec Saint-Domingue : des « équipages noirs » finiraient par débarquer aux États-Unis et ces esclaves émancipés pourraient constituer un « combustible » (combustion) pour le Sud esclavagiste94. C’est cette préoccupation qui pousse la Caroline du Sud à interdire l’entrée sur son territoire à tout « homme de couleur » venant de Saint-Domingue, ou même d’une autre île française, où il pouvait avoir été en quelque sorte contaminé par les idées nouvelles et dangereuses de liberté et d’égalité raciale
> [!information] Page 204
Le conflit ne cesse pas avec la consolidation du pouvoir noir et l’émergence d’Haïti. Il s’étend même aux Caraïbes sous domination anglaise. Une inquiétude nouvelle s’est répandue parmi les esclaves noirs, et le gouverneur de La Barbade n’oublie pas les « dangers d’une insurrection ». C’est aussi pour cela qu’à Londres on prépare des projets de réforme et d’adoucissement de l’institution de l’esclavage. Les colons de la Jamaïque s’opposent immédiatement à cette perspective et, en se retranchant derrière la défense de leurs « droits reconnus et incontestables » à l’autogouvernement, ils menacent de se révolter contre le despotisme monarchique, de faire sécession et d’adhérer à la République nord-américaine
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Mais c’est surtout sur l’Amérique latine que l’exemple de Saint-Domingue exerce son influence la plus profonde. En 1822, le président Jean-Pierre Boyer procède à l’annexion (qui se révélera de courte durée) de la partie espagnole de l’île, ce qui entraîne l’émancipation de plusieurs milliers de Noirs qui, en plus de la liberté, bénéficient d’une importante promotion sociale et deviennent de petits propriétaires terriens. Les esclaves et les Noirs libres de Cuba, qui gardent secrètement en mémoire l’image du leader haïtien, espèrent la même chose. Du côté opposé, une décennie auparavant déjà, les propriétaires d’esclaves d’orientation libérale, sentant le danger, ont noué des contacts avec le consul des États-Unis à La Havane et ébauché un projet d’adhésion aux États-Unis, qui a suscité l’intérêt de Madison et de Jefferson. L’annexion que souhaite Calhoun est une sorte de contre-révolution préventive : elle aurait désamorcé une fois pour toutes le danger d’une île de Cuba « révolutionnée par les Nègres », ce qui aurait aggravé ou redoublé la menace que représentait déjà Haïti
> [!accord] Page 206
Ce n’est qu’après la fin de la guerre de Sécession que les États-Unis acceptent d’établir des relations diplomatiques avec Haïti ; mais il s’agit d’un geste qui n’a rien de cordial et est au contraire compatible avec un projet de nettoyage ethnique. On n’a pas du tout abandonné l’idée, caressée aussi par Lincoln, de déporter les ex-esclaves hors de la République qui continue à s’inspirer du principe de la supériorité et de la pureté de la race blanche, et de les installer sur l’île du pouvoir noir
## Libéralisme et critique du radicalisme abolitionniste
> [!approfondir] Page 207
Ainsi, la défaite du libéralisme incarné par la Confédération sudiste pèse plus que ne l’avait fait, quelques décennies auparavant, la victoire remportée par l’Angleterre libérale sur le despotisme napoléonien. Pourquoi ? Quand la guerre de Sécession avait éclaté, Lord Acton, tout en reconnaissant les « horreurs de l’esclavage américain », avait rejeté sans hésitation la « prohibition catégorique de l’esclavage » revendiquée par les « abolitionnistes », parce qu’elle souffrait d’un « absolutisme abstrait et idéaliste » tout à fait contradictoire « avec l’esprit anglais »106 et avec l’esprit libéral en tant que tel, caractérisé par sa souplesse et son bon sens pratique.
> [!accord] Page 207
Lieber est en excellents termes avec Tocqueville, qui déclare lui aussi qu’il n’a « jamais été abolitionniste au sens ordinaire du mot » ; il a « toujours été fortement opposé au parti abolitionniste ». Que signifient ces déclarations contenues dans deux lettres de 1857 ? Il n’a « jamais cru possible qu’on détruisît l’esclavage dans les anciens États » : le tort des abolitionnistes est de vouloir « amener une abolition prématurée et dangereuse de l’esclavage dans les pays où cette abominable institution a toujours existé ». Nous sommes face à une attitude de condamnation ferme sur le plan théorique mais sans débouché sur le plan pratique. La situation du Sud ne pourrait être modifiée que par une initiative venue d’en haut et du centre, et donc mettant en crise la « grande expérience du Self-Government ». Et alors ? Il est opportun de maintenir le statu quo.
> [!information] Page 208
En fait, une extension de l’aire de l’esclavage avait déjà eu lieu au moment de l’annexion à l’Union du Texas arraché au Mexique. Par ailleurs, Tocqueville semble prêt à accepter un compromis encore plus favorable au Sud esclavagiste, comme cela ressort d’une lettre du 13 avril 1857, toujours adressée à un interlocuteur d’outre-Atlantique :
« J’admets avec vous que les plus grands dangers intérieurs qui menacent aujourd’hui les États du Nord sont moins l’esclavage que la corruption des institutions démocratiques. […] Quant à la politique qui laisse l’esclavage se développer dans toute une portion de la terre dans laquelle il était jusqu’ici inconnu, j’avouerais, si vous le voulez, avec vous, que dans l’intérêt particulier et actuel de l’Union, on ne peut faire autrement que de le laisser ainsi s’étendre. »
> [!accord] Page 208
Pourtant, cela ne peut pas durer éternellement. Il est inadmissible qu’il « puisse y avoir dans les termes d’un contrat quelconque l’anéantissement du droit et du devoir qu’a la génération présente d’empêcher le plus horrible de tous les maux sociaux de se répandre sur des millions et des millions de générations à venir111 ». C’est avec passion que l’esclavage est condamné, mais il est peut-être toutefois nécessaire de tolérer pour quelque temps son maintien et même son extension. La raison en est formulée dans une lettre envoyée à l’économiste anglais Senior : le démembrement du pays qui, peut-être plus que tout autre, incarne la cause de la liberté, « infligerait une grave blessure à toute la race humaine, attisant la guerre au cœur d’un grand continent d’où elle a été bannie depuis plus d’un siècle112 ». Tocqueville est disposé à sacrifier la cause de l’abolition de l’esclavage à l’objectif de sauver l’unité et la stabilité des États-Unis.
> [!accord] Page 209
Bien qu’il soit puissamment stimulé, d’abord par la défaite de la guerre de Sept Ans puis par la perte d’une grande partie des colonies et enfin par la révolution de Saint-Domingue, le radicalisme abolitionniste, en France même, ne dure qu’un temps. Tout de suite après Thermidor, et déjà en fait au moment où celui-ci se prépare, l’agitation des colons en défense du principe libéral de l’autogouvernement (et de la suprématie blanche) reprend : ce sont les Assemblées locales qui devaient décider du statut des personnes dans les colonies, et donc de la condition des Noirs. C’est, comme nous l’avons vu, la position du Club Massiac. Celui qui résiste au tournant thermidorien est tout de suite considéré comme un traître à la race blanche et un renégat (cf. infra, chap. 8, § 12). L’« anglomane » et le philo-esclavagiste Malouet retrouve des responsabilités politiques avec Napoléon113, qui réintroduit l’esclavage colonial et la traite des Noirs.
> [!information] Page 209
Seule la révolution de février 1848 mettra un terme à ce rétablissement de l’esclavage, auquel le mouvement libéral est loin de s’opposer d’une façon massive et décidée. On trouve même quelqu’un (Granier de Cassagnac) qui défend l’institution de l’esclavage au nom du libéralisme, et qui va même – comme le remarque de façon polémique un abolitionniste fervent – jusqu’à revendiquer le « monopole du libéralisme »114. Pour être précis, Cassagnac ne se réclame pas seulement du libéralisme mais se dit aussi disciple de la « démocratie ». Il s’agit de positions identiques à celles que défend Calhoun sur l’autre rive de l’Atlantique, à la différence toutefois que le premier considère l’esclavage comme « un moyen provisoire et empirique d’assurer l’ordre » et de « maintenir les Noirs dans l’apprentissage du christianisme, du travail, de la famille »
> [!information] Page 210
Guizot semble plus sensible aux idées abolitionnistes. Il souligne toutefois leur caractère inapplicable en utilisant un argument qui nous est déjà familier si l’on se réfère à l’histoire des États-Unis : il faudrait certes indemniser les détenteurs d’une propriété légitime, mais il n’y a pas suffisamment de fonds pour mener à bien cette opération117. « Le Courrier de la Gironde » se prononce pour un abolitionnisme très progressif qui, évitant la « liberté sauvage » d’« êtres abrutis », passe par une phase prolongée d’« esclavage libéral », c’est-à-dire un peu allégé118. Tocqueville, lui non plus, n’est pas pour précipiter les choses. En mai 1847 encore, tout en prenant acte que le « bey de Tunis » a déjà aboli l’« odieuse institution » – qui d’ailleurs dans les pays musulmans, toujours selon le point de vue du libéral français, se présentait d’une façon plus « douce » –, il exprime l’opinion selon laquelle « il ne faut procéder à l’abolition de l’esclavage qu’avec précaution et mesure »
> [!accord] Page 210
Nous pouvons conclure par une remarque d’ordre général concernant la France de la Monarchie de juillet : « L’émancipation complète et immédiate ne fut pas non plus prise en considération en tant que programme abolitionniste avant l’année précédant la révolution de 1848. » L’âge d’or du libéralisme français, bien loin d’inclure l’abolition de l’esclavage, connaît au contraire son expansion : « Comme conséquence de l’avancée de la conquête française de l’Algérie, il y avait bien plus de territoires avec des esclaves sous souveraineté française qu’à l’époque de la révolution de 1830120. »
L
## L’efficacité de longue durée de la révolution noire d’en bas
> [!accord] Page 211
L’esclavage ne se limite pas au sud des États-Unis, il persiste dans les colonies européennes des Caraïbes. Toutefois, dans cette zone aussi, on ressent fortement la présence d’Haïti. En procédant en 1822 à l’annexion de la partie espagnole de l’île, les ex-esclaves désormais au pouvoir infligent un nouveau coup dur à l’institution de l’esclavage. L’année suivante éclate la révolte des esclaves noirs à Démérara (aujourd’hui le Guyana). Cette colonie a subi l’influence des bouleversements qui, à partir de la France, avaient eu des répercussions à Saint-Domingue. En 1794-1795, une révolution exportée et imposée par les armées françaises avait transformé la Hollande en République batave et contraint le prince d’Orange à prendre la fuite en Angleterre. Sur la lancée de ces événements, à Démérara, alors sous contrôle hollandais, s’était développée une agitation libérale dirigée par les propriétaires d’esclaves qui, toutefois, en voyant se profiler à l’horizon la perspective d’une émancipation noire sur le modèle de Saint-Domingue, avaient rapidement abandonné toute sympathie pour la France et cherché l’intervention et la protection de l’Angleterre
> [!information] Page 212
La première révolte voit la condamnation à la peine capitale du révérend John Smith. Il meurt en prison peu avant l’exécution de la sentence et, en fait, avant la nouvelle de sa grâce, venue de Londres. La seconde devient célèbre sous le nom de « guerre des baptistes ». Dans les deux cas, la répression de la classe dominante s’abat non seulement sur les esclaves rebelles, mais aussi sur la communauté baptiste et méthodiste. En Jamaïque, des centaines de chrétiens noirs sont fouettés, torturés ou passés par les armes. Les missionnaires anglais sont eux aussi arrêtés ou subissent des humiliations en tout genre. Même à La Barbade voisine, on assiste à des saccages et à des destructions d’églises, à des émeutes et à des tentatives de pogroms contre la communauté méthodiste. La haine des colons pour les Églises non conformistes, accusées d’encourager la révolte des esclaves, est incontrôlable
## Le rôle du fondamentalisme chrétien
> [!information] Page 213
John Wesley, mourant, écrit à William Wilberforce une lettre pleine de tristesse :
« À moins que la puissance de Dieu ne vous ait élevé parce que vous êtes comme Athanassius contra mundum, je ne vois pas comment vous pourriez faire avancer votre glorieuse entreprise contre cette exécrable infamie, qui est le scandale de la religion, de l’Angleterre et de la nature humaine. À moins que Dieu ne vous ait élevé pour cette grande cause, vous serez exténué par l’opposition des hommes et des démons : mais si Dieu est avec vous, qui peut être contre vous ? Peut-être que, mis tous ensemble, ils sont plus forts que Dieu ? Oh, ne soyez jamais las de vos bonnes actions. Continuez au nom de Dieu et soutenu par Sa puissance, jusqu’à ce que l’esclavage américain, le plus vil jamais apparu sur la Terre, disparaisse124. »
> [!information] Page 213
Le destinataire de cette lettre est sans aucun doute l’un des grands protagonistes de la lutte qui conduit à l’abolition, d’abord du commerce des esclaves, puis de l’esclavage en tant que tel. Fervent chrétien, membre de la Chambre des Communes et en étroite relation avec Pitt le Jeune, même si en raison de son engagement anti-esclavagiste il est fait citoyen d’honneur par la France en 1792, il n’a rien à voir avec la révolution de 1789, ni, à plus forte raison, avec le radicalisme. Bien loin d’accueillir favorablement la révolte des esclaves noirs à Saint-Domingue, il continue à soutenir sans hésitation le gouvernement britannique qui, au cours de la guerre contre la France, a assuré aux Indes occidentales la répression de la révolte servile et le maintien de l’esclavage.
> [!approfondir] Page 214
Ce n’est qu’après tout cela que la ferveur chrétienne prend pour cible ce péché particulier qu’est l’esclavage, institution tout à fait inadmissible non seulement parce qu’elle multiplie les obstacles qui s’opposent à la diffusion du christianisme parmi les esclaves, mais aussi en raison du libertinage sexuel dont elle permet à leurs maîtres de bénéficier. Allant dans le même sens, un autre représentant de premier plan de l’abolitionnisme anglais, James Ramsay, dit qu’il faut, en même temps que l’esclavage, frapper aussi « les divorces arbitraires et la polygamie ». De même, Granville Sharp ajoute à son engagement abolitionniste la lutte contre une législation sur le divorce qui, en violation flagrante de la loi divine, va jusqu’à autoriser le conjoint coupable à se remarier ; et il part de là pour annoncer que, de même que les responsables et les complices de la traite des esclaves, ni les adultères ni ceux qui se rendent coupables d’immoralité n’échapperont à la punition divine
> [!accord] Page 215
Il n’y a aucun doute : il s’agit d’une position qu’en langage actuel nous définirions comme fondamentaliste. Cette caractéristique se manifeste d’une façon encore plus évidente aux États-Unis. Là aussi, le programme de l’abolitionnisme chrétien veut frapper à la fois l’esclavage et le vice et l’immoralité en tant que tels. Theodore Parker dénonce comme contraires à l’Écriture et à la loi divine (la seule réellement valable) l’« usure » dont s’entache le « capital bancaire », les « bordels » et les auberges qui vendent du rhum et que les policiers eux-mêmes non seulement ne punissent pas mais fréquentent en fait plus assidûment que la « maison de Dieu »
> [!information] Page 216
La Constitution fédérale, qui oblige l’Union dans son ensemble à défendre les États esclavagistes contre une éventuelle révolution des esclaves, paraît à Garrison un « accord avec l’Enfer » et un « pacte avec la Mort ». En 1845, un autre abolitionniste américain, Wendell Phillips, attire l’attention sur l’accaparement par les propriétaires d’esclaves des charges publiques les plus importantes et sur le triplement des esclaves que l’on constate à partir de la promulgation de la Constitution fédérale, qui est donc stigmatisée comme une « Convention en faveur de l’esclavage » (pro-Slavery compact). La coexistence entre États esclavagistes et États libres n’est plus licite, à moins que ces derniers veuillent devenir des « participants à la faute et coresponsables du péché de l’esclavage132 ». On comprend alors les manifestations de rue où l’on brûle la Constitution américaine. Dans les années qui précèdent la guerre de Sécession, alors qu’il a momentanément l’impression que le Sud va céder, Parker exulte en ces termes : « Le Démon est très en colère parce qu’il sait que son temps touche à sa fin133. »
> [!accord] Page 218
C’est dans ce climat politique et religieux que se produit, en 1859 en Virginie, l’intervention armée de John Brown, décidé à déclencher l’insurrection des esclaves et convaincu que, « sans répandre le sang, il n’y a pas de rémission des péchés ». La tentative échoue misérablement et se termine par la pendaison du protagoniste, mais Parker rappelle le droit des esclaves à la révolte armée : tôt ou tard « le Feu de la vengeance s’attisera même dans un cœur africain138 ».
## Qu’est-ce que le radicalisme ? En quoi diffère-t-il du libéralisme ?
> [!approfondir] Page 219
Avant de répondre à ces questions, il faut s’arrêter sur un élément qui caractérise la tradition libérale dès son origine. Considérons des auteurs comme Montesquieu, Smith et Millar. Tout en condamnant plus ou moins nettement l’esclavage, tous trois continuent à considérer l’Angleterre, c’est-à-dire le pays engagé en première ligne dans la traite des Noirs, comme un modèle ; en aucun cas la critique ou la condamnation de l’esclavage n’entraînent l’exclusion des bénéficiaires ou des théoriciens de cette institution de la communauté des hommes libres et du parti libéral. Plus d’une fois, Burke lui-même prend ses distances par rapport à l’institution de l’esclavage mais, lorsque éclate le conflit entre les deux côtés de l’Atlantique, il ne fait pas seulement l’éloge de l’amour pour la liberté qui anime les colonies méridionales en particulier, il repousse aussi avec dédain l’idée que, dans l’effort pour faire plier la rébellion, on puisse faire appel à des « bras serviles139 ». Autrement dit, le whig anglais continue à inclure les propriétaires d’esclaves dans la communauté des hommes libres, alors qu’il en exclut a priori leurs victimes.
> [!information] Page 220
L’attitude de Tocqueville est à peu près la même. Au moment où il publie De la démocratie en Amérique, l’esclavage ne persiste que dans quelques pays ou colonies de l’hémisphère occidental ; il est désormais aboli dans une grande partie de l’Amérique latine et même dans les colonies anglaises. Dans le laps de temps séparant la publication du livre premier de celle du second, les États-Unis introduisent au Texas l’institution qui devrait être considérée comme le synonyme du pouvoir absolu de l’homme sur l’homme. Mais cela ne crée aucun doute chez le libéral français quand il s’agit de faire du continent américain le lieu de la liberté. Le livre premier de De la démocratie en Amérique sort peu de temps avant l’abolition de l’esclavage dans les colonies anglaises. Mais on dirait qu’il s’agit d’un événement sans importance aux yeux de Tocqueville qui, même par rapport au conflit entre l’Angleterre et les États-Unis, n’a aucun doute sur le fait que ce sont ces derniers qui incarnent le mieux la cause de la liberté. Et Jefferson, le Président-propriétaire d’esclaves, l’inflexible opposant au pays né de la révolution des esclaves noirs, paraît au libéral français le « plus grand démocrate qui soit encore sorti du sein de la démocratie américaine145 ».
> [!accord] Page 222
Condorcet a une position très différente. Voici en quels termes il s’adresse, en 1781, aux esclaves noirs :
« Mes amis, quoique je ne sois pas de la même couleur que vous, je vous ai toujours regardés comme mes frères. La nature vous a formés pour avoir le même esprit, la même raison, les mêmes vertus que les Blancs. Je ne parle ici que des Blancs d’Europe ; car pour les Blancs des colonies, je ne vous fais pas l’injure de les comparer avec vous. […] Si on allait chercher un homme dans les îles de l’Amérique, ce ne serait point parmi les gens de chair blanche qu’on le trouverait147. »
Même si le philosophe français n’en est pas encore conscient, il est de fait en train de mettre le groupe dirigeant de la République nord-américaine hors non seulement du parti de la liberté mais du genre humain lui-même. Nous sommes face à un courant politique et idéologique différent du libéralisme : le radicalisme, qui vient de se former ou est en cours de formation.
> [!accord] Page 223
Marat lui-même, encore en 1791, propose de « préparer par degrés le passage de la servitude à la liberté ». Pourtant, à ce moment-là déjà, en condamnant sans appel la « barbarie des colons », ce n’est pas à eux qu’il s’adresse pour réaliser le changement attendu, ni précisément à l’Assemblée nationale qui, ayant pactisé avec les esclaves, a foulé aux pieds les droits de l’Homme et les « fondements sacrés de la Constitution »148. Les vrais interlocuteurs tendent à être les esclaves noirs eux-mêmes, comme cela apparaîtra clairement au cours de l’évolution ultérieure de Marat. Quant à Condorcet, malgré le caractère gradualiste de son abolitionnisme, il retourne cependant contre les Blancs esclavagistes la charge de déshumanisation qu’ils faisaient peser sur les Noirs.
> [!accord] Page 223
Mais, déjà quelques décennies avant l’abolition anglaise, Percival Stockdale avait déclaré : « Nous sommes les sauvages ; les Africains agissent comme des hommes, comme des êtres dotés d’une âme rationnelle et immortelle150. » Et, une fois encore, l’indignation face au traitement infligé aux esclaves noirs rend même nécessaire la déshumanisation des déshumanisateurs.
> [!accord] Page 224
Diderot, enfin, rapporte une observation d’Helvétius : « À quelle cause attribuer l’extrême puissance de l’Angleterre ? À son gouvernement » ; il fait suivre cette appréciation d’une question polémique : « Mais à quelle cause attribuer la pauvreté de l’Écosse et de l’Irlande ? »153. Le jugement sur la métropole ne peut plus être séparé de celui relatif aux colonies et semi-colonies. L’Angleterre et les États-Unis, les lieux saints de la liberté aux yeux de Tocqueville, sont en même temps, du point de vue d’auteurs comme Diderot et Schœlcher, les responsables du despotisme le plus féroce et le plus barbare. Même quand elle critique l’esclavage, la tradition libérale ne remet pas en cause l’identification de l’Occident avec la civilisation, ni celle du monde colonial avec la barbarie. Le radicalisme a une position différente, qui repère et dénonce la barbarie d’abord chez les responsables et les complices de ce qui constitue le viol le plus important des droits et de la dignité de l’homme.
On peut considérer Marx et Engels comme les héritiers critiques du radicalisme. Pour le premier, en particulier, non seulement il est épistémologiquement et politiquement arbitraire d’ignorer la réalité politico-sociale des colonies, mais c’est précisément de là qu’il faut partir pour comprendre, comme nous le verrons, la « barbarie » de la société bourgeoise.
## Libéralisme, autocélébration de la communauté des hommes libres et occultation du sort infligé aux peuples coloniaux
> [!accord] Page 225
L’occultation du sort infligé aux peuples coloniaux traverse en profondeur le discours développé par le libéralisme. L’autocélébration de la terre des hommes libres, ou du peuple des hommes libres, est d’autant plus persuasive qu’elle ignore la question de l’esclavage infligé aux populations coloniales ou d’origine coloniale. Ce n’est qu’à cette condition que Montesquieu, Blackstone et les révolutionnaires américains peuvent faire de l’Angleterre ou des États-Unis un modèle de liberté.
> [!accord] Page 226
On peut définir la démocratie et célébrer la liberté en ne fixant son attention que sur la communauté blanche. Si nous considérons au contraire que cette abstraction est arbitraire, et si nous gardons présente à l’esprit cette imbrication entre esclavage et liberté mise en lumière par des chercheurs nord-américains autorisés, nous ne pouvons pas ne pas nous étonner de la naïveté, plus encore épistémologique que politique, de Tocqueville. Il célèbre comme le lieu de la liberté un des rares pays du Nouveau Monde où règne et prospère l’esclavage-marchandise sur base raciale et dont, au moment du voyage du libéral français, le Président est Jackson, propriétaire d’esclaves et protagoniste d’une politique de déportation et de décimation des Peaux-Rouges, un Président qui, de plus, bloquant la diffusion postale du matériel abolitionniste, attaque la liberté d’expression, y compris celle de secteurs non négligeables de la communauté blanche.
## La question coloniale et le développement différent du radicalisme en France, en Angleterre et aux États-Unis
> [!information] Page 230
À propos de Bentham et de son école, on a parfois parlé de « radicalisme philosophique168 ». Le théoricien de l’utilitarisme a des accents qui désacralisent la tradition politique, juridique et idéologique de son pays. Il n’hésite pas à dénoncer la « corruption presque universelle » qui fait rage en Angleterre et le rôle néfaste d’une « aristocratie corrompue et corruptrice »169. Il n’épargne pas non plus la Glorieuse Révolution, malgré l’aura religieuse dont on l’entoure d’habitude : « Le pacte originaire, entre le roi et le peuple, était une légende. Le pacte suivant, celui entre la Chambre des Lords et la Chambre des Communes, fut aussi trop royal170 » et il entérina la domination de l’oligarchie.
> [!accord] Page 231
C’est la France qui est, sans aucun doute, le lieu privilégié de la formation du radicalisme, au sens où je l’ai défini. On comprend bien pourquoi : elle est dans une disposition favorable à son égard après la défaite de la guerre de Sept Ans et la perte de la plupart de ses colonies. Plus tard, la polémique développée des deux côtés de l’Atlantique lors de la rébellion des colons anglais finit par discréditer les deux fractions du parti libéral. Si la révolution américaine, par le développement de relations égalitaires dans la communauté blanche et par une nette prise de distance par rapport aux privilèges du monde féodal, suscite en France une plus grande âpreté dans la critique de l’Ancien Régime et dans la mise en crise du modèle anglais, la déception à propos de la non-abolition de l’esclavage en Amérique et de la montée d’un État racial inédit met aussi en crise le modèle américain. C’est dans cette double crise que le radicalisme français plonge ses racines.
> [!information] Page 232
En Angleterre, en 1794, l’habeas corpus est suspendu pour huit ans ; une nouvelle suspension intervient en 1817, et deux ans après se produit ce qui est entré dans l’histoire comme le massacre de Peterloo ou, pour reprendre les termes indignés d’une revue anglaise de l’époque, le « massacre inutile et injustifié d’hommes, de femmes et d’enfants sans défense175 ». Les membres des associations ouvrières, des clubs d’orientation plus ou moins jacobine, les chartistes engagés dans la lutte pour l’élargissement du droit de vote, sans parler des « dissidents irlandais » pour lesquels, « au tournant du siècle, l’Australie fut en quelque sorte la Sibérie », subissent la déportation en Australie et vont au-devant d’un sort horrible, en mourant très souvent sous les coups de fouet qui pleuvent ; dans l’ensemble, des « dissidents politiques […] issus de presque tous les mouvements de protestation connus du gouvernement britannique furent déportés en Australie entre 1800 et 1850 »176. Il est clair que la répression frappe aussi les cercles qui considèrent comme légitime une révolution violente des esclaves noirs ou qui y appellent directement177. La promulgation aux États-Unis des Alien and Sedition Acts date de 1798, et ceux-ci comportent de graves restrictions des libertés constitutionnelles. Ils confèrent au Président une marge très large de pouvoir discrétionnaire et frappent d’une manière particulière ceux qui professent des idées suspectées de subir l’influence de la Révolution française. Par ailleurs, nous savons déjà à quelle violence, venant surtout d’en bas, sont exposés les abolitionnistes.
> [!accord] Page 233
Ainsi le radicalisme, qui reconnaît le droit des esclaves noirs ou des semi-esclaves irlandais à prendre les armes contre leurs maîtres, est perçu comme une menace sérieuse pour la stabilité des États-Unis et pour l’intégrité territoriale du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande. C’est aussi le moindre poids de la question coloniale ou des populations d’origine coloniale qui explique une plus grande diffusion du radicalisme en France. Alors qu’éclate la révolution noire de Saint-Domingue, les milieux radicaux de Paris n’ont aucune difficulté particulière à reconnaître et à légitimer le fait accompli. Même si le risque est de perdre les colonies restantes, selon la mise en garde inlassable des anti-abolitionnistes, il ne s’agit pas d’une tragédie irréparable. La situation est différente en Angleterre et aux États-Unis.
> [!accord] Page 233
La révolution noire de Saint-Domingue suscite une vague d’indignation dans les deux pays. « Un État noir dans l’archipel occidental, écrit le Times, est complètement incompatible avec tout le système de la colonisation européenne. » Et donc : « Dans cette zone, l’Europe récupérera, évidemment, l’influence et la domination qu’elle revendique justement en vertu de la sagesse supérieure et des qualités supérieures de ses habitants180. » Les États-Unis refusent non seulement de reconnaître le pays né de la révolution noire, mais ils font tout pour l’isoler, l’affaiblir, l’abattre.
> [!accord] Page 234
Toutefois, le tableau change nettement après la révolution noire de Saint-Domingue. Nous savons que Jefferson interprète de façon radicale le principe de l’égalité, mais toujours dans les limites de la communauté blanche. Il n’a jamais cru à la possibilité d’une coexistence sur des bases égalitaires entre Blancs et Noirs : elle constituerait un défi injustifiable aux « réelles distinctions instituées par la nature » et finirait par déboucher « sur l’extermination de l’une ou l’autre race »182. Alors que dans l’île des Caraïbes éclate le conflit entre les propriétaires blancs et les esclaves noirs, la sympathie de l’homme d’État nord-américain va tout de suite aux premiers. L’angoisse face à la « tempête révolutionnaire qui est en train de rendre le monde fou » est alors profonde. D’où l’appui à l’armée d’invasion envoyée par Napoléon, appui qui ne se démentira pas, même face au recours à des pratiques révoltantes, dont l’introduction de chiens dressés à dévorer les Noirs, et l’organisation, lors de tels événements, de spectacles de masse, à la fois émouvants et instructifs
## Libéral-socialisme et radicalisme
> [!accord] Page 236
C’est Kant, bien plus que Bentham, qui est proche du radicalisme. Sa prise de position en faveur de la France n’est pas très significative. Plus importante est la publication, en 1795, à un an de distance de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, de Pour la paix perpétuelle qui, en se référant d’une façon résolument critique à l’Angleterre, définit les « îles à sucre » comme le « siège de l’esclavage le plus cruel ». Mais deux autres éléments sont décisifs : comme le font les radicaux français – n’oublions pas que la question coloniale pèse en Allemagne encore moins qu’en France –, Kant rend clairement problématique la frontière entre la civilisation et la barbarie : c’est l’Angleterre qui représente désormais la cause de « l’esclavage et la barbarie ». Enfin, d’une façon totalement différente de celle des libéraux, il ne se limite pas à critiquer Pitt ; il ajoute que l’homme d’État anglais est légitimement « haï comme ennemi du genre humain186 ».
> [!accord] Page 237
En Angleterre, c’est John S. Mill, plutôt que Bentham, qui est proche du radicalisme, lui qui voit dans l’esclavage la « plus flagrante de toutes les violations possibles » des principes libéraux et considère ceux qui la défendent comme les « forces du mal »188. Dans son Autobiographie, en plus de la « noble bannière des abolitionnistes », Mill fait aussi l’éloge de John Brown, l’auteur de la malheureuse tentative d’encourager les esclaves du Sud des États-Unis à se soulever189. Dans un texte de 1824, le philosophe anglais exprime sa sympathie pour la cause des Noirs de Saint-Domingue-Haïti que l’expédition napoléonienne cherche en vain en partie à « exterminer », en partie à ramener à la condition d’esclaves190. Prenant clairement ses distances par rapport à la grande majorité de ses contemporains, Mill ne semble pas reculer d’horreur face à la perspective d’une révolution par en bas des esclaves noirs. Il est toutefois, par ailleurs, le théoricien d’un nouvel « esclavage », de caractère temporaire et pédagogique, aux dépens des « sauvages »
> [!accord] Page 237
Il ne faut donc pas confondre radicalisme et socialisme. Des aspirations socialistes peuvent très bien se conjuguer avec le colonialisme. Les disciples de [[Charles Fourier|Fourier]] et de Saint-Simon projettent d’édifier des communautés de type plus ou moins socialiste sur les terres prises aux Arabes en Algérie192 ; comme la « démocratie », le « socialisme » lui aussi peut être pensé en le limitant au « peuple des seigneurs » et aux dépens des peuples coloniaux ou d’origine coloniale.
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> [!accord] Page 238
En se référant au sionisme, [[Hannah Arendt|Arendt]] a attiré l’attention sur la présence en lui d’une tendance à première vue étrange. Celle-ci est caractérisée, d’un côté, par l’appui qu’elle donne à des revendications « chauvines » et, de l’autre, par l’engagement dans la poursuite d’expérimentations collectivistes et de l’« application d’une justice sociale rigoureuse » à l’intérieur de sa propre communauté. On voit se former ainsi le « conglomérat le plus paradoxal, un point de vue radical et des réformes sociales révolutionnaires sur le plan intérieur, allant de pair avec des lignes politiques démodées et franchement réactionnaires en politique étrangère », dans le domaine des relations avec les peuples coloniaux193. Ainsi, la « démocratie pour le peuple des seigneurs » peut même aller plus loin, et se présenter comme le socialisme pour le « peuple des seigneurs », alors que c’est justement la polémique contre la prétention d’un groupe précis, ethnique ou social, à se poser en « peuple des seigneurs » qui définit le radicalisme.
> [!approfondir] Page 238
Quand, en 1860, au cours de la seconde guerre de l’Opium, une expédition franco-britannique se livre au massacre du palais d’Été, c’est Victor Hugo qui, avec sa dénonciation de la barbarie perpétrée par les soi-disant civilisateurs, se révèle l’héritier du radicalisme, alors que Mill et la culture libérale de l’époque continuent à n’avoir que peu de doutes sur la parfaite coïncidence entre l’Occident et la civilisation (cf. infra, chap. 8, § 3 ; chap. 9, § 5).
## Les exclus et la lutte pour la reconnaissance
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Dans les deux cas, avant même de viser des objectifs précis, les exclus protestent parce qu’on leur refuse leur dignité d’hommes. Il s’agit d’une lutte pour la reconnaissance – dans le sens défini par Hegel dans un très célèbre chapitre de la Phénoménologie de l’Esprit.
> [!information] Page 248
Après la révolution de février 1848, le fait d’accorder des droits politiques aux ouvriers est la preuve, à leurs yeux, qu’ils commencent eux aussi à être finalement élevés au « rang d’hommes »2. Condorcet reconnaît emphatiquement cette dignité aux esclaves noirs et la refuse à leurs maîtres blancs ; de même, Engels, s’adressant aux ouvriers anglais, qu’il est « heureux et fier » d’avoir fréquentés et qui « sont plus esclaves que les Noirs d’Amérique »3, s’exclame : « J’ai constaté que vous êtes des hommes, membres de la grande famille internationale de l’humanité » et que vous exprimez la « cause de l’humanité », foulée aux pieds au contraire par les capitalistes engagés dans un « commerce indirect de chair humaine », dans une traite d’esclaves à peine camouflée
> [!information] Page 249
Dans sa condamnation de ces « principes généraux » abstraits, vis-à-vis desquels l’Angleterre fait justement preuve d’une « répugnance extrême » et qui, prononcés par des « bouches affamées », ne peuvent entraîner qu’une catastrophe, Bentham se réclame de Malouet, l’un des rares, en France, à avoir tenté de dissiper le « nuage des idées confuses »7. Ce sont en effet les anglomanes qui ont cherché à empêcher l’application de la Déclaration des droits de l’Homme. En faisant appel à de vagues « principes généraux » et à des concepts « métaphysiques », selon la mise en garde de Malouet, le peuple joue avec le feu : il risque d’exciter la « multitude immense des hommes sans propriétés », les « classes malheureuses de la société », les « hommes placés par le sort dans une condition dépendante » et « dépourvus de lumières et de moyens » ; il faudrait leur enseigner les « justes limites » plutôt que l’« extension de la liberté naturelle »8.
Il est significatif que ce soit Malouet qui ait nettement pris position contre la catégorie des droits de l’Homme, lui qui joue ensuite un rôle de premier plan dans la polémique contre l’abolitionnisme. C’est ce second aspect du problème qui a un rôle central aux États-Unis où, dans la communauté blanche, la question sociale n’a pas l’importance qu’elle a en France, mais où le conflit relatif à l’esclavage noir devient de plus en plus brûlant.
> [!approfondir] Page 250
En Angleterre, c’est surtout en regardant vers les colonies que Disraeli, en 1880, définit les « droits de l’Homme » comme un « non-sens »12. La lutte pour la reconnaissance menée par les populations coloniales ou d’origine coloniale se révèle particulièrement longue et complexe. Elle n’obtiendra des résultats décisifs qu’au XXe siècle. Nous devons maintenant nous intéresser à la lutte menée par les machines bipèdes dans la métropole capitaliste, dans la communauté blanche.
## L’instrument de travail devient un citoyen passif
> [!accord] Page 251
Les milieux sociaux et politiques qui, des deux côtés de l’Atlantique, s’autocélèbrent comme la communauté des hommes libres, ne réduisent pas la liberté à la jouissance paisible de la sphère privée : être exclu des corps représentatifs et de la vie politique est déjà ressenti comme une manifestation de despotisme. Il semble par ailleurs évident de refuser les droits politiques à ceux qui ne peuvent à aucun titre être reconnus comme des membres de la communauté des hommes libres. Comment le « cheval » ou le « cheval de somme », auxquels Locke et Mandeville comparent le travailleur salarié, ou bien l’« instrument vocal », l’« instrument bipède » et la « machine de travail » dont parlent Burke et Sieyès, peuvent-ils prétendre en faire partie ? Ceux qui continuent à être définis selon les catégories utilisées par Aristote pour penser la figure de l’esclave ne peuvent donc jouir de la citoyenneté politique. Si tant est qu’ils soient des hommes, ils appartiennent à un peuple différent et inférieur : ce sont des barbares (les esclaves par excellence).
> [!information] Page 251
Au moins en ce qui concerne la France, les choses commencent à changer nettement à partir de la Révolution. Pendant quelque temps, Sieyès parle indifféremment des travailleurs salariés comme de l’ensemble des « machines de travail » et des « machines bipèdes », ou bien comme de la « multitude toujours enfant »13. Mais, après le 14 juillet 1789, alors qu’on discute déjà de la promulgation de la Déclaration des droits de l’Homme, il ressent un besoin nouveau, le besoin d’une plus grande « clarté de langage ». Il faut distinguer les « droits naturels et civils » ou « droits passifs », d’un côté, et les « droits politiques » ou « droits actifs », de l’autre. Les premiers, qui incluent la protection de la « personne », de la « propriété », de la « liberté », reviennent à chacun des hommes. On reconnaît alors à l’ex-machine bipède, non seulement la dignité d’homme, mais aussi celle de citoyen, même s’il ne s’agit que d’un « citoyen passif », exclu de la participation à la vie politique, comme le sont les « femmes », les « enfants », les « étrangers »
> [!accord] Page 252
Pour Locke, reconnaître les droits politiques de ceux qui, nous le savons, sont « rendus esclaves » par l’indigence, par le besoin, par le travail et le servage qu’il sous-entend, et qui ne font même pas partie de la société civile, dont le but est la défense de la propriété, n’a pas de sens. Même raisonnement chez Blackstone : le droit de vote ne peut être étendu à « tout homme indigent » qui, justement pour cela, est « autorisé par la loi à demander à la partie la plus opulente de la société les moyens de subsister »
> [!accord] Page 252
La Révolution française remet en cause l’image du serviteur en tant que simple instrument de travail. La figure du citoyen purement passif apparaît alors, mais après un long processus de gestation. C’est une exigence interne à la communauté des hommes libres, laquelle a intérêt à rendre crédibles son discours et son autocélébration, qui joue ici un rôle important. Sur la lancée de la Glorieuse Révolution, Locke, Mandeville et Blackstone, d’une part, reconnaissent et même soulignent, pour éviter toute équivoque, la servitus à laquelle est soumis et à laquelle doit aussi se soumettre, le travailleur salarié et, de l’autre, ils font l’éloge de l’Angleterre en tant que terre des hommes libres, où il n’y a pas de place pour l’« esclavage parfait » (Locke), pour l’« esclavage au sens strict » (Blackstone), ou pour l’esclavage colonial (Mandeville). Au XIXe siècle encore, Burke observe que, dans les classes subalternes, la « bénédiction commune » de la liberté peut tout à fait « s’unir à beaucoup de fatigue abjecte, à une grande misère, à toutes les apparences de la servitude [exterior of servitude] »19. Il est clair qu’il veut insister sur la liberté du travailleur salarié, invité à ne pas se laisser irriter et dévoyer par la dureté de ses conditions matérielles de vie et à se reconnaître dans un système qui, malgré tout, lui garantit la liberté.
## Invention de la « citoyenneté passive » et de la « liberté négative » et réduction de la sphère politique
> [!approfondir] Page 255
En Angleterre et en Amérique, lors du conflit contre la monarchie, la communauté des hommes libres avait revendiqué une liberté bien différente, nullement disposée à renoncer à la gestion de la chose publique. Mais il est clair que cette plate-forme revendicative ne peut survivre à la montée d’un mouvement de lutte des classes populaires qui proteste contre le fait qu’elles soient exclues des droits politiques et qui veut aussi modifier les relations de travail et les conditions concrètes de vie. L’élite dominante développe alors un discours bien différent : la participation à la vie politique n’est pas un élément essentiel de la liberté. De plus, les relations de travail et les conditions concrètes de vie font partie d’une sphère éminemment privée, il est donc absurde et illégitime de vouloir les modifier par l’action politique.
> [!information] Page 255
Ce nouveau discours ne s’impose pas d’un seul coup et immédiatement dans toute sa cohérence. Constant ne peut s’empêcher d’admettre que le fournisseur de travail est de fait « maître » de l’« existence » de l’ouvrier. Mais l’hésitation que nous pouvons trouver chez Macaulay est encore plus significative.
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L’intervention de Tocqueville devient particulièrement significative, surtout si on la met en relation avec le second point de la plate-forme idéologique libérale, celui qui réduit beaucoup la sphère politique. Dans un texte de 1842, il observe : « Partout l’égalité étend de plus en plus son empire, excepté dans l’industrie qui s’organise chaque jour davantage sous une forme aristocratique » ; le travailleur salarié en arrive à se trouver dans une « étroite dépendance » par rapport au fournisseur de travail. Quelle que soit la séduction de la « grande société française » dans son ensemble, la « société industrielle » au sens strict continue à être caractérisée par une hiérarchie rigide, qui laisse peu d’espace non seulement à l’égalité, mais aussi à la liberté individuelle de ceux qui sont placés aux échelons les plus bas de la hiérarchie29. La dureté des relations régnant dans l’usine est ensuite confirmée par la comparaison que fait Tocqueville entre la condition ouvrière et la condition carcérale, même si cette comparaison est faite non pas tant pour remettre en cause la condition ouvrière, que pour rejeter les projets ingénument philanthropiques de réforme du système pénitentiaire :
« Le plus grand nombre des ouvriers libres qui, en France, gagnent péniblement leur vie, n’ont d’autre repos que celui qu’ils prennent à l’heure des repas, et nous ne voyons pas trop pourquoi des criminels que la société a flétris excitent un intérêt si vif qu’on pousse des exclamations d’attendrissement, et qu’on est près de verser des larmes à l’idée de leur infliger une privation que subissent tous les travailleurs honnêtes30. »
> [!accord] Page 257
On ne doit pas oublier par ailleurs que le Panopticon théorisé par Bentham, cet édifice visant à réaliser une surveillance parfaite, peut servir indifféremment de pénitentier, de workhouse (travail contraint) ou d’usine
> [!accord] Page 257
On a tendance à penser à la « domination immédiate » ou au « travail forcé » dont parlent respectivement Blackstone et Sieyès. Sauf que ce rapport de coercition n’est plus explicitement souligné pour justifier la discrimination censitaire des droits politiques (dont jouissent seulement des hommes libres au sens plein du terme). Non, désormais, la condition qui soumet l’ouvrier à une « étroite dépendance » (Tocqueville), qui l’oblige à travailler dans des institutions qui ressemblent à une prison (Bentham et Tocqueville) et à vendre sa force de travail à des acquéreurs devenant, en dernière analyse, les « maîtres de son existence » (Constant), est reconnue à contrecœur, jugée sans importance politique et donc comme ne portant pas atteinte à la liberté négative, dont personne n’est exclu en métropole.
> [!approfondir] Page 258
L’effrayante misère de la masse crée un criant contraste avec l’opulence de quelques-uns : « Les forces organisées d’une multitude produisent au profit d’un seul. » Ce spectacle provoque une remarque très significative : « Ici est l’esclave, là le maître ; là, les richesses de quelques-uns ; ici, la misère du plus grand nombre32. » À une autre occasion, Tocqueville va jusqu’à mettre en garde contre le danger de « guerres serviles33 » en comparant indirectement les prolétaires modernes aux esclaves antiques. Nous sommes ainsi confrontés à la réalité de l’illiberté, et de l’illiberté sous sa forme la plus radicale. Pourtant, cette analyse réaliste disparaît comme par enchantement quand il s’agit d’établir un bilan politique complet : nous sommes confrontés au pays que la France devrait considérer comme un modèle pour pouvoir sauver l’« avenir des institutions libres »34. La société libérale anglaise fait vivre la liberté en tant que telle, indépendamment de l’existence de ces pseudo-esclaves que Tocqueville a dû constater dans l’enfer des zones industrielles. En fait, cet enfer n’a rien à voir avec la sphère politique proprement dite
## « Lois civiles » et « lois politiques »
> [!approfondir] Page 259
Le libéral français est obligé de reconnaître le poids, non seulement indirect mais aussi direct, que la richesse exerce sur l’administration de la justice. Le « vagabond », ou celui qui est soupçonné de vagabondage, est mis en prison sans avoir commis de délit. Pire, dans l’attente du procès, on prive de liberté le témoin ou le plaignant pauvres alors qu’on laisse en liberté le voleur capable de payer une caution (cf. supra, chap. 4, § 1). Le principe même de l’égalité devant la loi est ridiculisé. Mais Tocqueville n’en tire pas cette conclusion : « Les Anglais ont été, de tous les peuples modernes, ceux qui ont mis le plus de liberté dans leurs lois politiques et qui ont fait le plus grand usage de la prison dans leurs lois civiles » ; les Américains, eux aussi, bien qu’ils aient largement modifié les « lois politiques », ont « conservé la plupart [des] lois civiles » de l’Angleterre
> [!accord] Page 259
Avec cette distinction, nous atteignons un point crucial : l’auteur libéral formule un jugement sur les pays qu’il a visités uniquement à partir des lois politiques, tandis que les lois civiles n’ont par définition aucune importance politique. Ce n’est pas par hasard qu’il y a peu de traces, dans De la démocratie en Amérique, des faits récoltés au cours de l’enquête sur le système pénitentiaire des États-Unis. On pourrait dire que les pages les plus intéressantes de Tocqueville sont celles qui, finalement, n’ont pas été intégrées à l’œuvre qui le rendra célèbre plus tard. On comprend alors sa conclusion en quelque sorte triomphale : dans la République d’outre-Atlantique, la liberté est partout et ne constitue pas un privilège.
> [!approfondir] Page 260
En réalité, comme Tocqueville le reconnaît lui-même, ce sont aussi les vagabonds et les témoins pauvres qui subissent un traitement « sévère » dans les prisons ou dans les workhouses semblables à des prisons.
Observons maintenant ce qui embarrasse Tocqueville. Nous connaissons les protestations des vagabonds mis en prison par une société qui ne sait pas résoudre d’une autre façon le problème du chômage. Quelle est la réaction de Tocqueville ? Comme il n’entre pas dans ses « tâches » d’enquêter sur d’éventuels remèdes au chômage, il n’y entre pas non plus de « rechercher jusqu’à quel point est juste la société qui punit l’homme qui ne travaille pas et qui manque d’ouvrage, et comment elle pourrait lui fournir des moyens d’existence autrement qu’en le mettant en prison »39. Il n’en reste pas moins que le domaine de la politique et des « lois politiques » est délimité d’une façon si restrictive qu’il exclut non seulement les conditions concrètes de vie et les relations de dépendance dans l’usine, mais même la discrimination censitaire qui règne dans l’administration de la justice aux États-Unis.
## Dépolitisation et naturalisation des rapports économiques et sociaux
> [!information] Page 262
Si, pour Burke, c’est le « mécontentement divin » qui explique la misère des masses populaires, pour Malthus, c’est l’immoralité de leur comportement, l’incontinence sexuelle qui mettent au monde des êtres dont on n’est pas capable d’assurer la subsistance. Se réclamant du « principe de population de Malthus46 », Tocqueville accuse lui aussi les « excès de l’intempérance » très courants parmi les « classes inférieures », leur « imprévoyance », ou leur tendance à vivre « comme si chaque jour n’avait pas de lendemain », et surtout « ces mariages précoces et imprudents, qui semblent n’avoir pour objet que celui de multiplier le nombre des malheureux sur la terre »
> [!approfondir] Page 262
Malgré les positions radicales qu’il aime prendre, Bentham tire à peu près les mêmes conclusions : « La pauvreté […] n’est pas l’ouvrage des lois » ; le pauvre est comme le « sauvage » qui n’arrive pas à dépasser l’état de nature. Ou bien, pour parler comme un disciple et un collaborateur français du philosophe anglais : « La pauvreté n’est pas une conséquence de l’ordre social. Pourquoi lui en faire un reproche ? C’est un reste de l’état naturel48. » En polémiquant contre le jusnaturalisme, le philosophe anglais ironise sur le recours à la nature pour fonder des droits qui n’ont de sens que dans le domaine social, mais voilà que la nature réapparaît ici pour que la responsabilité de la misère ne relève plus du domaine de l’organisation sociale.
> [!approfondir] Page 262
Comme les rapports sociaux existants sont élevés au niveau de la nature, et d’une nature reconnue par la Providence, toute tentative de les modifier ne peut être qu’un témoignage de folie. Burke exprime toute son « horreur » pour ces révolutionnaires ou réformateurs pressés qui n’hésitent pas à se jeter « sur leur vieux père pour le couper en morceaux et le plonger dans la marmite des sorciers, dans l’espérance que les herbes empoisonnées et les incantations barbares réussiront à régénérer la constitution paternelle »49. Pour Tocqueville aussi, c’est la croyance illusoire en l’existence d’un remède politique « contre ce mal héréditaire et incurable de la pauvreté au travail » qui provoque les incessantes et ruineuses expérimentations qui caractérisent le cycle révolutionnaire français50, ou la « grande révolution sociale » qui a commencé en 1789
## Libéralisme et radicalisme : deux phénoménologies différentes du pouvoir
> [!accord] Page 263
En formulant son jugement sur l’Angleterre et sur les États-Unis, Tocqueville fait abstraction non seulement de la condition des peuples coloniaux ou d’origine coloniale, mais aussi des conditions matérielles de vie, des relations de travail, et même des « lois civiles ». Il déclare que non seulement l’oppression des Noirs et des Peaux-Rouges, mais aussi la mise en détention des citoyens blancs (les « vagabonds » ou les pauvres appelés à témoigner lors d’un procès), même s’ils ne sont coupables d’aucun délit, sont étrangères à sa recherche et à son analyse de la démocratie. Le culte de cette « chose sainte » qu’est la liberté52 fait abstraction du sort des exclus dans leur ensemble, qu’ils vivent dans les colonies ou en métropole. Et, une fois de plus, la divergence entre le libéralisme et le radicalisme – dont Marx et Engels sont les héritiers critiques – se manifeste déjà au niveau épistémologique. En Angleterre – observe Engels – « le favoritisme envers les riches est explicitement reconnu par la loi elle-même53 ». En analysant les « lois civiles » anglaises héritées des États-Unis, Tocqueville tire lui aussi la même conclusion ; mais ce n’est que pour le premier qu’un tel fait prend une importance politique. Et, comme les deux auteurs du Manifeste du Parti communiste, le libéral français compare l’ouvrier de l’époque à l’esclave, obligé de subir à l’usine une « étroite dépendance » et, au-dehors, une misère dégradante et oppressante. Mais, une fois de plus, il considère tout cela comme extérieur à la sphère politique proprement dite.
> [!accord] Page 264
Ce sont précisément la réduction radicale du politique, et son exclusion de la dimension la plus profonde de la totalité sociale que cette réduction entraîne, qui suscitent les critiques de Marx. Du point de vue de la société et de la théorie politique bourgeoise – observe-t-il déjà dans ses écrits de jeunesse –, les rapports sociaux « ont seulement une signification privée, aucune signification politique54 ». Dans sa forme la plus développée, l’État bourgeois se limite « à fermer les yeux en déclarant, à propos de conflits pourtant réels, qu’ils ne relèvent pas de la politique et qu’ils ne le gênent en rien ». Une fois considérés comme sans importance politique, les rapports sociaux bourgeois s’appliquant au domaine social et à la question du pouvoir dans les entreprises et dans la société tout entière peuvent se développer sans obstacles ou empêchements extérieurs
> [!information] Page 264
Au-delà de la misère, la réalité de l’usine – souligne le Manifeste du Parti communiste – rend déjà évident le « despotisme » que subissent les ouvriers, « organisés militairement » en « [s]imples soldats de l’industrie […] placés sous la surveillance d’une hiérarchie complète de sous-officiers et d’officiers »56. La conclusion de Tocqueville est à peine plus nuancée ; sauf que, dans ce cas, ce n’est pas à cause de cette réalité-là que le despotisme est repéré et dénoncé, mais à cause des tentatives du pouvoir politique de la modifier et de l’alléger. Contre la prétention de mettre « la prévoyance et la sagesse de l’État à la place de la prévoyance et de la sagesse individuelles », le libéral français déclare qu’« il n’y a rien là qui autorise l’État à s’entremettre au milieu des industries »57. C’est le célèbre discours du 12 septembre 1848, prononcé pour que l’Assemblée constituante repousse cette revendication du « droit au travail » qui avait déjà été noyée dans le sang lors des journées de Juillet. Tocqueville va jusqu’à mettre sur le compte des « doctrines socialistes » la réglementation et la réduction de l’horaire de travail (le « travail de douze heures »), qui deviennent ainsi l’objet d’une condamnation sans appel58. De même, toute mesure législative destinée à alléger la misère des « classes inférieures » en limitant le montant des loyers59 est considérée comme l’expression du socialisme et du despotisme.
> [!information] Page 265
Quelques mois après, dans son ébauche de circulaire électorale de mai 1848, Tocqueville s’attribue le mérite d’avoir voté, entre autres, « contre la limite qu’on voulait imposer à la durée du travail, contre l’impôt progressif, enfin contre l’abolition du remplacement militaire61 ». Ce dernier point est aussi significatif que les autres. La possibilité pour le riche de soudoyer un pauvre pour qu’il le remplace au moment de remplir ses obligations militaires, parfois même au péril de sa vie, n’implique pas aux yeux de Tocqueville une inégalité fondée sur le cens et entérinée par la loi ; il s’agit au contraire d’un contrat entre individus, qui fait partie de la sphère privée et qui n’écorne donc pas le principe de l’égalité juridique.
> [!information] Page 265
Même en habit d’historien, lorsqu’il reconstitue la chute de l’Ancien Régime, Tocqueville en reste à cette réduction de la sphère politique et à cette singulière phénoménologie du pouvoir qui assimile la domination et l’oppression, toujours et seulement, à l’intervention du pouvoir politique dans une sphère privée démesurément étendue. Il brosse un tableau dramatique de la condition des classes populaires. Contre les « mendiants » et les « vagabonds » on agissait parfois « d’une façon très violente », avec l’arrestation et la condamnation aux travaux forcés, sans procès, de dizaines de milliers de personnes. Le traitement réservé aux paysans n’était guère meilleur : si, sur le plan matériel et social, ils vivaient dans un « abîme d’isolement et de misère », sur le plan des droits civils, ils étaient privés de toute protection ; « les paysans [étaient] arrêtés sans cesse, à l’occasion de la corvée, de la milice, de la mendicité, de la police et dans mille autres circonstances ». Ainsi, les paysans étaient vus en quelque sorte comme les « Nègres de nos colonies62 ». La Révolution était-elle donc légitime et nécessaire ? Ce n’est pas l’avis de Tocqueville. La France qui, avec les économistes, critiquait l’Ancien Régime de façon radicale et s’apprêtait à le renverser, « souhaitait des réformes plus que les droits63 » ! Expression de l’aristocratie nobiliaire et donc coresponsables du rabaissement des paysans à l’état de « Nègres », les parlements sont au contraire les organismes qui, avant d’être malheureusement dissous par la Révolution, incarnaient malgré tout la cause de la liberté : pendant les années qui ont précédé la fatale année 1789, « nous étions restés un peuple libre par nos institutions judiciaires64 ».
## La nouvelle autoreprésentation de la communauté des hommes libres comme communauté des individus
> [!accord] Page 266
Et donc, contre l’individualisme qu’il reproche aux révolutionnaires français, le libéral anglais défend un organicisme conséquent. Ce n’est pas par hasard que la partnership qu’il célèbre devient ensuite, dans la culture allemande, cette Gemeinschaft qui joue un rôle si important dans la pensée conservatrice et réactionnaire du XIXe et du XXe siècle
> [!approfondir] Page 267
Mais une autre position commence déjà à naître pendant la Révolution française. Voici en quels termes Barnave met en garde contre la revendication d’extension des droits politiques, y compris aux non-propriétaires : « Un pas de plus dans la ligne de l’égalité, et c’est la destruction de la propriété69. » Même pour Constant, la diffusion parmi les masses populaires de la revendication des droits politiques et l’accent mis sur leur jouissance risquent de faire perdre de vue la centralité des « rapports privés » ou de l’« indépendance individuelle », en encourageant l’« asservissement de l’existence individuelle au corps collectif »70. On retrouve ici, formulé autrement, le raisonnement de Barnave : la généralisation des droits politiques produit un nivellement et un unanimisme qui s’exercent au détriment de la liberté de l’individu. Plus tard, Guizot déclare que se battre pour une société où tout tourne autour de l’« ordre », du « bien-être » et d’une « répartition des fruits du travail équitable », c’est oublier le « développement de la vie individuelle, de la vie intérieure » et souhaiter vivre dans une « fourmilière »
> [!information] Page 267
Cet argument connaît un énorme succès après 1848. Plus la lutte pour la reconnaissance se développe en tant que lutte pour la conquête des droits politiques et des droits économiques et sociaux, plus le mouvement populaire et socialiste est accusé de ne pas comprendre et même de vouloir fouler aux pieds la dignité de l’individu autonome. Dans son refus des revendications sociales nées de la révolution de février 1848, Tocqueville exprime tout son dégoût de voir se profiler à l’horizon le spectre d’une « société nivelée72 » ou d’une « société d’abeilles et de castors », constituée « plutôt d’animaux savants que d’hommes libres et civilisés »73. Et John S. Mill, à son tour : « À présent, les individus sont perdus dans la foule. […] Le seul pouvoir qui mérite ce nom est celui des masses ou celui des gouvernements qui se font organes des tendances et des instincts des masses74. » En renversant les positions de Burke, le libéralisme reproche donc maintenant aux courants les plus radicaux non pas leur individualisme mais leur mépris des droits de l’individu.
> [!information] Page 268
Même ce diagnostic, que la massification inquiète, est fait du point de vue du sort de la « nation prise en corps », qui risque alors de se révéler « moins brillante, moins glorieuse, moins forte peut-être »77. C’est même au nom d’une idée exagérée (et chauvine) de la nation que Tocqueville invoque la « Terreur » contre ceux qui risquent de compromettre l’honneur de la France (cf. infra, chap. 8, § 15).
> [!approfondir] Page 269
Bien qu’il s’emploie à dénoncer le développement de l’État, le « mal extrême qu’il y a à augmenter sa puissance sans nécessité », Mill n’hésite pas par ailleurs à affirmer : « Les lois qui, dans un grand nombre de pays du Continent, interdisent le mariage, à moins que les parties montrent qu’elles peuvent entretenir une famille, n’outrepassent pas les pouvoirs légitimes de l’État » ; on ne peut « leur reprocher d’être une violation de la liberté »80. La vision selon laquelle aucune « ingérence » dans la procréation de la vie humaine n’est licite est « une superstition, qui sera un jour regardée avec le même mépris que celui réservé aux notions et aux pratiques idiotes des sauvages »81. On comprend l’ironie de Proudhon à propos de l’école libérale :
« Elle qui en toute circonstance et en tout lieu professe le laissez faire, laissez aller, qui reprochera aux socialistes de substituer leurs convictions aux lois de nature, qui proteste contre toute intervention de l’État, et qui réclame à droite et à gauche la liberté, rien d’autre que la liberté, n’hésite pas, quand il s’agit de fécondité conjugale, à crier aux époux : Halte là ! Quel démon vous pousse82 ! »
> [!accord] Page 269
Écœuré par le radicalisme de la révolution de 1848 et par le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte, Tocqueville en tire une amère conclusion : « La révolution d’Angleterre a été faite presque uniquement en vue de la liberté, tandis que celle de France a été faite principalement en vue de l’égalité83. » Il s’en prend aussi à la culture des Lumières qui prépara et favorisa la chute de l’Ancien Régime. À son indiscutable « passion pour l’égalité » correspond un « goût de la liberté » plutôt « incertain »84. Comme nous le savons, Barnave est le premier à avoir opposé liberté et égalité, à avoir dénoncé la revendication d’égalité politique comme une atteinte à la liberté, et aussi à avoir défendu l’esclavage. Esclavage qui continue à être vivant et vital aux États-Unis lorsque Tocqueville choisit justement, par opposition à une France dévorée par la passion de l’égalité, la République d’outre-Atlantique, en plus de l’Angleterre, comme le pays modèle de l’amour de la liberté.
> [!approfondir] Page 269
D’ailleurs, c’est précisément aux États-Unis que l’esclavage est justifié et même encensé par les théoriciens du Sud comme un moyen d’assurer non seulement la liberté mais aussi l’égalité des membres de la communauté blanche. Pour confirmer le caractère problématique de l’opposition liberté/égalité, on pourrait aussi faire référence au Tocqueville d’avant 1848, qui reproche à l’Angleterre sa conception erronée de la liberté, dans la mesure où elle se fonde sur le « privilège » (et sur l’inégalité), et qui attribue à la Révolution française le mérite d’avoir encouragé, au nom de l’égalité, la cause de l’abolition de l’esclavage et de la liberté des Noirs (cf. supra, chap. 4, § 9 ; cf. infra, chap. 8, § 7). À ce moment-là, bien loin d’être opposées, liberté et égalité s’accordent complètement.
## Droits économiques et sociaux, « fourmilière » socialiste et « individualisme » libéral
> [!accord] Page 271
Tocqueville lui aussi rend hommage à l’« individualisme du Moyen Âge87 ». Il est évident qu’il ne prend pas en compte le sort des serfs, ni non plus celui des esclaves et des Noirs en général quand il fait des États-Unis le pays où « tout individu » jouit j’une indépendance sans précédent. Quand il affirme ensuite que, dans l’Algérie colonisée, « le rôle de l’individu est à tout point de vue plus grand que dans la mère patrie », Tocqueville fait abstraction des Arabes qui, comme il le reconnaît lui-même, sont souvent assimilés à des « bêtes malfaisantes » par les troupes d’occupation (cf. supra, chap. 5, § 13 ; cf. infra, chap. 7, § 6).
> [!accord] Page 271
Ce qui ressort de tout cela, c’est le caractère plutôt problématique du pathos de l’individu, cette bannière du libéralisme qui s’oppose au radicalisme et au socialisme. Qui est le plus individualiste : Toussaint-Louverture, le grand dirigeant de la révolution des esclaves, ou Calhoun, le grand théoricien américain du Sud esclavagiste ? Celui qui fait preuve de respect envers la dignité de l’individu en tant que tel, est-ce le jacobin noir qui, prenant au sérieux la Déclaration des droits de l’Homme, juge en tout cas inadmissible de réduire un homme à l’état d’objet de « propriété » de « son semblable », ou bien est-ce Jefferson, qui fait taire ses doutes par rapport à l’esclavage parce qu’il croit à la supériorité des Blancs et qu’il ne veut pas mettre en danger la paix et la stabilité du Sud et de l’Union ? Qui exprime le mieux l’individualisme, Mill et ses disciples, en terre anglaise ou française, qui considèrent comme bénéfiques et nécessaires l’assujettissement jusques y compris l’esclavage (même temporaire) des peuples colonisés, ou ces radicaux français qui commencent à remettre en cause le despotisme colonial en tant que tel (« Périssent vos colonies, si vous les conserviez à ce prix88 ») ?
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Par rapport à la tradition libérale, Nietzsche se révèle bien plus lucide et bien plus conséquent. Bien qu’il soit animé d’une haine implacable envers le socialisme et l’État social, et justement parce qu’il est animé de cette haine, le génial penseur réactionnaire comprend que, avec son « agitation individualiste », le socialisme vise à « rendre possibles beaucoup d’individus », en les tirant de leur condition d’instruments de travail et de leur relation grégaire au maître. Avec sa charge universaliste, le socialisme débouche sur la reconnaissance de tout individu, indépendamment de la richesse, du sexe ou de la race, en tant que sujet doté, sur le plan moral, d’une égale dignité humaine, et possesseur, sur le plan politique, de droits inaliénables. C’est pour cela que Nietzsche condamne avec mépris individualisme et socialisme. Même si c’est avec un jugement de valeur différent et opposé, Oscar Wilde lui aussi relie les deux termes : « [L]’individualisme est ce que nous voulons atteindre par le socialisme90. »
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On peut sentir que Tocqueville lui aussi éprouve un certain regret pour ce monde quand, en 1834, il décrit la condition des pauvres sous l’Ancien Régime : leur sort, qui était caractérisé par des désirs « bornés » et par une tranquille indifférence par rapport à « un avenir qui ne leur appartenait pas », « était moins à plaindre que celui des hommes du peuple de nos jours » ; habitués depuis toujours à leur condition, les pauvres de l’Ancien Régime « jouissaient de ce genre de bonheur végétatif dont il est aussi difficile à l’homme très civilisé de comprendre le charme que de nier l’existence »
## Les critiques du libéralisme : une réaction antimoderne ?
> [!accord] Page 275
C’est Constant qui, le premier, s’engage sur cette voie : en restant attachés à l’idéal de participation chorale à la vie politique et donc à la « liberté antique », les Jacobins oublient que celle-ci se fondait sur l’esclavage, institution qui permettait aux hommes libres de jouir de l’otium nécessaire pour être de vrais citoyens actifs à tous les sens du mot
> [!accord] Page 275
C’est en 1819 que le libéral français raisonne ainsi, c’est-à-dire à un moment où, dans tous les pays où fleurit la liberté moderne, l’esclavage continue d’une façon ou d’une autre à jouer un rôle vital. Il a de plus acquis une force et une rigidité de type naturaliste, inconnues dans l’Antiquité classique. Certes, même si elle n’a cessé de jouer un rôle important, cette institution est en général isolée et cachée dans les colonies. Mais ce n’est pas le cas aux États-Unis : non seulement l’esclavage y est bien visible mais, selon l’analyse de beaucoup de théoriciens du Sud (qui reprennent et développent une remarque de Burke), il stimule l’esprit républicain des hommes libres. Cela signifie que la « liberté antique » continue en quelque sorte à subsister aux États-Unis, qui sont pourtant désignés par Constant comme un des « grands exemples » de la liberté moderne qui lui est si chère
> [!information] Page 275
Au lieu de les accuser d’éprouver de la nostalgie pour l’Antiquité, on accuse parfois la Révolution française et les courants qui en sont issus d’encourager la nostalgie du Moyen Âge. Spencer compare l’impôt progressif à une corvée (cf. infra, chap. 8, § 4). Et il développera cet argument par la suite, en faisant observer que la « charité d’État » (c’est-à-dire les lois en faveur des pauvres) n’est qu’une réédition de l’« Église d’État » prémoderne. Et, comme le vieux dissenter se battait pour que la spontanéité de l’authentique sentiment religieux soit reconnue, de même, le nouveau « dissenter rappelle, par rapport aux lois en faveur des pauvres, que la charité sera d’autant plus étendue, et plus efficace, qu’elle sera volontaire ». Si le vieux dissenter refusait à quelque autorité que ce soit le droit de dicter la loi à sa conscience religieuse, le nouveau « dissenter objecte, par rapport à la charité institutionnelle, que personne n’a le droit de s’interposer entre lui et l’exercice de sa religion » et rejette avec indignation l’« ingérence de l’État dans l’exercice de l’un des préceptes les plus importants de l’Évangile »
## « Individualisme » et répression des coalitions ouvrières
> [!accord] Page 280
La position de Smith est plus complexe. Il reconnaît que ce qui stimule la formation des coalitions ouvrières, c’est la tentative désespérée de s’opposer aux coalitions de fait qui permettent à ceux qui fournissent le travail de baisser les salaires, et la volonté d’éviter le risque de mourir d’inanition. Mais il faut prévenir et réprimer ces « monopoles agrandis118 », de façon à défendre non seulement les droits du marché mais aussi ceux de l’individu. Il faut « laisser chacun poursuivre ses propres intérêts comme il [l’entend], dans un esprit libéral d’égalité, de liberté et de justice119 ». Conformément au « système simple et évident de la liberté naturelle », tout homme doit pouvoir porter et mettre en concurrence « son activité et son capital », sans aucun obstacle120. En aucun cas on ne peut tolérer « des atteintes évidentes à la liberté naturelle […] et donc injustes121 ».
> [!information] Page 280
La loi Le Chapelier qui, dans la France de 1791, interdit les coalitions ouvrières, déclare elle aussi défendre la liberté de l’individu : au nom de « prétendus intérêts communs », elles violent la liberté du travail qui revient à chaque individu122. Et c’est à cette loi que Tocqueville se réfère quand, après 1848, il condamne le mouvement ouvrier et socialiste : si « la Révolution a brisé toutes les entraves qui gênaient la liberté du citoyen : les maîtrises, les jurandes », les socialistes se proposent de réintroduire ces vieilleries, même si c’est sous une « autre forme »123.
> [!approfondir] Page 281
C’est peut-être en observant le capitalisme de son temps et non pas la Révolution française, que Marx reproche à la loi Le Chapelier d’avoir interdit les « coalitions que forment les ouvriers » sous prétexte qu’elles « cherchent à recréer les corporations »124. Ce raisonnement, qui critique les syndicats en tant que résidu ou réminiscence du Moyen Âge ou de l’Ancien Régime, se répand largement pendant la seconde moitié du XIXe siècle. En Angleterre, si Lecky condamne l’exhumation des « guildes »125, Spencer est encore plus sévère : se comportant comme de nouveaux tyrans et prenant la place du despotisme monarchique, les syndicats étouffent par tous les moyens l’autonomie et la liberté des individus. Il est vrai que ceux-ci peuvent être consentants, mais cela ne change pas les données du problème : « [S]i des hommes se servent de leur liberté de manière à faire l’abandon de leur liberté, n’en sont-ils pas moins esclaves dans la suite126 ? »
> [!information] Page 281
Le tableau est le même outre-Atlantique. Lieber condamne les syndicats au nom, soit de l’économie, soit de la morale : ils sont coupables d’encourager la paresse et, en dernière analyse, le vice127. Laboulaye, au contraire, fait preuve d’une position prudente mais plus ouverte128, alors que Mill continue à se montrer fondamentalement hostile. Il vise cette « police morale, qui devient à l’occasion une police physique », exercée par le mouvement syndical : « [l]es mauvais ouvriers, qui sont en majorité dans beaucoup de branches », tentent de bloquer le « travail à la pièce » et ainsi « pèsent d’une façon oppressive » sur les ouvriers les plus « habiles », qui cherchent à gagner davantage. En réalité, voilà comment les conséquences du travail à la pièce avaient été décrites par Smith quelques décennies auparavant : les ouvriers qui y sont soumis « ont vraiment tendance à se surcharger de travail et à ruiner leur santé et leur constitution en quelques années » ; si l’on écoutait « ce que dictent la raison et l’humanité », ce sont les patrons eux-mêmes qui devraient limiter ce type de rétribution. Mais, une chose est l’intervention philanthropique d’en haut, autre chose, et c’est très différent, est l’intervention d’en bas, d’organisations qui foulent aux pieds les droits de l’individu et qui interviennent arbitrairement dans ce que Mill lui aussi continue à considérer comme des « questions privées129 ».
> [!information] Page 282
En ce qui concerne la France, la loi Le Chapelier n’est abrogée qu’en 1887131. Les grandes luttes qui culminent avec la Commune de Paris ont joué un rôle important dans la reconnaissance de la légitimité des coalitions et des organisations ouvrières. Nous sommes donc après 1870, date qui, selon Hayek, marque le début du « déclin de la doctrine libérale132 ». Ce n’est pas par hasard que celui qui s’exprime ainsi est un auteur qui semble vouloir tout remettre en cause. À ses yeux, en liquidant la « détermination des prix par la concurrence » de la force de travail et en prétendant « interférer dans le jeu » libre du marché, les syndicats attaquent le système libéral à la racine, et c’est « clairement un devoir moral » du « gouvernement » d’empêcher que cela arrive
## Revendication des droits économiques et sociaux et passage du libéralisme paternaliste au libéralisme du darwinisme social
> [!information] Page 285
Prenant ses distances par rapport aux tentatives d’amélioration des conditions hygiéniques et sanitaires des classes populaires, Lecky observe qu’en réalité, « souvent », la mortalité infantile est « une bénédiction camouflée » : oui, « [l]a réforme sanitaire n’est absolument pas une bonne chose parce qu’elle permet aux membres faibles et malades de la communauté, qui à un stade différent de la société seraient morts enfants, de croître et multiplier, en perpétuant un type affaibli et la tache d’une maladie héréditaire »141.
> [!information] Page 285
C’est avec ce raisonnement que Lecky prend position en faveur de l’eugénisme, la nouvelle « science » née en Angleterre et qui connaît un succès extraordinaire aux États-Unis où, de 1907 à 1915, au moins treize États promulguent des lois en faveur de la stérilisation forcée. Selon la législation de l’Indiana (le premier État à avoir pris cette position), les « délinquants chroniques, idiots, imbéciles et violeurs » doivent s’y soumettre142. C’est grâce à l’eugénisme que Spencer lui aussi connaît ses plus grands succès dans la République d’outre-Atlantique143. C’est là que William G. Summer, souvent considéré comme une sorte de Spencer américain, demande à ce qu’on n’oublie pas la « lutte pour l’existence », comme aiment le faire les « poètes et sentimentalistes »144. Le tort du socialisme réside d’abord dans sa prétention à « sauver les individus des difficultés ou des duretés de la lutte pour l’existence et de la compétition de la vie par l’intermédiaire de l’“État”145 ». Anti-étatisme et darwinisme social marchent ici d’un même pas.
> [!accord] Page 286
Vouloir exclure Treischke et Rochau de la tradition libérale en pensant au IIIe Reich et en présupposant une sorte d’infernale téléologie négative à l’œuvre en Allemagne n’a aucun sens. En réalité, ces deux auteurs, et surtout le premier, considèrent avec sympathie et admiration l’Angleterre et les États-Unis et n’arrêtent pas de dénoncer, en reprenant un motif largement répandu dans la culture libérale de l’époque, la tradition étatiste et anti-individualiste que la France révolutionnaire, socialiste et bonapartiste a héritée de l’Ancien Régime. En particulier, l’influence, chez Treitschke, de Constant et de Tocqueville est immédiatement perceptible. On pense à sa condamnation de la « divinisation de l’État » et de l’excessive extension de la sphère politique. Des « concepts semi-antiques » et de l’« enthousiasme de Rousseau pour le sens civique des Antiques », on en est arrivé à l’« omnipotent pouvoir d’État » établi par les Jacobins, qui oublient eux aussi le prix de la participation chorale des citoyens à la vie politique : « La splendeur civique d’Athènes reposait sur le vaste sous-bassement de l’esclavage148. » L’incapacité de comprendre la liberté moderne entraîne une tragédie : de l’Ancien Régime à la Révolution, de Napoléon Ier à Napoléon III, « sous tous les régimes, l’activité démesurée de l’État est restée la maladie héréditaire de la France », dont l’idéal est l’« omnipotence providentielle de l’État »
## Autogouvernement des communautés blanches et aggravation de la condition des peuples coloniaux
> [!information] Page 295
Pour une opération du même type, c’est-à-dire pour la « disparition définitive de la race nègre à l’intérieur de nos frontières », John O’Sullivan, le théoricien du « destin manifeste », pense surtout au continent latino-américain : « Les populations espagnoles-indiennes-américaines du Mexique, de l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud fournissent le seul réceptacle pour l’absorption de cette race. […] Il s’agit de populations qui sont déjà elles-mêmes de sang mixte et hybride [mixed and confused blood]2. » Aux yeux de Elam Lynds, « père du système pénitentiaire » alors en vigueur et personnalité américaine de premier plan, « dont les talents pratiques sont universellement reconnus » – la définition est de Tocqueville –, les « Espagnols de l’Amérique du Sud » constituent « une race plus proche de la bête féroce et du sauvage que de l’homme civilisé »3. La catégorie traditionnellement utilisée pour définir les Peaux-Rouges vaut maintenant aussi pour les populations qui ont eu le tort de se mélanger avec eux.
> [!accord] Page 297
En ce qui concerne l’Afrique du Sud, après avoir vaincu et soumis à l’Empire les colons boers, le gouvernement les rassure : « Votre destin est entre vos mains. […] Le bon sens du peuple britannique ne tolérera jamais d’intrusion dans les questions purement internes du peuple auquel a été accordée la pleine liberté de gouvernement10. » L’autogouvernement des colons blanc entraîne la formation d’un État racial parquant les Noirs dans une condition semi-servile qui subsistera pendant presque un siècle.
> [!accord] Page 297
Il est significatif que le modèle de ce régime soit le Sud des États-Unis11 : là, après un bref intermède (la soi-disant Reconstruction) qui suit immédiatement la guerre de Sécession, et pendant lequel les Afro-Américains réussissent vraiment à jouir des droits civils et politiques, la réconciliation de 1877 entre les ennemis rétablit l’autogouvernement des Blancs dans les États du Sud, et ceux-ci soumettent les esclaves à peine émancipés à une dictature terroriste fondée sur le principe de la « White supremacy ». Comme le compromis entre les Anglais et les Boers en Afrique du Sud, le compromis, aux États-Unis, entre le gouvernement central et la classe dominante du Sud, qui retrouve le droit à l’autogouvernement, ouvre la voie à la réaffirmation de la « démocratie pour le peuple des seigneurs ».
## Abolition de l’esclavage et développement du travail servile
> [!accord] Page 298
Cette déclaration date de 1837 : les lois contre le vagabondage, qui obligent les ex-esclaves à travailler en qualité d’« apprentis », sont en effet toujours en vigueur. Dans quelles conditions ? Un an avant la déclaration du théoricien du Sud esclavagiste, un représentant de l’administration coloniale anglaise, inspiré par des sentiments évangélistes, avait observé, dans une lettre adressée au gouverneur de l’île Maurice :
« L’objectif de la loi pourrait être décrit plus précisément comme la substitution de certaines nouvelles contraintes à la condition d’esclavage qui a été abolie. Le résultat est un système coercitif à peine moins rigide et par certains aspects matériels encore moins équitable que l’esclavage lui-même13. »
Tocqueville remarquera plus tard qu’« après avoir aboli nominativement l’esclavage, les Anglais l’avaient en quelque sorte rétabli pour un certain temps sous le nom d’apprentissage14 ».
> [!information] Page 298
Certes, l’apprentissage ne dure que quelques années, même s’il faudra beaucoup plus de temps avant que les ex-esclaves ne réussissent à se débarrasser des discriminations négatives de toutes sortes qu’ils continuent à subir. De toute façon, même avant l’abolition de l’esclavage dans ses colonies, l’Angleterre cherche à remplacer les Noirs en faisant affluer des serviteurs sous contrat venus d’Afrique et d’Asie. Il s’agit surtout de coolies indiens et chinois. À leur arrivée dans les colonies anglaises, ils sont installés dans les logements auparavant réservés aux esclaves. Il est vrai qu’il s’agit de serviteurs sous contrat, mais en fait beaucoup d’entre eux n’atteindront pas sa date d’expiration. L’exploitation sexuelle des femmes existe aussi. Dans l’art populaire du temps, le coolie est représenté enchaîné, exactement comme un esclave. Bien sûr, la transmission héréditaire de la condition servile n’a plus cours ; en un certain sens, on n’en a même plus besoin.
> [!information] Page 299
Par ailleurs, dans l’Angleterre de 1840, une personnalité politique de premier plan, Lord John Russell, exprime son malaise face à l’avènement d’un « nouveau système d’esclavage ». Celui-ci se heurte à la résistance du mouvement abolitionniste, encore assez fort à ce moment-là. Pourtant, à cause de la faiblesse déjà évoquée de l’abolitionnisme d’inspiration chrétienne, le besoin d’importer d’Afrique ou d’Asie des serviteurs sous contrat, qui sont de fait une force de travail plus ou moins contrainte, finit par prendre rapidement le dessus
> [!accord] Page 299
Cette force de travail servile ne se limite pas aux colonies anglaises. On commence à la trouver aussi aux États-Unis. Ce sont environ 10 000 coolies importés de Chine qui travaillent à la construction extrêmement périlleuse de la ligne de chemin de fer censée consolider la conquête de l’Ouest18. Comme le dit Engels, on cherche à remplacer l’esclavage noir par l’« esclavage camouflé de coolies indiens et chinois19 ».
> [!accord] Page 299
Cela confirme-t-il la thèse, chère à Calhoun, du caractère inséparable du travail et de l’esclavage ? En Amérique du Nord, avant qu’un esclavage plus rentable, celui des Noirs, ne le concurrence et ne le supplante définitivement, c’est l’esclavage indien qui avait longtemps continué à se maintenir çà et là, même après la Glorieuse Révolution. En 1767, Sharp, l’abolitionniste déjà évoqué, se croit encore obligé de le dénoncer ; en ce qui concerne la Virginie, ce n’est qu’en 1808 que la Cour suprême en décrète définitivement l’illégalité
> [!information] Page 299
À partir de la révolution américaine, le serviteur sous contrat ou l’esclave blanc temporaire sont totalement remplacés par l’esclave noir et celui-ci, à son tour, après la fin de la guerre de Sécession, cède la place au coolie venu de Chine ou d’Inde, autre forme d’esclavage temporaire, même si cette fois la couleur de la peau est le jaune. En 1834, l’année de l’abolition de l’esclavage dans les colonies anglaises, le libéral Wakefield reconnaît que les « esclaves jaunes » commencent à prendre la place des « Noirs », de même que ceux-ci avaient pris la relève des esclaves « rouges » (indiens)21. En fait, l’esclavage ou semi-esclavage « rouge » connaîtra un regain d’intérêt, dans la seconde moitié du XIXe siècle, au Texas et en Caroline, tout juste arrachés au Mexique (cf. infra, chap. 9, § 2).
## Expansion de l’Europe dans les colonies et diffusion en Europe de la « démocratie pour le peuple des seigneurs »
> [!information] Page 301
C’est clair : la liberté « n’entend s’appliquer qu’aux êtres humains dans la maturité de leurs facultés », et elle ne peut être revendiquée par les mineurs ou par « ces sociétés naissantes où la race elle-même peut être regardée comme mineure »23. Lecky a la même position. Voici comment, au début du XXe siècle, il célèbre la gloire du Royaume-Uni :
« Rien dans l’histoire du monde n’est plus admirable que le fait que, sous le drapeau de ces deux petites îles, ait pu croître le plus grand et le plus bénéfique des despotismes du monde, qui embrasse quasiment 230 millions d’habitants sous gouvernement britannique direct et plus de 50 millions sous protectorat britannique24. »
## Tocqueville, la suprématie occidentale et le danger de la « miscegenation »
> [!information] Page 303
Le modèle de la « démocratie pour le peuple des seigneurs » exerce aussi une forte influence sur Tocqueville. Certes, sous la Monarchie de Juillet il prend position en faveur de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Mais quel traitement doit-on réserver aux ex-esclaves, une fois émancipés ? Il faut « s’opposer à ce que les Nègres de nos colonies n’imitent ceux des colonies anglaises et n’abandonnent comme eux les grandes industries pour se retirer sur des portions de sol fertile qu’ils auraient acquises à très bas prix ou usurpées ». On peut donc permettre aux esclaves affranchis de choisir leurs « maîtres », mais pas « de rester oisifs ou de se borner à travailler pour leur propre compte ».
> [!accord] Page 304
La mesure proposée ici est en fait celle qui s’applique historiquement dans les colonies et qui permet de transformer l’esclavage proprement dit en une relation de travail semi-servile. En tout cas, en plus d’être privés des droits politiques, les Noirs en théorie émancipés sont également privés des droits civils fondamentaux, dans la mesure où ils sont « artificiellement » mis dans l’impossibilité de posséder un lopin de terre et de choisir librement leur travail. Alors qu’il condamne comme du « despotisme » la réglementation juridique de l’horaire de travail, Tocqueville ne trouve rien à redire sur la création d’une caste de travailleurs salariés auxquels est refusée toute possibilité d’ascension sociale.
## Le « berceau encore vide » et le « destin » des Indiens
> [!information] Page 305
C’est un mythe généalogique tiré de l’Ancien Testament qui légitime ces pratiques génocidaires. Un grand historien contemporain, Arnold J. Toynbee, a observé :
« Le “chrétien biblique” de race et d’origine européenne qui s’est installé outre-mer parmi des peuples de race non européenne a fini inévitablement par s’identifier avec Israël qui obéit à la volonté de Jahvé et accomplit l’œuvre du Seigneur en prenant possession de la Terre promise, alors que d’autre part il a identifié les non-Européens rencontrés sur sa route avec les Chanaanéens que le Seigneur a mis entre les mains de son peuple élu pour qu’il les détruise ou les soumette. En vertu de cette proposition, les colons protestants de langue anglaise du Nouveau Monde ont exterminé les Indiens nord-américains, de même que les bisons, d’une côte à l’autre du continent39. »
La référence à ce mythe généalogique, qui justifie l’expropriation, la déportation et la décimation des Irlandais et des Peaux-Rouges, est explicite chez Lieber : « Dieu nous a donné ce grand pays pour un grand dessein. Il nous l’a donné comme Il a donné la Palestine aux Hébreux40. » On ne dit mot des Indiens, même s’ils semblent être implicitement assimilables aux populations qui occupent abusivement la Terre promise avant l’arrivée du peuple élu
> [!information] Page 307
Le désert cesse d’être tel et devient un lieu habité par les hommes seulement à partir de l’entrée des Européens et de la fuite ou de la déportation des indigènes. Comme nous le savons, Locke et Montesquieu préfèrent parler de « forêts vierges ». Mais, même si les deux métaphores sont différentes, elles ont la même signification : il s’agit de lieux sans trace humaine, d’une zone, comme le dit Locke, « vierge46 ».
Quand, plus tard, il est obligé de prendre acte de la présence des Indiens, Tocqueville se hâte de souligner qu’ils n’ont aucun droit sur la terre qu’ils occupent :
« Quoique le vaste pays […] fût habité par de nombreuses tribus d’indigènes, on peut dire avec justice qu’à l’époque de la découverte il ne formait encore qu’un désert. Les Indiens l’occupaient, mais ils ne le possédaient pas. C’est par l’agriculture que l’homme s’approprie le sol et les premiers habitants de l’Amérique du Nord vivaient du produit de la chasse47. »
Pour Locke déjà, seul le travail peut fonder le droit de propriété, ce dont un peuple uniquement dédié à la chasse est incapable. Mais, à ce qui scelle déjà le destin des Indiens, Tocqueville ajoute une raison explicitement théologique :
« La Providence, en les plaçant au milieu des richesses du Nouveau Monde, semblait ne leur en avoir donné qu’un court usufruit. Ils n’étaient là, en quelque sorte, qu’en attendant. Ces côtes si bien préparées pour le commerce et l’industrie, ces fleuves si profonds, cette inépuisable vallée du Mississippi, ce continent tout entier, apparaissaient alors comme le berceau encore vide d’une grande nation48. »
Tocqueville en vient ainsi à légitimer la politique de déportation mise en œuvre par Jackson, Président de la République d’outre-Atlantique, au moment où le libéral français la visite. L’argument du « berceau encore vide » est largement répandu dans la culture des États-Unis de l’époque.
> [!accord] Page 309
On comprend alors la question que Tocqueville pose à ses interlocuteurs américains : « Est-ce que les Indiens n’ont pas l’idée que tôt ou tard leur race sera anéantie par la nôtre52 ? »
La déportation et la décimation des Indiens rendent explicite le fait que le territoire nord-américain était « un berceau encore vide », en attente de colonisateur blanc, engagé depuis son arrivée « dans la lutte contre les obstacles que la nature lui oppose », dans la lutte « contre le désert et la barbarie »53 ; et, une fois de plus, cela finit par l’émergence d’un processus de déshumanisation des natifs, qui ne sont pas seulement réduits à l’état de barbarie : ils font partie de la nature inanimée.
## Tocqueville, l’Algérie et la « démocratie pour le peuple des seigneurs »
> [!information] Page 309
C’est surtout quand Tocqueville est confronté au problème de l’Algérie que le modèle américain ressort avec une netteté particulière. La lecture de la lettre envoyée le 22 juillet 1846 à Francis Lieber est particulièrement éclairante :
« Je suis en ce moment fort occupé de nos affaires en Afrique, qui prennent chaque jour une plus grande importance. La guerre est devenue pour nous et restera, tant que nous n’aurons pas de querelles en Europe, le côté secondaire de notre entreprise. Le principal aujourd’hui, c’est la colonisation. Comment attirer et surtout retenir en Algérie une population européenne de cultivateurs. Nous avons déjà 100 000 chrétiens en Afrique, sans compter l’armée, mais ils se sont presque tous fixés dans les villes, qui deviennent de grandes et belles cités, tandis que les campagnes restent vides. Il est impossible de s’occuper de la colonisation en Afrique sans penser aux grands exemples que les États-Unis donnent en cette matière. Mais comment les étudier ? A-t-on aux États-Unis publié soit des livres, soit des documents de quelque espèce que ce soit qui puissent donner des lumières sur ce point et qui fassent connaître comment les choses se passent ? Cela ne pourrait-il pas se trouver dans des rapports officiels ou autres ? Tout ce que vous pourriez vous procurer sur ce sujet serait reçu parmi nous avec une grande reconnaissance54. »
> [!accord] Page 310
J’ai insisté sur quatre expressions en les mettant en italiques. Commençons par la dernière. Comme les terres habitées, ou mieux, abusivement occupées par les Peaux-Rouges, l’Algérie, elle aussi, est déserte avant l’arrivée des Français ou des « chrétiens ». On commence à sentir une sorte de parfum biblique lié au débarquement en Afrique du Nord d’un peuple civilisé, qui semble investi lui aussi d’une mission providentielle. Il s’agit d’un peuple à la fois européen et chrétien : la guerre coloniale tend à prendre un caractère religieux. Certes, expulser les Algériens de leur « désert » est une opération qui rencontre une résistance acharnée, mais Tocqueville se garde bien, dans ce cas, de parler de « guerre ». C’est une catégorie que l’on ne peut évoquer que pour les conflits armés en Europe et entre peuples civilisés ; elle implique en quelque sorte une reconnaissance de l’ennemi, qui est refusée aux Arabes comme aux Peaux-Rouges.
> [!information] Page 310
C’est justement à cause de ce manque de reconnaissance que la campagne de conquête coloniale peut faire preuve d’une violence impitoyable, qui n’épargne pas la population civile. À cause de leur caractère brutal et indifférencié, les méthodes utilisées pour soumettre l’Algérie finissent par susciter en France des réserves et de la gêne. Tocqueville ne figure pas parmi les « excellents philanthropes » sur lesquels ironise Bugeaud, le général qui dirige les opérations de guerre55 :
« J’ai souvent entendu en France des hommes que je respecte, mais que je n’approuve pas, trouver mauvais qu’on brûlât les moissons, qu’on vidât les silos et enfin qu’on s’emparât des hommes sans armes, des femmes et des enfants. Ce sont là, selon moi, des nécessités fâcheuses, mais auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux Arabes sera obligé de se soumettre56. »
Selon Tocqueville, le général qui conduit les opérations militaires en Algérie a le mérite d’avoir bien compris :
« Il est le premier qui ait su appliquer partout et en même temps le genre de guerre qui est, à mes yeux comme aux siens, le seul genre de guerre praticable en Afrique. Il a suivi ce système de guerre avec une énergie et avec une vigueur sans égale57. »
> [!information] Page 311
Enfin, il doit être complètement exclu que les Arabes rebelles puissent se rassembler ou s’installer quelque part :
« Malgré le goût passionné qu’ils montrent pour la vie errante, il leur faut quelques établissements fixes. Il est de la plus haute importance de n’en point laisser s’établir un seul parmi eux, et toutes les expéditions ayant pour objet d’occuper ou de détruire les villes anciennes ou les villes naissantes me paraissent utiles61. »
Tocqueville n’hésite pas à lancer un mot d’ordre très radical :
« Détruire tout ce qui ressemble à une agrégation permanente de la population, ou en d’autres termes à une ville. Je crois de la plus haute importance de ne laisser subsister ou élever aucune ville dans les domaines d’Abd el-Kader [le chef de la résistance]62. »
De là découlent les modalités de la guerre. Mais quels doivent être ses résultats ? Nous connaissons le modèle dont s’inspire Tocqueville. En mai 1841, en visitant Philippeville, fondée sur un territoire acheté aux indigènes pour un prix dérisoire, il est satisfait de l’« aspect américain de la ville », en voie d’expansion rapide
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Au garantisme scrupuleux, au profit des envahisseurs, correspond la loi terroriste du soupçon, au détriment des indigènes. Pendant sa visite à Philippeville, le libéral français est invité à déjeuner par un colonel de l’armée d’occupation, qui brosse un tableau éloquent de la situation :
« Il n’y a, Messieurs, que la force et la terreur qui réussissent avec ces gens-ci. […] L’autre jour un meurtre a été commis sur la route. Un Arabe qu’on soupçonnait m’a été amené. Je l’ai interrogé et ensuite je lui ai fait couper la tête. Vous verrez sa tête à l’entrée de Constantine65. »
Tocqueville, semble-t-il, ne trahit aucune émotion. Il reprend l’idée des deux législations pour les procès criminels contre les « indigènes » ; « si l’on croit que nos formes sont trop lentes (ce que je ne crois pas), on peut établir pour eux des conseils de guerre ». Et, même pour les « procès civils », on peut conserver sans problème la « procédure exceptionnelle » déjà en vigueur
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Admettons-le : « [N]ous avons rendu la société musulmane beaucoup plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu’elle ne l’était avant de nous connaître71. » Mais alors, que faire ? Le libéral français prend ses distances vis-à-vis de la position de nombreux officiers et soldats de l’armée française. À leurs yeux, « les Arabes sont comme des bêtes malfaisantes » et « la mort de chacun d’entre eux semble un bien » ; non, « il est non seulement cruel mais absurde et impraticable de vouloir refouler ou exterminer les indigènes »72. Momentanément, Tocqueville ne peut s’empêcher de reconnaître : « En ce moment, nous faisons la guerre d’une manière beaucoup plus barbare que les Arabes eux-mêmes, c’est à présent de leur côté que la civilisation se rencontre73. » Mais on trouve tout de suite après la déclaration que nous avons déjà relevée : il n’y a pas de place pour les scrupules humanitaires dans une guerre coloniale qui prend directement pour cible la population civile, à qui l’on refuse les moyens de subsister et les possibilités de se regrouper.
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Une fois la conquête complètement achevée, il faut mettre en place l’autogouvernement de la société civile (française et blanche). Elle doit s’émanciper complètement du contrôle militaire, qui ne doit continuer à s’exercer, avec la fermeté nécessaire, que sur les Arabes. Le conflit qui, outre-Atlantique, lors de la guerre d’Indépendance contre l’Angleterre et dans les décennies qui ont suivi, voit l’autogouvernement local repousser toute restriction imposée par le pouvoir politique central – que ce soit celui de Londres ou celui de Washington – à l’expansion des colons ou à la jouissance par les propriétaires d’esclaves de leur propriété légitime, éclate aussi en Algérie. D’un côté, les colons, qui revendiquent une liberté absolue d’action et d’expropriation, de l’autre, les autorités militaires et politiques, qui doivent gérer avec un minimum de prudence une conquête coloniale absolument impitoyable. Combien de colons l’Algérie peut-elle absorber et jusqu’où peut-on aller dans le processus d’expropriation des indigènes ? Tocqueville critique les hésitations et les doutes : « Il n’est pas exact de dire que l’introduction d’agriculteurs européens sur le sol d’Algérie est une mesure dont l’exécution est impraticable », ou praticable seulement dans une faible mesure. On a affaire à un territoire sur lequel « la population indigène est très rare et très clairsemée » ; en tout cas, « la propriété commune des tribus n’est appuyée elle-même sur aucun titre »
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Le colonel que rencontre Tocqueville, qui n’hésite pas à faire décapiter les Arabes sur un simple soupçon, exprime par ailleurs son mépris pour les colons, « tas de canailles » et de « voleurs », pour lesquels l’armée n’est qu’un instrument pour accumuler une « fortune »76. Nous sommes le 30 mai 1841. L’année précédente, Bugeaud avait expliqué sa ligne de conduite devant la Chambre des députés : « Partout où il y aura de bonnes eaux et des terres fertiles, c’est là qu’il faut placer les colons, sans s’informer à qui appartiennent les terres ; il faut les leur distribuer en toute propriété77. » Pourtant, dans l’article déjà cité, publié dans Le Moniteur algérien du 25 décembre 1843, Bugeaud observe que, bien qu’elle mène d’une façon impitoyable la guerre imposée par les circonstances, son armée fait preuve de générosité par rapport à l’Arabe qui se décide enfin à capituler : « Nous lui rendons tout son monde et parfois une partie de [ses] troupeaux78. »
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Cette attitude semble susciter les réserves de Tocqueville, à en juger tout au moins par l’une de ses interventions à la Chambre, en juin 1846 :
« Dans certains endroits, au lieu de réserver aux Européens les terres les plus fertiles, les mieux arrosées, les mieux préparées que possède le domaine, nous les avons données aux indigènes. […] Souvent les indigènes, après des trahisons et des révoltes, ont été reçus avec une longanimité singulière ; on en a vu qui, le lendemain du jour où ils nous avaient abandonnés pour aller tremper leurs mains dans notre sang, ont reçu de nouveau, de notre générosité, leurs biens, leur honneur et leur pouvoir. Il y a plus : dans plusieurs des lieux où la population civile européenne est mêlée à la population indigène, on se plaint, non sans quelque raison, que c’est en général l’indigène qui est le mieux protégé, et que c’est l’Européen qui obtient le plus difficilement justice79. »
Dans une lettre de la même période, Tocqueville va jusqu’à ironiser sur la « tendresse qui a saisi M. Bugeaud à l’endroit des Arabes depuis qu’il a vu là un puissant moyen d’arrêter les développements de la colonisation civile80 ».
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On croirait de nouveau entendre les lamentations et les protestations des colons américains contre le gouvernement de Londres, ou bien des planteurs du Sud des États-Unis contre les menaces d’ingérence du gouvernement fédéral. Et Tocqueville, en effet, développe ensuite son acte d’accusation contre le pouvoir politique et militaire. Il ne s’agit pas seulement de l’affectation des terres :
« Nous avons prodigué aux Arabes les distinctions honorifiques qui sont destinées à signaler le mérite de nos citoyens. […] On sera porté à en conclure que notre gouvernement en Afrique pousse la douceur vis-à-vis des vaincus jusqu’à oublier sa position conquérante. […] Il n’y a ni utilité ni devoir à laisser à nos sujets musulmans des idées exagérées de leur propre importance, ni de leur persuader que nous sommes obligés de les traiter en toutes circonstances comme s’ils étaient nos concitoyens et nos égaux. Ils savent que nous avons en Afrique une position dominatrice ; ils s’attendent à nous la voir garder81. »
L
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Il n’y a aucun doute : Tocqueville n’a pas perdu de vue le modèle américain. Les Algériens sont en partie les Indiens obligés de subir l’expropriation, et en partie les Noirs. Même sous cette seconde identité, ils ne peuvent prétendre jouir des droits de la citoyenneté ni sur le plan civil ni, encore moins, sur le plan politique. Sans pour autant être des esclaves, désormais privés de terre, ils ne peuvent gagner de quoi vivre qu’en fournissant des « bras » aux nouveaux propriétaires. La société que l’on recherche ici n’est pas très différente de celle qui se réalise au Sud des États-Unis après la guerre de Sécession. En Algérie, la suprématie française et occidentale prend la place de la « suprématie blanche ». Pour le reste, ce qui sert à justifier ces relations inégalitaires, c’est le maintien des deux législations, séparées par une barrière raciale, et du préjugé, sur un fond racial plus ou moins net.
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Au début de la conquête déjà, Kergorlay, écrivant à Tocqueville – qui est son cousin et qui restera son ami jusqu’à la fin de sa vie –, avait parlé des Arabes comme d’une « race infâme et méprisable », qu’il faut tenir constamment sous le contrôle d’une « force mêlée à une équité simple et peu compliquée »85. Le destinataire de cette lettre semble penser la même chose. Très longtemps après, nous le voyons utiliser, sous une forme légèrement différente, quelques-unes des expressions que nous venons de rencontrer : les « peuples à demi civilisés » ne peuvent comprendre que le discours de la « justice exacte mais rigoureuse » ; et donc la France se garde bien de s’abandonner à « la longanimité et l’indulgence », vertus qui resteraient incompréhensibles et qui, pire que cela, pourraient produire des résultats dangereux86. Par ailleurs, Tocqueville, justement en écrivant à Kergorlay, dénonce la « cupidité » et le « fanatisme » des Arabes87 qui pourtant, selon ce qu’il en sait, subissent une expropriation systématique de la part de troupes d’occupation ayant tendance à considérer leurs ennemis comme des « bêtes malfaisantes ».
Pour compléter le tableau, citons un dernier détail. À un certain moment, en 1833, le libéral français pense s’établir en Algérie, en tant que colon88. Son identification avec le régime de la suprématie blanche ou occidentale, ou de la « démocratie pour le peuple des seigneurs », semble totale.
## Retour à la question : qu’est-ce que le libéralisme ? Les bien nés, les hommes libres, les libéraux
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On ne peut séparer cette question de sémantique de la véritable histoire du mouvement libéral et de ses révolutions. Partons de la Glorieuse Révolution. Locke, dans sa polémique contre Robert Filmer, qui soutient la thèse selon laquelle le Tout-Puissant aurait donné la maîtrise exclusive de la Terre à Adam, premier monarque absolu, objecte que Dieu a, au contraire, donné ses biens « d’une main libérale » (with a liberal hand). L’hypothétique propriétaire ou monarque absolu, qui, plutôt que de faire preuve de « tant de libéralité » (liberal allowance), voudrait profiter de la situation de besoin de tous les autres hommes pour les réduire « à un rude service » (to hard service) ou même à la condition de « sujets » (vassals), n’agirait pas autrement que le bandit qui menace un homme de mort pour le réduire en « esclavage » (slavery)2. Liberal, ici, est clairement synonyme de généreux ; pourtant, la générosité libérale de Dieu est en contradiction avec l’esclavage politique que Filmer voudrait imposer à tous les hommes. Le Dieu constitutionnel et libéral, d’une certaine façon présupposé ici, réfute les prétentions du monarque absolu. Par ailleurs, la condition « si vile » et « si misérable » du « sujet », de l’individu soumis « à un rude service », du serviteur ou de l’« esclave », est surtout incompatible avec la façon d’être et de sentir d’un Anglais et d’un « honnête homme », qui repousse loin de lui et toujours avec dédain la vision servile selon laquelle « nous naissons tous esclaves »
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Une fois de plus la profession de foi libérale, d’un côté, critique le renforcement abusif du pouvoir de la Couronne et, de l’autre, prend ses distances par rapport aux classes subalternes, soumises au travail et donc serviles. On comprend alors le mépris du whig anglais vis-à-vis de ceux qui, au nom d’une prétendue liberté « indifférenciée », voudraient faire appel aux « bras serviles » d’esclaves ou d’esclaves affranchis pour écraser la révolte de colons qui, justement en tant que propriétaires d’esclaves, développent d’une façon particulièrement bien sentie cet amour de la liberté que doit abriter toute âme non servile. Et l’on comprend de plus pourquoi, dès 1790, en raison de la modification du poids politique de la noblesse, la « liberté » des Français paraît à l’homme d’État anglais contaminée par « la rudesse et la vulgarité » : elle « n’est pas libérale »7. S’opposant à tout ce qui est vulgaire et plébéien, « libéral » tend à être synonyme d’aristocrate ; et, de fait, chez les propriétaires d’esclaves de Virginie, le « haut esprit aristocratique » est étroitement mêlé à un « esprit de liberté » qui se distingue par son caractère « plus noble et plus libéral »
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En France aussi, dans la polémique qui accompagne sa formation, le parti libéral se définit certes comme opposé à la monarchie absolue, mais aussi, et peut-être surtout, aux masses populaires et à leur vulgarité. L’attention se focalise sur le tiers état, sur ces milieux où « une sorte d’aisance permet aux hommes de recevoir une éducation libérale12 ». C’est Sieyès qui s’exprime ainsi, lui qui joue un rôle important lors du 18 brumaire 1799. Ce qui scelle le coup d’État, c’est la « proclamation du général en chef Bonaparte » qui annonce la « dispersion des factieux », c’est-à-dire de l’agitation populaire et plébéienne, et le triomphe des « idées conservatrices, libérales, tutélaires ». Ce n’est pas un général, aussi génial soit-il, qui invente ce langage : il bénéficie, à ce moment-là, de l’appui des milieux libéraux de l’époque. C’est à eux que revient l’adjectivation que nous venons de voir. Constant, qui plus tard, nous le savons, se déclarera membre du « parti libéral », est, dès 1797, recommandé par Talleyrand à Napoléon, cet homme « passionné pour la liberté » et « républicain inébranlable et libéral »13. L’année suivante, Constant souligne les mérites du Directoire pour avoir « proclamé son inébranlable attachement au système conservateur14 ». Enfin, juste après le coup d’État, il rend hommage au « génie tutélaire de la France qui, depuis le 9 thermidor, l’a arrachée à de si nombreux dangers15 ».
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En France, comme en Angleterre et en Amérique, ce sont aussi les classes possédantes qui, fières de leur condition et de leur esprit non servile, ont tendance à se dire libérales. La prise de position de Tocqueville le confirmera plus tard, y compris dans la seconde moitié du XIXe siècle : ceux qui peuvent vraiment défendre la cause de la liberté contre le gouvernement « illibéral » de Louis Napoléon Bonaparte, ce n’est pas le « peuple proprement dit, avec son éducation incomplète », mais les « propriétaires », les « bourgeois », les « lettrés », « en un mot tout ce qui a reçu une éducation libérale »
> [!accord] Page 325
C’est aussi sous la poussée des luttes populaires que la dichotomie libéral/servile tend progressivement à perdre sa connotation de classe pour renvoyer uniquement aux idéologies politiques. Mais, dans les moments de lutte aiguë, la signification originaire finit par réapparaître avec toute sa charge discriminante. Pour Tocqueville, nous le verrons, celui qui voudrait donner un contenu social à l’idéal de liberté est « fait pour servir » !
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Il n’en reste pas moins que le terme « libéral » naît de la fierté d’une autodésignation qui a une connotation à la fois politique, sociale et même ethnique. Nous sommes face à un mouvement et à un parti qui veulent rassembler les personnes authentiquement libres et ayant reçu une « éducation libérale », ou le peuple ayant le privilège d’être libre, la « race élue » – comme le dit Burke –, la « nation dans les veines de laquelle coule le sang de la liberté ». Tout ceci n’a rien d’étonnant. Comme d’éminents chercheurs en langues indo-européennes l’ont établi, la notion d’« hommes libres » est une « notion collective », c’est un signe de distinction qui revient aux « bien nés » et rien qu’à eux. C’est précisément pour cette raison que, en dehors de la communauté des hommes libres et des bien nés, la servitude ou l’esclavage non seulement ne sont pas exclus, mais sont même présupposés. Aux yeux de Cicéron, c’est Rome qui est à la tête des liberi populi, et qui procède pourtant massivement à la mise en esclavage des peuples vaincus et considérés comme indignes de la liberté21. De même, dans l’Angleterre libérale du XVIIIe siècle, une chanson devenue très populaire (Rule Britannia) célèbre ainsi l’Empire qui a récemment arraché à l’Espagne l’asiento, le monopole de la traite des Noirs : « Ce fut son privilège divin/que les anges chantent en chœur/Ô Britannia, commande aux vagues/Jamais les Anglais ne seront esclaves. »
## La pyramide des peuples
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La situation de la Grèce ne vaut guère mieux. Placée comme elle l’est aux confins de l’Europe, elle est encore, « sous bien des aspects, trop orientale » pour pouvoir se gouverner toute seule28. Enfin, au centre de la pyramide, se trouvent les « Européens du Sud », dont l’« indolence » et l’« envie » empêchent le développement de la société industrielle, l’affirmation d’un groupe dirigeant solide et le fonctionnement bien réglé des institutions. Les Anglo-Saxons finissent même par se montrer supérieurs à eux, puisqu’ils n’ont pas ces caractéristiques (« soumission », « résignation », étatisme) typiques des Français et des « nations continentales », toutes « gangrenées par la bureaucratie » et par l’envieuse manie égalitaire29.
Certes, les « nations continentales » non plus ne forment pas un tout homogène. Vu sa situation géographique adossée à l’Afrique et son passé arabe, l’Espagne s’en sort plutôt mal. Ses habitants, dans la classification que Mill établit de l’« envie » pour la grandeur et de l’« indolence », suivent immédiatement les « Orientaux »30. En visitant l’Espagne en 1836, à un moment où elle est plongée dans la guerre civile, Richard Cobden, plutôt que de prendre position pour une des deux parties, tire une conclusion de caractère général concernant les « barbares au-delà du golfe de Biscaye » : il s’agit d’« une nation de bigots, de mendiants et d’égorgeurs, avec un gouvernement de putains et de canailles »31. Inutile de parler des Espagnols d’Amérique latine car, en tout cas du point de vue de l’idéologie dominante aux États-Unis, ils font partie du monde colonial. Enfin, aux yeux de Senior, les Napolitains se distinguent aussi d’une façon très négative : « Je n’ai jamais rencontré de peuple aussi détestable : ils ont l’air aussi mauvais qu’ils sont sales et maladifs » ; de plus, aucune barrière n’arrive à séparer la plèbe des classes supérieures
## La communauté des hommes libres et sa dictature sur les peuples indignes de la liberté
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Il est évident que la charge d’exclusion implicite dans l’autoproclamation de la communauté des hommes libres montre toute sa force dans son rapport avec les peuples coloniaux. Dans la plupart des cas, loin d’être ressenties comme une contradiction, la théorisation et la pratique de l’esclavage au détriment des exclus ne font que renforcer la fière conscience de soi de la communauté des hommes libres, qui se glorifient d’être exempts de l’esprit servile attribué aux barbares qu’ils assujettissent. Voilà pourquoi Locke peut s’ériger en champion de la liberté et légitimer en même temps le pouvoir absolu que la communauté des hommes libres doit exercer sur les esclaves noirs. En 1809, Jefferson célèbre les États-Unis comme un « empire pour la liberté », fondé sur une Constitution qui garantit l’« autogouvernement »33. C’est un propriétaire d’esclaves qui s’exprime ainsi et qui exerce sur eux son pouvoir avec brutalité, vendant à l’encan, comme des morceaux ou des marchandises séparés, chacun des membres de la famille qu’il possède. Il s’autorise cette déclaration dans une lettre adressée à un autre propriétaire d’esclaves, qui occupe depuis peu le poste de Président des États-Unis. La Constitution désignée comme un modèle consacre la naissance du premier État racial, tandis que l’autogouvernement encensé ici garantit aux propriétaires d’esclaves du Sud la jouissance légitime de leur propriété, sans ingérence de la part du gouvernement fédéral.
> [!accord] Page 329
Le passage de l’esclavage héréditaire au semi-esclavage, toujours aux dépens des peuples coloniaux, ne modifie pas vraiment le tableau général. Bien que ce soit d’une autre façon, le phénomène que nous connaissons réapparaît : de grands auteurs, parmi lesquels on trouve Mill, Tocqueville, Lecky, dénoncent avec passion le despotisme monarchique ou jacobin et saluent en même temps avec enthousiasme le despotisme qui s’exerce contre les peuples coloniaux. C’est un rapport de pouvoir qui, pendant toute une période historique, bien loin d’être combattu ou contenu, a été étendu ou généralisé. Étant donné qu’« un despotisme vigoureux » est l’unique méthode capable d’élever à un niveau supérieur les peuples arriérés, ou les « barbares », les conquêtes coloniales servent l’intérêt de la civilisation et de la paix, et elles doivent donc s’étendre jusqu’à gagner l’ensemble du globe.
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On assiste alors au déchaînement d’une vague d’arrestations sans chef d’inculpation qui n’épargne même pas les anciens de la « plus vénérable dignité ». C’est une orgie de violence qui ne respecte pas les sanctuaires et libère les instincts les plus bestiaux. Il y a des Indiens qui « versent leur sang sur le seuil de la porte alors qu’ils cherchent à défendre, l’épée au poing, les appartements sacrés de leurs femmes ». « Toutes les injustices des oppresseurs précédents, asiatiques et européens, apparaissent [alors] comme une bénédiction comparées à la justice de la Cour suprême ». Toutefois, après cette description si horrible, Macaulay conclut que, pour avoir sauvé l’Angleterre et la civilisation, Hastings mérite une « grande admiration » et qu’il a sa place parmi les « hommes les plus insignes de notre histoire »
## Comment répondre à temps à la menace des barbares de la métropole
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Les défis lancés à la communauté des hommes libres peuvent venir non seulement des colonies, mais aussi de la métropole elle-même. Le statut des classes populaires, que l’élite dominante a souvent tendance à assimiler aux « sauvages », est resté longtemps incertain. Quand naissent des révoltes et des révolutions, ce rapprochement devient une identification pure et simple. Et la dictature est autant le remède à la barbarie intérieure qu’à la barbarie extérieure. Montesquieu n’en doute pas : « [L]’usage des peuples les plus libres qui aient jamais été sur la Terre me fait croire qu’il y a des cas où il faut mettre, pour un moment, un voile sur la liberté, comme l’on cache les statues des dieux44. » C’est ce qui se produit dans l’état d’exception : pour y faire face, il faut savoir mettre à profit ces « institutions admirables » qui furent celles de la dictature romaine45. Aussi « terribles » que soient ces institutions, au moment voulu, elles « ramènent violemment l’État à la liberté46 ».
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Une menace indirecte et potentielle peut suffire. Pour Locke, le droit de recourir à la force commence dès qu’un impôt est refusé par ceux qui sont directement concernés : « Le pouvoir suprême ne peut prendre à aucun homme une partie quelconque de ce qui lui appartient sans son consentement49. » Même si l’intervention du pouvoir législatif joue un rôle de médiateur, l’intrusion du non-propriétaire dans la sphère de la propriété est toujours un abus de pouvoir, un pillage, une violence, et donc un acte auquel l’agressé peut légitimement répondre par sa propre violence. Il y a plus : comme elle ouvre la voie aux interventions arbitraires concernant la propriété, même la modification de la composition du pouvoir législatif, par exemple la réorganisation de la Chambre des Lords ou la suppression de la transmission héréditaire de ses sièges, signifie la « dissolution du gouvernement » et donc le caractère inéluctable de l’épreuve de force
> [!approfondir] Page 335
D’une façon encore plus explicite, le thermidorien Boissy d’Anglas, après avoir mis en garde contre les « taxes funestes » qui auraient été immanquablement imposées par le pouvoir législatif une fois tombé à la merci ou sous l’influence des non-propriétaires, ajoute : « Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre social, celui où les non-propriétaires gouvernent est dans l’état de nature53. » Et, dans une situation privée d’organisation juridique et de règles légales, la parole est bien sûr aux armes
## La tradition libérale et ses trois théories de la dictature
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On trouve aussi chez Tocqueville une théorie de la dictature temporaire modernisatrice. Voilà la conclusion qu’il tire de sa reconstitution de la catastrophe de la Révolution française : étant donné la crise irréversible de l’Ancien Régime, la transformation radicale de la société était désormais inévitable, mais il aurait mieux valu qu’elle soit « accomplie par un despote […] que faite au nom de la souveraineté du peuple et par lui » ; oui, « un Prince absolu eût été un novateur moins dangereux »62. Il aurait pu exercer contre l’aristocratie féodale la plus rétrograde le despotisme temporaire invoqué par Smith contre les propriétaires d’esclaves. Ce n’est pas seulement en se tournant vers le passé que Tocqueville évoque la dictature modernisatrice. Le libéral français se demande, et demande à son interlocuteur anglais : « Ne pensez-vous pas qu’une dictature temporaire, exercée d’une manière ferme et éclairée, comme celle de Bonaparte après le 18 Brumaire, serait le seul moyen de sauver l’Irlande63 ? » La dictature envisagée ici est différente de celle qui est théorisée par Locke contre les « papistes » et qui est exercée directement par les colons anglais et protestants, même si c’est avec l’appui du gouvernement central. Il semble que Tocqueville pense à un pouvoir imposé par Londres et qui devrait être au-dessus des parties (paysans catholiques et propriétaires anglo-protestants), comme chez Smith le « despotisme » doit se situer autant au-dessus des propriétaires que de leurs esclaves.
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L’opposition entre le fait de s’attribuer la préservation intransigeante et sans conditions de la liberté, et la tendance au despotisme qu’elle reproche à ses adversaires, fait partie de l’autocélébration de la communauté des hommes libres (et de la tradition libérale). Nous avons vu, en fait, émerger trois théories de la dictature : la dictature des peuples civilisés sur les barbares des colonies ; la dictature qui, dans les métropoles, écrase la subversion populaire ; la dictature qui, dans une situation sans issue, impose d’en haut les réformes nécessaires. Une confrontation avec des auteurs qui n’appartiennent pas du tout à la tradition libérale, ou qui lui sont même étrangers, peut être utile. Mazzini évoque un « pouvoir dictatorial, fortement centralisé », qui procède à la « suspension » de la charte des droits, et qui n’accomplit son devoir que par la réalisation de l’indépendance nationale et la victoire finale de la révolution nationale65. Au-delà de la révolution nationale, Marx lui aussi valorise cette perspective pour la révolution sociale. Dans les deux cas, on pense à une dictature naissant sur la lancée d’une révolution populaire partie d’en bas ; mais, pour Tocqueville (et pour la tradition libérale dans son ensemble), la « dictature révolutionnaire » par en bas est justement celle qui est la « plus ennemie de la liberté »
> [!accord] Page 338
Chez Marx au contraire, malgré quelques incertitudes, la critique de la dictature pédagogique que la communauté des hommes libres veut exercer sur les barbares, est récurrente. En réalité, c’est précisément dans les colonies que « la profonde hypocrise et la barbarie immanente à la civilisation bourgeoise s’étalent à nu67 ». Cela vaut aussi pour l’Irlande : celle-ci gémit sous le « terrorisme policier68 », sous le « terrorisme anglais69 », sous un régime qui ne refrène la population « que grâce aux baïonnettes et à l’état de siège, tantôt déclaré, tantôt masqué70 », en recourant à des exécutions sommaires et aux mesures de guerre les plus drastiques
## Les maladies de la communauté des hommes libres : psychopathologie du radicalisme français
> [!approfondir] Page 340
Nous savons que le sort réservé aux Peaux-Rouges et aux Noirs, même si on le déplore, n’est pas pris en compte dans la formulation d’un jugement d’ensemble sur la République d’outre-Atlantique. C’est donc la maturité personnelle de ses habitants, qui ont une véritable supériorité politique et morale sur les Français, qui permet à la liberté de s’épanouir sans problème. Tocqueville trouve « profond et original » l’argument proposé par son compatriote Victor Lanjuinais : « Le socialisme est notre maladie naturelle. » Le socialisme n’est pas qu’un synonyme d’abstraction, il l’est aussi de quelque chose de pire : les Français ont la « crainte de l’isolement » et ils nourrissent l’« envie d’aller en foule », ils se sentent membres d’une « nation marchant d’un même pied et toute ensemble » ; ils voient dans la liberté la « moindre de leur propriété, et ils sont ainsi toujours prêts à l’offrir par raison dans les moments de péril » ; voilà alors la France incurablement « révolutionnaire et servile »
## La lecture de l’interminable cycle révolutionnaire français : de la « maladie » à la « race »
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Ce n’est pas par hasard que l’on aborde le conflit politico-social selon une lecture de type psychopathologique. Déjà au lendemain de la révolution de février 1848, Tocqueville tient à préciser : « Ce ne sont pas les besoins, ce sont les idées qui ont amené le grand bouleversement » et qui ont rendu les Français « si malades »84. C’est la folie qui provoque la prétention socialiste de modifier non seulement les « lois politiques », mais même les « lois civiles » et sociales, en particulier les rapports de propriété et de production consacrés par la nature et la Providence. Au cours de son voyage en Angleterre, Tocqueville compare l’ouvrier à l’esclave et attire l’attention sur les relations d’« étroite dépendance » qui arrivent à s’établir dans l’usine.
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C’est la raison pour laquelle le recours à l’explication du conflit en termes psychopathologiques est immanent à la tradition libérale. Burke, dès la première étape de la Révolution, parle déjà de « maladie » française ; et il faut ajouter que, pendant un certain temps, c’est en fait l’« inoculation américaine », et donc une maladie venant d’outre-Atlantique, qui est considérée comme responsable de la mise en contact et de la diffusion contagieuse d’idées que caractérise un extrémisme abstrait et malsain85. La dénonciation de la maladie de l’adversaire et son diagnostic en termes psychopathologiques peuvent agir en sens contraire. Au fur et à mesure que se développe le mouvement abolitionniste, le condamner comme la manifestation d’un esprit non libéral, comme du fanatisme et de la démence devient un lieu commun aux États-Unis. Sauf que, lors de la révolte des colons anglais en Amérique, ne voilà-t-il pas que Josiah Tucker invite le gouvernement de Londres à accepter, voire à favoriser, la sécession, de façon à éviter la « contagion » d’une « folle et fanatique liberté » qui touche aussi les esclaves ou les serfs, la contagion d’un « républicanisme » qui est certes américain, mais qui renvoie en dernière analyse à Locke et à la « secte lockienne », et qui peut même compter sur la sympathie de Burke
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La lecture en termes psychopathologiques des développements de la situation en France a l’avantage d’apaiser d’éventuels troubles dans la communauté des hommes libres, qui s’auto-absout de toute responsabilité par rapport à l’issue bonapartiste de la révolution de 1848. Tocqueville aurait pu faire un bilan critique du comportement que le parti libéral et lui-même ont adopté. Après l’avènement de la dictature, il dénonce, en exagérant un peu, la faible résistance rencontrée par Louis Napoléon dans la société française. La déception ressentie par les masses populaires à cause des trois millions de Français privés de droits politiques a-t-elle contribué à leur passivité ? La bourgeoisie libérale, en 1850, a commis la faute de prendre cette mesure, donnant ainsi au dictateur la possibilité de s’ériger en champion du suffrage universel et de la lutte contre les privilèges et les discriminations92. Et quel rôle a joué dans l’affaiblissement de la IIe République le libéralisme intransigeant à la Tocqueville, qui a stigmatisé comme un intolérable « despotisme » la réduction de la durée du travail et toute intervention du pouvoir politique en faveur des plus déshérités ? Le point fort du régime bonapartiste, ce sont les campagnes. N’est-ce pas avant tout la bourgeoisie libérale, avec la participation active de Tocqueville, qui les a excitées contre les villes et les a mobilisées au nom de la menace terrible pesant sur la civilisation et exigeant des mesures extraordinaires à la hauteur de la situation ?
## La « maladie » comme symptôme de dégénérescence raciale
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De la « maladie » on est passé à la « race ». Ces deux lectures du conflit politico-social sont-elles compatibles ? Burke, qui dénonce l’arrivée de la « maladie » outre-Manche, fait par ailleurs, comme nous l’avons vu, l’éloge de la « nation dans les veines de laquelle circule le sang de la liberté », la « race élue des fils d’Angleterre ». Il s’agit d’une « nation » et d’une « race » peut-être moins exposées que les autres aux manifestations morbides qui font rage en France. Autrement dit, il s’agit de voir si l’esprit servile et grégaire, et l’incapacité à jouir d’une liberté en bonne et due forme, sont un trouble passager de la personnalité d’un peuple civilisé, ou s’il existe une racine ethnique encore non identifiée.
Aux États-Unis, au traditionnel danger de miscegenation avec les Noirs s’ajoute, à partir du milieu du XIXe siècle, celui que représente l’importante immigration des Jaunes, des coolies. La zone côtière du Pacifique, met en garde Lieber, risque d’être « mongolisée » par les Chinois, qui sont aussi prolifiques que les « rats »98. Spencer est encore plus sévère. Une implantation à grande échelle, en Amérique, des Chinois (ou des Japonais) produirait dans tous les cas de figure une catastrophe : « Au cas où ils éviteraient le mélange, ils doivent constituer une race soumise qui soit dans la position, non pas des esclaves au sens propre du mot, mais d’une classe voisine de celle des esclaves ; si au contraire ils se mélangeaient, cela donnerait un mauvais hybride. » Il en sortirait des individus d’une « constitution » interne « chaotique » : « Les Euro-Asiatiques en Inde et les sang-mêlé en Amérique » en font la triste démonstration
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Les flux migratoires massifs condamnés ici concernent bien sûr le Nord des États-Unis. Est-ce que ce sont eux qui provoquent la montée de l’abolitionnisme radical ? Dans ce cas, la position de Tocqueville ne serait pas très différente de celle des théoriciens du Sud, qui stigmatisent eux aussi comme fondamentalement étrangères à l’Amérique, et assimilables en dernière analyse au radicalisme de marque européenne (et français et jacobin), les positions de ceux qui, pourvu que l’esclavage soit aboli, ne reculent pas devant la perspective d’un conflit sanglant. La tendance de Tocqueville à expliquer l’imminence de la guerre civile en la mettant sur le compte de la présence croissante de groupes ethniques traditionnellement dépourvus des qualités politiques et morales attribuées aux Anglo-Saxons est en tout cas très claire.
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Ce type d’explication est évidemment impossible quand on a affaire à un pays ethniquement homogène. Ou bien devons-nous, au contraire, supposer que cette homogénéité n’est qu’apparente ? C’est [[Arthur de Gobineau|Gobineau]] qui répond par l’affirmative à cette question. Mais voyons quel est son point de départ. Il partage complètement le diagnostic psychopathologique impitoyable formulé par Tocqueville à propos du peuple français. Il faut prendre acte qu’en France une maladie séculaire fait rage, qui rend impossible le fonctionnement d’« institutions libres » et qui, au nom de l’« utilité publique » ou de cette « monstruosité » qu’est le prétendu « droit social », recherche sans cesse l’« absorption des droits privés dans le droit unique de l’État » ; nous sommes face à « un peuple […] pour qui la centralisation absolue et sans réplique est le dernier mot du bien »106. Comme on le voit, cela fait écho à des arguments idéologiques et y compris à un vocabulaire qui sont les mêmes que ceux que nous avons entendus chez Tocqueville, Lieber et Mill.
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En rapport épistolaire étroit, Tocqueville et Lieber sont pleinement d’accord sur le diagnostic de la maladie faisant rage en France et qui, en raison des flux migratoires, risque d’avoir une influence néfaste y compris aux États-Unis. Allant ensuite encore plus loin sur la voie de l’interprétation de l’histoire en termes ethniques, le second oppose, à l’esprit grégaire et servile des « Celtes », le sens jaloux de l’individualité propre aux « Teutons ». Ces derniers sont l’avant-garde de l’Occident, ou de la « portion caucaso-occidentale de l’humanité ». On pourra peut-être, conclut Lieber, parler d’ici peu de « Cis-caucasiens », alors que l’expression « Japhétiques » a le tort d’être trop large108. Comme on le voit, nous sommes sur le seuil de la mythologie aryenne : les « Japhétiques » sont les descendants de Japhet, en opposition à la progéniture de Sem (les « Sémites ») et de Cham (les « Chamitiques »). Et le libéral américain exprime des réserves par rapport à la catégorie de Japhétiques ou d’Aryens, uniquement parce qu’elle renvoie à la geste mythique d’un peuple qui serait parti de l’Inde, c’est-à-dire d’une zone extérieure à l’Occident. La distance par rapport à [[Arthur de Gobineau|Gobineau]] n’est donc pas grande, même si ce dernier préfère parler d’Aryens plutôt que de recourir aux catégories, qu’il considère comme moins rigoureuses, « de Japhétiques, de Caucasiens et d’Indo-Germaniques109 ».
## [[Arthur de Gobineau|Gobineau]], le libéralisme et les mythes généalogiques de la communauté des hommes libres
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En Angleterre, Sidney et Hume renvoient aux « nations nordiques », et ce dernier célèbre comme « extrêmement libre » le « gouvernement des Germains, comme celui de tous les peuples du Nord », « qui s’établirent sur les ruines de Rome » et de son « despotisme militaire »113. Pour le Mill de 1861, les Français sont exclus de la communauté des hommes libres parce qu’ils sont un peuple « essentiellement du Sud », marqué par la « double éducation du despotisme et du catholicisme »114. Burke préfère au contraire se glorifier de la descendance de « nos ancêtres gothiques », en plus de l’appartenance à la « race élue » anglaise de la liberté, alors que Lieber intègre au blason des États-Unis et de la race anglicane les ancêtres « teutoniques ».
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En Angleterre, en 1860, Lord Robert A. T. Cecil – futur marquis de Salisbury et futur Premier ministre – oppose déjà, « aux peuples des climats méridionaux, ceux d’ascendance […] teutonique115 » ; en 1899, Joseph Chamberlain (ministre des Colonies) appelle officiellement les États-Unis et l’Allemagne à conclure avec son pays une alliance « teutonique116 ». Cette orientation est partagée, outre-Atlantique, par Alfred T. Mahan, le grand théoricien de la géopolitique, qui se prononce lui aussi pour l’unité de la « famille teutonique », des peuples appartenant à la « même souche » germanique. L’amiral que nous venons de citer est en très bons termes avec Theodore Roosevelt qui, allant encore plus loin dans l’éloge des « peuples germaniques » et « teutoniques », élève un hymne au « courage guerrier des gaillards fils d’Odin »117. Ce climat idéologique favorise la redéfinition de la catégorie des Anglo-Saxons, qui tend maintenant à inclure l’Allemagne – lieu où commence la grande aventure de l’émigration de la lignée de la liberté, qui a le mérite de s’être rebellée d’abord contre le despotisme romain, puis contre le despotisme papal.
## Disraeli, [[Arthur de Gobineau|Gobineau]] et la « race » comme « clé de l’histoire »
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Chez [[Arthur de Gobineau|Gobineau]], il est vrai, l’explication anthropologique connaît une rigidité naturaliste si forte qu’elle pousse Tocqueville à ironiser sur le rôle décisif du « sang120 ». Devons-nous alors considérer que l’auteur de l’Essai sur l’inégalité des races est extérieur à la tradition libérale ? En réalité, même en faisant abstraction du Sud des États-Unis, où s’appliquent la théorie et la pratique selon lesquelles il suffit d’une seule goutte de sang noir pour qu’une personne soit exclue de la communauté des hommes libres (et de la jouissance des droits politiques et civils), en Europe et, de plus, dans l’autre pays de la tradition libérale classique s’élèvent des voix peu différentes de celle que nous venons d’entendre. En se prononçant en faveur de l’interdiction de la miscegenation, Spencer souligne : « À la racine, ce n’est pas une question de philosophie sociale ; à la racine, c’est une question biologique. À ce propos il y a de nombreuses preuves fournies par les mariages mixtes, en ce qui concerne les races humaines, et par les croisements, en ce qui concerne les animaux121. »
^310ce7
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À partir de cette mythologie du sang, Disraeli insiste lui aussi sur la supériorité des « races pures du Caucase », dont fait partie la race hébraïque130. Cette pureté doit être jalousement préservée : la « doctrine pernicieuse des temps modernes, l’égalité naturelle de l’homme », la doctrine de la « fraternité cosmopolitique », qui encourage le mélange et la contamination, est condamnée sans appel ; si elle était réellement mise en pratique, elle « détériorerait les grandes races et détruirait tout le génie du monde »
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Ne perdons pas de vue que les autres représentants de cette tradition de pensée se réfèrent eux aussi explicitement à la mythologie aryenne. Voici de quelle façon Lecky rompt des lances en faveur de l’Irlande dont il est originaire : même si ce sont des Celtes, les Irlandais font partie de la « grande nation aryenne137 ». Spencer tire la même conclusion lors de son voyage aux États-Unis : « Les immigrants irlandais ont perdu leur aspect celtique et se sont américanisés. » Ils se sont fondus avec les autres « variétés de la race aryenne » ; et, dans ce cas, le mélange se révèle très bénéfique138. Les choses sont différentes pour la France. Ce qui explique sa défaite lors de la guerre contre la Prusse et l’enragement de la Commune de Paris, c’est la « race », qui semble être restée obstinément celtique (au contraire de Lecky, Spencer considère les Celtes comme complètement étrangers à la race aryenne)139. On pourrait ajouter Renan aux auteurs que nous venons de citer : il se considère aussi comme un libéral, il est en « relation réglée » avec Gobineau140 et il loue avec la même passion – nous le verrons – l’excellence de la race aryenne et, plus généralement, des « races aryano-sémitiques ». Il faut noter enfin que, même outre-Atlantique, la mythologie aryenne est bien présente ; elle est même assez répandue pour pénétrer le cercle des idéologues : en 1902, Arthur Mac Arthur, gouverneur militaire des Philippines, revendique pour les États-Unis le droit de dominer parce qu’ils appartiennent eux aussi au « magnifique peuple aryen141 ».
## Occultation du conflit, recherche de l’agent pathogène et théorie du complot
> [!information] Page 357
Ce qui, de nouveau, saute aux yeux, c’est le passage de la « maladie », ou du « virus », à la « race ». C’est la même chose chez Constant : « froids dans leur délire », les intellectuels subversifs, ces « jongleurs de sédition », n’arrêtent pas de miner non pas une société particulière, mais les « bases mêmes de l’ordre social ». Ce sont des « êtres d’une espèce inconnue », ils constituent même une « race nouvelle », une « exécrable race »144. Allant crescendo, l’explication de type anthropologique tend à devenir une explication de type racial – le passage de la catégorie d’espèce à celle de race est symptomatique. À partir de là, on entrevoit l’idée d’une solution radicale. On ne peut qu’être favorable à l’« extirpation » de cette « détestable race » constituée d’agents pathogènes145 : c’est la condition préliminaire pour rétablir la santé et le salut de la société.
> [!approfondir] Page 357
Ni chez Constant ni chez Tocqueville le terme de « race » n’a de réelle connotation ethnique. Toutefois, sa récurrence est le symptôme d’une tendance à racialiser les intellectuels porteurs du virus de la subversion. Burke va bien plus loin. Au-delà d’une strate sociale bien précise (les intellectuels non propriétaires, non liés à la terre et privés de racines), l’« intoxication » idéologique dont se rend coupable le radicalisme146 renvoie à un bloc social dont la dimension ethnique commence à apparaître. C’est bien l’alliance entre deux classes sociales sensiblement différentes qui explique la catastrophe de la Révolution française : d’un côté, les « gens de lettres politiques » (political men of letters), de l’autre, les « nouveaux capitalistes », les grands de la finance. On comprend bien les raisons de cette alliance qui semble si étrange à première vue. Les deux parties ont au moins en commun la haine du christianisme : « [L]a cabale littéraire avait élaboré il y a un certain nombre d’années quelque chose comme un plan de campagne en vue de la destruction de la religion chrétienne147. »
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Ce thème réapparaît dans la tradition libérale après un autre grand bouleversement révolutionnaire. Quand éclate la révolution européenne de 1848, Disraeli la met immédiatement sur le compte des « manœuvres » des « associations secrètes », qui sont « toujours vigilantes et toujours prêtes » à assaillir la « société par surprise » et à « frapper la propriété et le Christ »163. Quelques années plus tard, l’homme d’État anglais d’origine juive fait un bilan plus sophistiqué et tout à fait étonnant : à cause de la « richesse accumulée », de l’attachement à leur tradition religieuse et à leur fière conscience raciale d’eux-mêmes, les Juifs sont tendanciellement « conservateurs » et hostiles à la « doctrine de l’égalité de l’homme »164. Sauf que, au lieu de lutter contre l’oppression, ils se lancent dans les opérations et les alliances les plus risquées : « [L]’Hébreu, autrefois loyal, se range parmi les niveleurs toujours prêts à appuyer une politique qui, pourtant, peut menacer sa vie et ses biens165. » C’est ainsi que se propagent le « principe destructeur » et l’« insurrection contre la tradition et l’aristocratie, contre la religion et la propriété ». Tout ceci est alimenté par un groupe ethnique et social que l’on n’attendait pas : la destruction du christianisme, « l’égalité naturelle de l’homme et l’abrogation de la propriété sont proclamées par les sociétés secrètes qui forment les gouvernements provisoires, et les hommes de race juive se trouvent à la tête de chacune d’elles ». Il n’y a aucun doute : « Si le lecteur examine les gouvernements provisoires de l’Allemagne et de l’Italie et même de la France, qui se sont formés à cette époque, il reconnaîtra partout l’élément juif. »
> [!accord] Page 362
Il n’est pas difficile de trouver dans ce discours un écho du ressentiment provoqué par les humiliations et les persécutions que les Juifs ont subies. Il n’en reste pas moins que nous sommes de nouveau face à une théorie du complot promise, au XXe siècle, à un succès funeste. Cette théorie est encouragée par la tendance, très répandue dans la culture libérale de l’époque, à refuser l’objectivité du conflit politico-social. Le tableau que Disraeli dresse de la grande vague révolutionnaire de 1848 est éloquent : sans la direction occulte des Juifs, « le bouleversement inattendu n’aurait pas dévasté l’Europe ». Ce ne sont pas des besoins sociaux objectifs, « mais l’orgueilleuse énergie et les fertiles ressources des fils d’Israël qui ont alimenté durablement cette lutte non nécessaire et inutile167 ».
> [!approfondir] Page 362
Dans cette mythologie du complot, un élément est particulièrement significatif et lourd de conséquences : le membre actif de la conjuration noire et abolitionniste, le militant anti-esclavagiste, a tendance à être identifié au modèle utilisé en général pour stigmatiser le Juif : « Essentiellement faible et couard, il ne constituerait aucune menace dans un combat loyal et ouvert » ; mais c’est là qu’interviennent la tromperie, l’intrigue et, justement, le complot
## Le conflit des deux libéralismes et les accusations réciproques de trahison
> [!accord] Page 364
Les deux libéralismes dont il est question doivent être compris comme des idéaux-types : un même auteur oscille de l’un à l’autre. Quand il condamne comme contraires à la liberté les coalitions formées par des « hommes désespérés » qui cherchent à échapper à la mort par inanition, Smith identifie clairement la liberté à l’autogouvernement de la société civile sous l’hégémonie de la grande richesse ; quand il appelle, au contraire, le « gouvernement despotique » à abolir l’esclavage, il choisit un paradigme théorique différent, qui assimile la liberté à la suppression des rapports d’oppression existant dans la société civile même. Et le grand économiste se réfère au même paradigme quand il observe qu’en Europe orientale la « servitude » subsiste toujours « en Bohême, Hongrie et dans ces pays où le souverain est électif et ne peut donc avoir une grande autorité », et n’est pas capable de faire plier la résistance des propriétaires fonciers
> [!accord] Page 364
Cette remarque peut aussi valoir, dans une moindre mesure, pour Tocqueville. Quand il condamne, en tant que manifestation de despotisme, la réduction à douze heures de la durée du travail en usine, il identifie clairement la liberté à l’autogouvernement de la société civile sous l’hégémonie de la bourgeoisie. Mais, à d’autres occasions, le libéral français raisonne autrement.
> [!accord] Page 365
Même s’il est convaincu que « l’éducation publique est salutaire surtout dans les pays libres », Constant est résolument opposé à l’introduction de l’obligation scolaire, dans la mesure où il juge inadmissible toute forme de « contrainte » qui viole les « droits des individus », y compris « ceux des pères sur leurs enfants ». Il est vrai que la misère des familles pauvres fait qu’on n’envoie pas les enfants à l’école et qu’ils commencent à travailler précocement, mais il faut malgré tout renoncer à toute contrainte et attendre que la misère disparaisse
> [!accord] Page 365
Dans cette logique, Constant ne se contente pas de rejeter l’obligation scolaire, il ne prend pas non plus en considération l’hypothèse d’une intervention de l’État contre la plaie que représente le travail des mineurs. Quelques décennies plus tard, Mill, au contraire, en se prononçant en faveur de l’obligation scolaire, polémique contre les « notions de liberté mal comprises » par les parents et il ajoute : « l’État […] est obligé de surveiller avec soin la façon dont il [cet individu] use du pouvoir qui lui est accordé sur d’autres individus »174. Dans cette différence de jugement, nous assistons au passage d’un paradigme théorique à un autre, et ce passage est aussi le résultat de la lutte de ceux qui sont exclus d’une liberté comprise comme le simple autogouvernement de la société civile.
> [!approfondir] Page 366
Cela suscite les protestations de nombreux représentants libéraux et des capitalistes anglais eux-mêmes, qui – comme le remarque Le Capital – « dénonçaient les inspecteurs d’usine comme une espèce de commissaires de la Convention » jacobine175. De la même façon, Bismarck fait une profession de libéralisme et tonne contre le « royaume prussien jacobin de cour », qui prétend intervenir dans la relation entre les maîtres et les serviteurs et donc fouler aux pieds le principe de l’autogouvernement de la société civile, sous hégémonie, dans ce cas, de la propriété féodale et non pas de la coalition aristocrato-bourgeoise, comme dans le cas de l’Angleterre. Et c’est justement l’homme d’État prusso-allemand qui distingue à ce propos deux types de libéralisme : le premier est caractérisé par la « répugnance vis-à-vis de la domination de la bureaucratie » à partir des « sentiments libéraux de classe », amplement répandus parmi les Junkers et la noblesse de la Prusse prérévolutionnaire ; le second, que Bismarck trouve complètement odieux, c’est le « libéralisme rhénano-français », ou le « libéralisme des fonctionnaires d’État » (Geheimratsliberalismus), qui a tendance à imposer d’en haut des réformes antiféodales et qui est la source d’inspiration d’une bureaucratie d’État oppressive et étouffante, avec sa « tendance […] au nivellement et à la centralisation », et même à l’« omnipotence bureaucratique » (geheimräliche Allgewalt)
> [!approfondir] Page 366
Il est intéressant de noter qu’on trouve une distinction semblable chez le jeune Marx. La Rheinische Zeitung, qu’il dirige, se définit comme un « journal libéral », mais il tient à préciser que ce libéralisme ne doit être en aucun cas confondu avec le « libéralisme vulgaire » (gewöhnlicher Liberalismus). Si ce dernier voit « tout le bien du côté des corps représentatifs et tout le mal du côté du gouvernement », la Rheinische Zeitung, au contraire, se caractérise par son effort d’analyse des relations de domination et d’oppression dans leur configuration concrète, et n’hésite pas, dans certains cas, à souligner la « sagesse générale du gouvernement contre l’égoïsme privé des corps représentatifs (souvent monopolisés par les classes féodales et par une grande bourgeoisie mesquine et myope) » ; contrairement au « libéralisme vulgaire », loin de combattre « de façon unilatérale la bureaucratie », la Rheinische Zeitung reconnaît sans difficulté les mérites de sa lutte contre la « tendance romantique » ou romantico-féodale177. Malgré des jugements de valeur différents et opposés, autant chez Bismarck que chez Marx il existe une distinction entre un libéralisme enclin à consacrer l’autogouvernement d’une société civile sous l’hégémonie de l’aristocratie féodale ou de la grande bourgeoisie, et un libéralisme prêt à intervenir dans les rapports de domination et d’oppression qui se manifestent dans la société civile elle-même.
> [!approfondir] Page 367
En les intégrant dans ce contexte historique et théorique, nous pouvons comprendre les deux tournants importants qui ont changé le cours de la tradition libérale. Nous savons que, au début, la dichotomie libéral/servile a une forte connotation sociale et ethnique. Cette connotation tend à s’atténuer au fur et à mesure que la lutte pour la reconnaissance se renforce, et que les concessions que la communauté des hommes libres est obligée de faire deviennent de plus en plus significatives. On comprend alors la tentative de certains secteurs du mouvement libéral de distinguer libéralisme et libérisme, et de prendre ainsi leurs distances par rapport à ces secteurs (libéristes) qui, criant au scandale à chaque intervention de l’État dans le domaine économico-social, se refusent à remettre en cause les rapports de domination et d’oppression présents dans la société civile, dans la « sphère privée ».
> [!accord] Page 369
La célébration de la spontanéité du marché se révèle très naïve sur le plan philosophique, comme si sa configuration historiquement déterminée n’était pas le résultat de l’action politique ! Pendant des siècles, le marché de l’Occident libéral a inclus la présence de l’esclavage-marchandise et la vente des serviteurs blancs sous contrat. Même la frontière qui sépare les marchandises d’un côté et la figure de l’acquéreur/vendeur de l’autre est le résultat d’interventions politiques et même militaires, abhorrées pendant des siècles comme synonymes d’un constructivisme artificiel et violent.
> [!accord] Page 369
Même en faisant abstraction de ces « marchandises » particulières qu’ont longtemps été les esclaves et les serviteurs sous contrat, à quel moment peut-on considérer que le marché est libre de toute perturbation extérieure et donc tel que les partenaires de l’échange puissent en arriver à se trouver dans une position de liberté et d’égalité ? Locke juge parfaitement légitime le truck-system, selon lequel les ouvriers ne sont pas rétribués en argent mais en marchandises produites par l’usine même dans laquelle ils travaillent ; et Frédéric-Guillaume III est d’accord avec lui : en 1832, il fait taire ceux qui protestent contre ce système en arguant que l’État n’a pas le droit d’intervenir dans un « rapport de droit privé », en piétinant la « liberté civile » ou en la limitant arbitrairement. Pour Smith, au contraire, « la loi qui impose aux patrons […] de payer leurs ouvriers en argent et pas en marchandises est tout à fait juste et équitable. Elle n’impose en fait aux patrons aucune charge véritable183 ». Contrairement au philosophe libéral et au monarque prussien, le grand économiste considère que le truck-system viole le principe d’égalité entre les partenaires de l’échange, et qu’il justifie donc une intervention législative que Locke juge intolérable.
> [!approfondir] Page 370
Beaucoup plus tard, des auteurs libéraux comme Lecky et d’autres condamnent la réglementation par l’État de la durée du travail comme une ingérence inadmissible dans la sphère du marché184. De nos jours, Hayek juge au contraire que l’adoption par l’État de « lois générales, égales pour tous », de « conditions générales », qui doivent régir chaque contrat, n’est pas en soi une violation du principe de la liberté. Mais, aux yeux de Lecky, l’auteur austro-américain qui s’est distingué de nos jours en tonnant contre toute forme d’étatisme et de constructivisme, serait apparu à son tour comme étatique et constructiviste, même si celui-ci considère Lecky comme un classique du libéralisme
> [!information] Page 370
Potentiellement traître aux yeux des libéristes de la seconde moitié du XIXe siècle, Hayek situe ailleurs la trahison du libéralisme qu’il dénonce. Même s’il s’engage en faveur de l’État social, ce qui le place dans le sillage de Green, Hobbouse continue à se dire le disciple de ce courant de pensée. Liberalism est le titre de l’un de ses ouvrages qui, pourtant, selon Hayek, aurait mieux fait de s’intituler « Socialisme »186. Déjà quelques décennies auparavant, Mises avait tiré la même conclusion : « Les libéraux anglais d’aujourd’hui sont plus ou moins des socialistes modérés187. »
> [!information] Page 370
Les accusations de trahison adressées à l’aile disposée à faire quelques concessions aux peuples coloniaux sont encore plus violentes. En France, tout de suite après Thermidor, celui qui oppose une résistance au tournant visant à rétablir dans les colonies, sinon l’esclavage, au moins le régime de la suprématie blanche, est traité d’« Africain188 ». Aux États-Unis, dans les années 1820, quand il polémique contre les tendances abolitionnistes, Randolph déclare que désormais le terme liberal risque de devenir synonyme d’« alliance noire189 ».
## La communauté des hommes libres, quelle communauté pour la paix ? Opérations de police et guerres coloniales
> [!accord] Page 372
Mais l’autoproclamation de la communauté des hommes libres comme communauté de la paix peut produire une stratégie argumentative différente. Quelque impitoyable qu’elle soit, la lutte contre ces « bêtes sauvages » que sont les Indiens, aux yeux de Washington, n’est pas un acte de guerre, mais une opération de police. Cela vaut pour les conflits avec ces peuples ou, mieux, avec ces hordes qui n’ont pas encore atteint le stade de la civilisation ou de la paix. Contre les pirates barbaresques, il faudrait organiser une expédition qui « les écrase dans la non-existence » ; il faudra tôt ou tard « exterminer ces nids de mécréants »195. Tocqueville a lui aussi tendance à assimiler le conflit avec les barbares à une opération de police. En septembre 1856, il exprime sa crainte que le choc entre le Nord et le Sud des États-Unis ne finisse par attiser la « guerre au cœur d’un grand continent d’où elle a été bannie depuis plus d’un siècle » (cf. supra, chap. 5, § 9). C’est clair : sous la catégorie de la guerre, on ne range ni les expéditions qui pourtant ont décimé et déciment toujours les Indiens, ni le conflit armé qui a entraîné une amputation conséquente du Mexique.
> [!information] Page 373
Par ailleurs, reconnaître la réalité de la guerre peut avoir une fonction positive, même sur le plan de la politique intérieure : cela peut servir à masquer le conflit social qui s’aggrave et à faire obstacle à l’idéologie vulgairement hédoniste à partir de laquelle se développe l’agitation radicale et socialiste. L’aspiration idéale qui préside à la guerre est ainsi positivement opposée à la mesquinerie des revendications matérielles que porte le mouvement de protestation populaire : « Les masses veulent gagner leur vie en paix », mais le mérite de la guerre réside justement dans la mise en crise de cette vision philistine de la vie – observe Burckhardt, qui cite à ce propos la devise d’Héraclite, « Le combat est le père de toute chose196 ». Pour Tocqueville, la guerre et les « grands événements » peuvent être un utile antidote à « notre petit pot-au-feu démocratique et bourgeois » – qui est le bouillon de culture du sensualisme et de l’hédonisme socialistes197. De la démocratie en Amérique affirme avec force : « Je ne veux point médire de la guerre ; la guerre agrandit presque toujours la pensée d’un peuple et lui élève le cœur198. »
## La fière conscience de soi de la communauté des hommes libres et l’émergence du « patriotisme irritable »
> [!accord] Page 376
Il le souligne aussi dans De la démocratie en Amérique : « Tous les peuples libres se montrent glorieux d’eux-mêmes » ; la « vanité inquiète et insatiable des peuples démocratiques » saute aux yeux. La République d’outre-atlantique le confirme particulièrement : « Les Américains, dans leurs rapports avec les étrangers, paraissent impatients de la moindre censure et insatiables de louanges. […] Leur vanité n’est pas seulement avide, elle est inquiète et envieuse208. » Nous sommes face à un « orgueil national » démesuré, à un « patriotisme irritable », qui ne tolère aucune critique209. Il s’agit de la revendication d’un primate qui veut être absolument solitaire.
> [!accord] Page 377
L’interlocuteur américain aurait pu facilement répliquer en rappelant l’adhésion enthousiaste de Tocqueville à la politique de « conquête » et de « rapine » menée par la France en Algérie. Mais l’essentiel est ailleurs. Par la suite, la mise en avant commune du drapeau de la liberté alimente la rivalité internationale au lieu de l’atténuer. Après la révolution de février 1848, Tocqueville déclare que, « depuis 1789 », la France joue le « rôle » de secouriste « des peuples dont la liberté est en péril »212. C’est un « empire pour la liberté », ayant Paris comme capitale, que l’on évoque ainsi et qui a tendance à entrer en conflit avec l’« empire pour la liberté » cher à Jefferson.
## Le « patriotisme irritable » de Tocqueville
> [!information] Page 378
Il y a un revers à la médaille du réalisme avec lequel les représentants les plus lucides de la tradition libérale analysent le caractère permanent des rivalités nationales, malgré une référence commune aux idéaux de la liberté : le chauvinisme franc et déclaré qui inspire leur programme de politique internationale. Cela vaut particulièrement pour Tocqueville. Le principe du consentement des gouvernés comme critère de légitimation du pouvoir politique donne une impulsion aux mouvements nationaux, y compris en Europe. Il semblerait à première vue que le monde libéral dans son ensemble doive nourrir une sympathie univoque à leur égard : nous n’avons pas affaire ici à des peuples coloniaux, mais à des peuples considérés comme plus ou moins civilisés, qui sont avant tout en conflit avec l’empire des Habsbourg, c’est-à-dire avec une puissance restée étrangère au développement libéral. Tocqueville, pourtant, semble distant ou franchement hostile. Ce qui explique en partie cette attitude, ce sont les revendications sociales qui contaminent ce mouvement et mettent en crise la traditionnelle délimitation libérale de la sphère politique. La République de Mazzini installée à Rome est la « République rouge » et, contre elle et contre le « parti anarchique à Rome et dans le reste du monde », on ne doit pas épargner les coups : sa fureur idéologique pousse le libéral français à parler de ses adversaires politiques en Italie comme de « toute une catégorie de criminels politiques »213. Tocqueville se montre dur et même cynique envers l’un des protagonistes de la révolution nationale hongroise : plutôt que de s’agiter pour sauver la « peau de Kossuth », on aurait pu tranquillement en faire un « tambour »
## Le conflit des idées de mission, de la révolution américaine à la Première Guerre mondiale
> [!information] Page 382
En 1889, Kipling note avec déception qu’à San Francisco la célébration du 4 Juillet est l’occasion de discours officiels contre celui que les Américains définissent comme « notre ennemi naturel », représenté par la Grande-Bretagne et par sa « chaîne de forteresses de par le monde »229. En réalité, même cet antagonisme s’atténue parce qu’une situation internationale complètement nouvelle est en train de mûrir. Plus que jamais engagés dans l’expansion coloniale, et plus que jamais aveuglés par l’idée de la mission de liberté qu’ils se disputent, au XIXe et au XXe siècle les différents centres nationaux de la communauté des hommes libres sont pris dans un engrenage conflictuel. C’est dans ce contexte que se situe le troisième grand conflit de l’histoire du libéralisme, celui qui, à partir de la Première Guerre mondiale, voit en particulier s’opposer, d’un côté, l’Angleterre (et les États-Unis) et, de l’autre, l’Allemagne, la recrue la plus récente et la plus ambitieuse de la communauté des hommes libres qui, déjà à la fin du XIXe siècle, a commencé elle aussi à envisager un empire pour la liberté en se mettant à la tête de la croisade pour l’abolition de l’esclavage dans les colonies
## Historiographie et hagiographie
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Notre histoire du libéralisme s’achève avec le début de la Première Guerre mondiale, au moment où, selon l’analyse de Weber, même dans les pays où la tradition libérale est la plus solide, on donne à l’État « un pouvoir “légitime” sur la vie, la mort et la liberté » des individus, et « une disponibilité illimitée de tous les biens économiques auxquels il a accès »1. Comme le dit cette fois Furet, « les canons d’août 1914 avaient un peu partout en Europe, au propre et au figuré, enterré la liberté au nom de la patrie2 ». À partir de cette ligne de partage, revenons en arrière.
> [!accord] Page 394
La seconde phase est constituée par la prétendue Paix de cent ans, qui va de la fin des guerres napoléoniennes au début de la Première Guerre mondiale. C’est dans cette même période que le libéralisme s’affirme aussi sur le plan politique concret. Et, de même que les institutions issues de la révolution de 1789 ne survivent pas à la guerre qui frappe la France révolutionnaire, les institutions libérales qui prospèrent en Europe continentale pendant la Paix de cent ans subissent une crise dramatique à partir de 1914. Considérés dans leur ensemble, les pays libéraux, non seulement jouissent d’une situation de tranquillité et sécurité géopolitique plus ou moins grande, mais ont aussi un autre point commun : dans la période qui nous occupe, ils ont largement la possibilité de désamorcer le conflit politico-social en métropole grâce à l’expansion coloniale, qu’elle soit continentale ou au-delà des mers.
> [!approfondir] Page 395
En ce qui concerne l’Angleterre proprement dite, je ne sais pas si Cobden « se rendait compte » que l’État contrôlait son courrier, mais il est sûr que l’État s’était rendu compte de l’existence d’un citoyen sans aucun doute « sensé et respectueux des lois », mais qui avait le tort d’être suspecté de sympathies chartistes7. Et le mouvement chartiste et ouvrier en général « se rendait compte » d’autant plus facilement de la présence de l’État qu’il était confronté à la suspension répétée de l’habeas corpus et au recours à la pratique des agents provocateurs, qui suscitait l’horreur non seulement du libéral Constant, mais aussi celle d’un « étatiste » comme Hegel8. Dans l’Angleterre de l’époque, travaillait « une entière sous-classe d’informateurs et d’espions de la police9 ». Même son opposition au « continent », à propos de la conscription obligatoire, est erronée : elle était déjà apparue quelques décennies auparavant, aux États-Unis, lors de la guerre de Sécession et, pour l’imposer, malgré une forte résistance, Lincoln n’avait pas hésité à faire marcher un corps d’armée sur New York10. La conscription obligatoire n’est pas une pratique imposée de l’extérieur, par le continent, au monde libéral !
> [!accord] Page 395
L’historiographie a tendance à tomber dans l’hagiographie. J’utilise ce terme en lui attribuant une signification technique : il s’agit d’un discours entièrement centré sur ce qui, pour la communauté des hommes libres, est l’espace sacré restreint. Il suffit de faire intervenir dans l’analyse, même sommairement, l’espace profane (les esclaves des colonies et les serviteurs de la métropole), pour se rendre compte du caractère inadapté et trompeur des catégories (prééminence absolue de la liberté individuelle, antiétatisme, individualisme) utilisées d’habitude pour retracer l’histoire de l’Occident libéral.
> [!accord] Page 396
Mais concentrons-nous sur la métropole. En célébrant l’individualisme et l’antiétatisme attribués à la tradition libérale, Hayek rend hommage à Mandeville, pour lequel « l’exercice du pouvoir arbitraire de l’État serait réduit au minimum12 ». En réalité, l’auteur qui est ici pris comme modèle, non seulement ne se laisse en aucune façon troubler par le spectacle des centaines ou des milliers de misérables « qui chaque jour sont pendus pour des riens », mais il demande des procès sommaires et une augmentation des condamnations à mort ; il exige l’intervention de l’État jusque dans la vie privée de ces misérables, à qui on doit imposer dès l’enfance l’observance du précepte dominical (cf. supra, chap. 3, § 8). C’est clair : ce ne sont ni les colonies ni les serviteurs de la métropole qui retiennent l’attention de Hayek.
> [!accord] Page 397
L’esclavage, la marginalisation ou la dégradation imposés aux Noirs finissent par atteindre la « liberté moderne » des Blancs eux-mêmes, et l’atteindre si lourdement que le mauvais choix du partenaire sexuel ou matrimonial risque de transformer le responsable en un « félon », en un traître à son pays et à sa race ! La population blanche dans son ensemble et les propriétaires d’esclaves eux-mêmes sont soumis à toute une série de règles qui interviennent massivement jusque dans la sphère la plus intime de la vie privée. Le pouvoir politique exerce une surveillance absolue pour éviter toute miscegenation et, surtout, pour que le fruit éventuel de ce malheureux mélange ne soit pas affranchi et ne menace pas de sa présence impure la pureté de la communauté des hommes libres. Apprendre à écrire aux esclaves, ou même seulement leur fournir du matériel pour le faire, est un crime ; l’administration de la Poste empêche la circulation de tout matériel, même s’il n’est que vaguement critique par rapport à l’institution de l’esclavage ; au Sud, un climat de terreur règne sur les citoyens soupçonnés de nourrir des idées abolitionnistes.
## La révolution libérale comme mélange d’émancipation et de désémancipation
> [!information] Page 400
En ce qui concerne l’Angleterre proprement dite, la Glorieuse Révolution balaie les obstacles qui empêchaient les clôtures. Comme le dit Marx, les propriétaires terriens et les capitalistes, qui sont arrivés à contrôler complètement le pouvoir, « inaugurèrent l’ère nouvelle par un gaspillage vraiment colossal du Trésor public », des « domaines de l’État, que l’on n’avait pillés jusque-là qu’avec modestie »21. Si les paysans avaient trouvé une oreille plus ou moins attentive à leurs doléances, c’était précisément dans la monarchie des Stuarts22. Jusqu’en 1688, en vertu des contrôles exercés d’en haut, les juges de paix avaient une relative autonomie par rapport à l’aristocratie terrienne. Ils la perdent ensuite et deviennent « des dictateurs virtuels du gouvernement local » ; ils en répondent seulement aux membres de leur classe qui siègent au Parlement23. Enfin, il ne faut pas perdre de vue l’effrayante augmentation des crimes contre la propriété privée qui sont punis de la peine capitale, et l’instauration d’un régime de terreur sur les masses populaires.
> [!accord] Page 401
Si les Peaux-Rouges n’ont rien gagné à la révolution américaine, qu’en est-il pour les Noirs ? La fondation des États-Unis comporte l’avènement d’un État racial et la consolidation sans précédent d’un esclavage-marchandise sur une base raciale. Il est vrai que, en cohérence avec les mots d’ordre de lutte contre l’esclavage (politique) mis en avant au cours de la révolte contre l’Angleterre, les États du Nord abolissent l’esclavage proprement dit, mais ce n’est pas pour autant que les Noirs acquièrent la liberté puisqu’ils sont enfermés dans une « caste » qui n’est pas celle des hommes libres. En tout cas, un fait donne à réfléchir : c’est en 1834 que la Grande-Bretagne abolit l’esclavage dans ses colonies, et celui-ci continue à subsister aux États-Unis pendant encore trois décennies. Là, la condition des Noirs libres est même bien pire que, par exemple, au Canada : entre 1850 et 1860, 20 000 Noirs trouvent refuge dans cette colonie britannique après avoir quitté les États-Unis où ils craignent que la loi sur la restitution des esclaves fugitifs à leurs légitimes propriétaires ne puisse servir de prétexte à la mise en esclavage y compris des Noirs libres.
> [!information] Page 401
Mais, déjà quelques décennies auparavant, plus d’un millier de Noirs libres avaient cherché refuge au Canada, après que l’une de leurs délégations eut été reçue avec bienveillance par les autorités locales qui menaient une violente polémique contre les États-Unis : « Racontez aux républicains au-delà de la frontière que nous monarchistes nous ne distinguons pas les hommes selon la couleur. Si vous venez chez nous, vous jouirez de tous les privilèges propres aux sujets de Sa Majesté26. » Il y a bien sûr dans cette déclaration un élément idéologique et auto-apologétique. Il n’en reste pas moins que les Noirs des États-Unis considèrent le Canada comme la terre promise de la liberté
## Selon la perspective de la longue durée et de l’étude comparée
> [!approfondir] Page 404
Mais c’est surtout ce qui se passe en Afrique australe qui est significatif. Là aussi, que les colonies soient contrôlées par les Hollandais ou par les Anglais, le développement de l’autogouvernement de la société civile va de pair avec l’émergence et la consolidation de l’esclavage racial. À la fin du XVIIIe siècle, des révoltes éclatent qui, au nom de la liberté et de la lutte contre le despotisme, dénoncent les ingérences du pouvoir central et sa prétention à limiter le droit des maîtres de punir leurs esclaves35. La société civile en question est, bien sûr, la communauté blanche : les natifs sont les descendants de Caïn, condamnés par l’Ancien Testament à l’esclavage perpétuel, ou bien ils sont assimilés aux habitants de Chanaan, destinés à être anéantis par le peuple élu, les colons boers qui incarnent la cause de la liberté et de l’autogouvernement
> [!accord] Page 406
Cependant, c’est justement la perspective de la longue durée et de l’étude comparée qui rend évident le caractère réducteur et erroné de la vision qui fait de la révolution américaine une simple « rébellion réactionnaire ». D’abord, nous sommes face à un problème plus général. Marx, nous le verrons, définira la Glorieuse Révolution comme « un coup d’État parlementaire » : grâce à elle, l’aristocratie terrienne anglaise réussit à consolider sa domination sur les infortunés Irlandais (qui jouent le rôle des Indiens et des Noirs), à impulser la clôture des terres communes et l’expulsion des paysans. De plus, il ne faut pas perdre de vue l’autre face de la médaille. La conquête de l’autogouvernement par la société civile a une vraie portée révolutionnaire. Libérés d’un pouvoir arbitraire, les membres de la classe arrivée au pouvoir se garantissent réciproquement la liberté et le respect des règles par l’édification de l’État constitutionnel et l’avènement du gouvernement libéral de la loi.
> [!accord] Page 406
Ce sont précisément la Glorieuse Révolution et la révolution américaine qui ont réalisé pour la première fois cette nouveauté, et elles ne peuvent donc pas être mises sur le même plan que les mouvements historiques ultérieurs qu’elles ont inspirés. C’est-à-dire qu’ensuite, dans le mélange d’émancipation et de désémancipation qui caractérise la Glorieuse Révolution et la révolution américaine, c’est le second aspect qui va dominer de plus en plus nettement.
## L’actualisation du gouvernement de la loi dans l’espace sacré et le fossé creusé par rapport à l’espace profane
> [!accord] Page 407
À ses débuts, le libéralisme exprime la conscience de soi d’une classe de propriétaires d’esclaves ou de serviteurs qui se forme au moment où le système capitaliste commence à émerger et à s’affirmer, en partie grâce aux pratiques impitoyables d’expropriation et d’oppression qu’il a pratiquées en métropole et surtout dans les colonies, et que Marx décrit comme l’« accumulation primitive du capital41 ». Contre le despotisme monarchique et le pouvoir central, cette classe revendique l’autogouvernement et la jouissance tranquille de sa propriété (y compris celle des esclaves et des serviteurs), le tout sous le signe du gouvernement de la loi, de la rule of law. Nous pouvons dire alors que la tradition libérale est la tradition de pensée qui a délimité avec le plus de rigueur un espace sacré restreint où s’appliquent les règles de la limitation du pouvoir. Plus que par la célébration de la liberté ou de l’individu, cette tradition de pensée se caractérise par la célébration de cette communauté des hommes libres qui définit l’espace sacré
> [!accord] Page 407
Ce n’est pas par hasard que les pays de la tradition libérale classique sont ceux où l’Ancien Testament, par le biais du puritanisme, a eu l’influence la plus profonde. Cela vaut déjà pour la révolution hollandaise ou, tout au moins, pour les Boers d’origine hollandaise, qui s’identifient au « peuple élu42 ». Et cela vaut à plus forte raison pour l’Angleterre : surtout à partir de la Réforme, les Anglais se considèrent comme le nouvel Israël, le « peuple investi par le Tout-Puissant d’une mission à la fois particulière et universelle43 ». Cette idéologie et cette conscience missionnaire se répandent ensuite, amplifiées, outre-Atlantique. Il suffit de penser à Jefferson, qui propose que les armoiries des États-Unis représentent les fils d’Israël guidés par un faisceau de lumière44. La distinction entre l’espace sacré et l’espace profane se fait de nouveau sentir dans toute sa radicalité.
## Délimitation de l’espace sacré et théorisation d’une dictature planétaire
> [!information] Page 410
Venons-en maintenant au raisonnement opposé d’Edgar Quinet. En 1845, en retraçant les grandes lignes de l’histoire de l’Occident, l’historien libéral français en arrive à la conquête espagnole de l’Amérique. Il ne peut passer sous silence l’extermination des populations indigènes, mais il lui trouve une explication à la fois ingénieuse et rassurante : il est vrai qu’elle a été l’œuvre de l’Espagne, un pays qui fait certes partie de l’Occident, mais qui, à ce moment-là, se trouvait sous l’influence décisive de la culture et de la religion musulmanes, et c’est cette dernière qui devient ainsi, bien qu’indirectement, le vrai bourreau des Indiens
> [!information] Page 412
En Europe, la prédominance de l’aristocratie féodale était aussi celle des valeurs guerrières, alors que la Chine – observe Leibniz, pour citer un auteur déjà entièrement imprégné du pathos des Lumières – se distinguait par son aversion pour « tout ce qui pousse l’homme à la violence58 », constituant ainsi un point de référence pour les philosophes engagés dans la critique des guerres de cabinet de l’Ancien Régime. L’Histoire des Deux Indes, elle aussi, applaudit l’esprit pacifique dont fait preuve la culture chinoise59. Tout ceci fait entendre une note discordante quand triomphe l’expansionnisme colonial. Voilà pourquoi, chez Tocqueville, à la célébration de la guerre, cette expression de la grandeur des nations et cet antidote à l’hédonisme vulgaire du mouvement socialiste, correspond le renforcement ultérieur du réquisitoire contre la Chine, mise aussi en accusation pour son caractère pacifique. Le libéral français marque son mépris pour un pays dont l’armée aime « vivoter tranquillement », accablée qu’elle est par l’« amollissement des idées et des désirs »60. Heureusement, tout ceci rend la conquête plus facile : « J’aurais peine à me consoler, pourtant, de ne pas voir enfin, avant de mourir, la Chine ouverte et l’œil de l’Europe y pénétrer avec ses armes61. »
> [!information] Page 412
À partir de là, il n’y a plus rien à apprendre des civilisations extra-européennes. En 1835, Macaulay déclare qu’« une seule étagère de livres anglais vaut plus que toute la littérature de l’Inde et de l’Arabie62 ». On comprend alors la froideur avec laquelle on considère le massacre du palais d’Été et de son incomparable beauté, perpétré par les troupes anglaises et françaises pendant la seconde guerre de l’Opium. Victor Hugo exprime alors son indignation : « Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous, les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie. Devant l’histoire, un bandit s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre63. » Quelques années plus tard, lors de la Commune de Paris, Bagehot, en bon libéral, exprime son mépris pour le comportement des insurgés, à qui il reprochera d’avoir voulu détruire tout ce qui à Paris est digne d’être vu et admiré, tous les témoignages de la « culture » et de la civilisation64. C’est ainsi que l’on a accrédité la rumeur, qui s’est révélée ensuite sans fondement, selon laquelle les Communards avaient détruit le Louvre. Mais, dans ce réquisitoire, on ne mentionne pas la destruction effective, environ dix ans auparavant, du palais d’Été, à Pékin, avec la participation décisive du pays qui, pour Bagehot, est l’incarnation privilégiée de la cause de la liberté et de la civilisation.
> [!approfondir] Page 413
Des auteurs comme Las Casas et Montaigne ont rendu problématique et plus poreuse la frontière entre civilisation et barbarie. De leur point de vue, la civilisation avance par l’échange entre différentes cultures. En développant leur réflexion dans les années où – alors que la Chine accueille avec respect et bienveillance les missionnaires de l’Europe chrétienne – Louis XIV, en France, révoque l’Édit de Nantes et reprend la persécution contre les huguenots, Bayle et Leibniz en tirent une conclusion radicale : c’est un malheur que la relation entre la Chine et l’Europe ait un caractère unilatéral ; la présence en Europe de missionnaires chinois serait tout à fait bénéfique65 ! Plus tard, l’Histoire de Raynal et de Diderot attribue à un Spartacus noir la tâche de faire avancer la cause de la liberté, en brisant les chaînes de l’esclavage et en mettant fin à la barbarie dont les Européens sont les protagonistes. Mais cet effort pour jeter sur l’Europe un pseudo-regard étranger, en reconnaissant les contributions des différentes cultures à la cause de l’avancée de la civilisation, ne résiste pas à l’irrésistible marche de l’expansionnisme colonial.
## Le triomphe de l’expansionnisme colonial et le libéralisme comme idéologie de la guerre
> [!accord] Page 414
La célébration de la civilisation et de la liberté prend désormais la forme d’une idéologie de la guerre. Cette idéologie de la guerre est réfutée par Raynal et Diderot qui, en se référant aux « monstres », ou aux conquérants européens, s’expriment ainsi :
« Vous êtes fiers de vos lumières, mais à quoi vous servent-elles ? De quelle utilité seraient-elles à l’Hottentot ? […] Encore si, lorsque vous avez abordé sur ses rivages, vous vous étiez proposé de l’amener à une vie plus policée, à des mœurs qui vous paraissaient préférables aux siennes, on vous excuserait. Mais vous êtes descendus dans son pays pour l’en dépouiller. Vous ne vous êtes approchés de sa cabane que pour l’en chasser, que pour le substituer, si vous le pouviez, à l’animal qui laboure sous le fouet de l’agriculteur66. »
Cette critique est d’autant plus pertinente qu’on se souvient que Washington traite les Peaux-Rouges de « race non éclairée » (cf. supra, chap. 1, § 5).
> [!accord] Page 416
[[Arthur de Gobineau|Gobineau]], qui se considère « citoyen du monde », n’en démord pas : « Je trouve un extrême intérêt à mes entretiens journaliers avec les natifs, et je suis loin d’en avoir aussi mauvaise opinion qu’on se plaît à le faire en Europe71. » Tocqueville ne peut pas partager ce point de vue. Nous connaissons déjà son opinion, selon laquelle le « dernier » membre de la « race européenne » est pourtant le « premier parmi les sauvages », c’est-à-dire, en dernière analyse, parmi « toutes les autres races ». [[Arthur de Gobineau|Gobineau]] déclare à propos de sa fille : « C’est une vraie Turcomane, sauf la couleur qui est celle d’une Abyssinienne72. » Cette remarque ne fait pas réagir Tocqueville, mais il ne faut pas oublier que, pour lui, ce sont justement les « métis » qui constituent le danger le plus grave pour la suprématie de l’Occident et pour la civilisation en tant que telle (cf. supra, chap. 7, § 4).
> [!accord] Page 417
Après s’être affirmé dans des pays (Hollande, Angleterre et États-Unis) plus que tout autre engagés dans le commerce des esclaves et dans l’expansion coloniale (outre-mer pour les deux premiers ; sur une base continentale pour le troisième), le libéralisme se répand en Occident, au moment où celui-ci semble destiné par la Providence elle-même à dominer le monde entier et à effacer toutes les autres cultures. Dans ces conditions, la réflexion autocritique et la conscience de la limite qui avaient caractérisé les plus grandes voix de la culture européenne et occidentale ont tendance à disparaître. C’est d’abord le radicalisme français, puis Marx, qui héritent de cette tradition. Celui-ci ironise sur la « guerre civilisatrice » des puissances coloniales : en réalité, pendant la guerre de l’Opium, alors que la Chine, le « semi-barbare [,] gardait la foi dans les principes de la loi morale », le « civilisé », lui, opposait le principe de la liberté du commerce74, le principe que Mill défend avec tant d’éloquence. Mais ce sont surtout les pages que Le Capital consacre à l’accumulation capitaliste originaire et à la dénonciation de la « réduction des Indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination » et de la transformation de l’Afrique en une « sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires » qui sont significatives75. Ce chapitre d’histoire se prolonge par l’expansion coloniale ultérieure.
## Variations et limites du modèle marxien
> [!accord] Page 418
En se différenciant nettement de l’apologétique aujourd’hui plus que jamais dominante, Marx attire l’attention sur le « caractère conservateur de la révolution anglaise ». Si, d’un côté, elle marque le « passage de la monarchie absolue à la monarchie constitutionnelle » et promeut le développement de l’industrie et de la bourgeoisie76, elle impulse, de l’autre, une gigantesque expropriation des paysans, menée sans aucune pitié. Si l’on y regarde de plus près, la Glorieuse Révolution prend la forme d’« un coup d’État parlementaire pour légaliser le transfert des biens communaux aux landlords77 ». Nous nous trouvons ainsi face à une formule qui finit, d’une certaine façon, par évoquer le mélange d’émancipation et de désémancipation sur lequel j’ai insisté : l’allusion, même vague, au rôle décisif joué par le Parlement dans cette histoire attire l’attention sur la disparition de la monarchie absolue, alors que la suite fait référence à la tragédie des paysans. C’est Locke qui se distingue dans la légitimation idéologique de cette gigantesque expropriation et de la répression impitoyable qui s’abat sur ses victimes. Ce « saint patron bien spécial de la peine du fouet pour les vagabonds et les miséreux78 » est pourtant, en même temps, le « père » du « libertinage »79, l’agent de la grande bataille idéologique qui profane la monarchie absolue et la dépouille de ses voiles chrétiens et bibliques. Le mélange d’émancipation et de désémancipation se manifeste de nouveau, non seulement lors de la Glorieuse Révolution, mais aussi chez le philosophe libéral, qui lui donne son expression théorique. Marx, enfin, sait très bien qu’à l’avènement, en Angleterre, de la monarchie constitutionnelle au sens propre du mot correspond ultérieurement l’aggravation de la dictature que les propriétaires anglais exercent sur l’Irlande.
> [!accord] Page 419
Il ne faut cependant pas perdre de vue que nous ne sommes pas face à une autonomisation de la propriété en tant que telle ; à la « vie plus puissante » de la propriété des colons correspond l’agonie d’une autre forme de propriété. C’est un gigantesque processus d’expropriation (justifié et théorisé tant par Locke que par Tocqueville) qui se développe au détriment non seulement des peuples coloniaux – en Amérique ou en Irlande –, mais aussi des paysans anglais. Les mêmes raisons qui m’ont conduit à considérer comme inadéquate et erronée la catégorie d’« individualisme propriétaire » me poussent maintenant à chercher à préciser l’analyse de Marx. Le processus que nous étudions est celui de l’autonomisation de la propriété de ceux qui jouissent déjà de la reconnaissance, de ceux qui aspirent à s’organiser comme la communauté ou la caste des hommes libres.
> [!accord] Page 419
Par ailleurs, la propriété nobiliaire traditionnelle, et pas seulement la propriété bourgeoise, se libère elle aussi des chaînes du contrôle de la Couronne et de l’Église : dans l’Angleterre issue de la Glorieuse Révolution, l’aristocratie terrienne consolide sa jouissance de certains privilèges (pensons au droit de chasse), renforce le contrôle qu’elle exerce sur la magistrature (pensons aux juges de paix) et consacre son pouvoir politique dans les organismes représentatifs et avant tout à la Chambre des Lords.
> [!accord] Page 420
Avec Marx, nous pourrions dire que « la révolution politique c’est la révolution de la société bourgeoise82 » ; mais il faut ajouter que la société civile peut être parfois placée sous l’hégémonie de la bourgeoisie ou de l’aristocratie terrienne, ou être caractérisée comme un compromis entre ces deux classes. Et la révolution libérale consiste dans cette révolution politique. Jusqu’ici, on ne peut que souscrire à l’analyse de Marx et admirer son acuité. Mais il continue en opposant la « révolution politique » à la « révolution sociale », ou bien l’« émancipation politique », qui est l’objectif de la première, à l’« émancipation sociale » (la fin de la domination de classe), qui est l’objectif de la seconde. La limite de ce couple conceptuel vient de ce qu’il ne tient pas compte du fait que, pour certains groupes sociaux ou ethniques, la révolution libérale ne contenait aucun type d’émancipation ; elle a même signifié le contraire.
> [!accord] Page 421
On ne peut pas non plus souscrire sans réserve à la thèse de Marx selon laquelle « l’émancipation politique constitue, assurément, un grand progrès84 ». Nous savons déjà qu’avec la révolution américaine s’ouvre le chapitre le plus tragique de l’histoire des Peaux-Rouges, et que la période entre la Glorieuse Révolution et la révolution américaine voit se former un esclavage-marchandise sur une base raciale d’une dureté sans précédent. En ce qui concerne l’Angleterre, c’est Marx lui-même qui attire l’attention sur les conséquences du « coup d’État » de 1688-1689 qui n’ont rien de positif pour les paysans anglais ni pour la population irlandaise.
> [!accord] Page 421
La révolution politique est ensuite identifiée à la révolution bourgeoise, ce qui est encore plus discutable. Cette dernière catégorie est à la fois trop étroite et trop large. En ce qui concerne le premier aspect, on peut difficilement subsumer sous la catégorie de révolution bourgeoise la Glorieuse Révolution, ou la révolte parlementaire qui précède en France les bouleversements commençant en 1789, sans parler des luttes contre l’absolutisme monarchique, dirigées de façon explicite par la noblesse libérale, qui se développent en Suède et dans d’autres pays. Par ailleurs, la catégorie de révolution bourgeoise est trop large : elle comprend soit la révolution américaine, qui marque l’avènement de l’État racial, soit la Révolution française et la révolution à Saint-Domingue, qui incluent la complète émancipation des esclaves noirs.
> [!accord] Page 422
Après la fin de la guerre de Sécession et l’abolition de l’esclavage, l’État racial perdure largement. Et la même question se pose, une fois de plus : les États-Unis, où règnent la discrimination et l’oppression au détriment des Noirs et les pratiques génocidaires contre les Indiens, sont-ils un pays libéral ? Le principe de l’égalité raciale ne devient un élément constitutif de l’identité libérale qu’à partir du milieu du XXe siècle.
## La lutte pour la reconnaissance et les coups d’État : le conflit en métropole
> [!information] Page 428
En 1795 déjà, Constant avait précisé qu’il fallait aller au-delà de Thermidor : les impôts qui continuaient à peser sur la propriété, au bénéfice des pauvres, qui constituaient désormais une « caste privilégiée4 », étaient excessifs. En réalité, à ce moment-là, selon différents témoignages (y compris celui de Madame de Staël), l’effet conjugué de la famine et de l’inflation réduisait la « dernière classe de la société à l’état le plus misérable », en lui infligeant des « maux inouïs »5 allant jusqu’à l’« inanition6 ». Toutefois, pour le libéralisme de l’époque, il n’y avait aucun doute : les dangers que courait la propriété rendaient le coup d’État légitime. Après l’hommage que nous connaissons aux « idées conservatrices, libérales, tutélaires », pendant les jours qui suivent immédiatement le coup d’État, le nouveau pouvoir se hâte d’effacer toute trace d’impôt progressif. Le 24 décembre 1799, le jour même où Bonaparte devient Premier Consul, Constant accède au Tribunat, mais, pour lui, Madame de Staël envisage l’idée d’une carrière politique encore plus ambitieuse, à l’ombre de celui qui – écrit Necker à sa fille à la fin de 1800 – promet d’être le « protecteur de tous les gens de bien », enfin libérés – c’est le soupir de soulagement de Constant et de Madame de Staël – de la menace de la « populace »7. La signification des espérances initiales et des désillusions qui ont suivi dans les milieux libéraux, est bien précisée par Guizot en 1869 : en s’acquittant du devoir de « mettre fin à l’anarchie », la « dictature » de Napoléon fut « naturelle, urgente », et même « salutaire et glorieuse ». Pourtant, contrairement aux attentes, « ce régime accidentel et temporaire » se transforma en « un système de gouvernement dogmatique et permanent »
> [!accord] Page 429
Une dialectique analogue se manifeste après le coup d’État de Louis Napoléon, salué avec « une hâte indécente » – l’expression est de Marx – par l’Angleterre libérale9. Il ne s’agit pas d’opportunisme : une fois que la bénéfique « influence de la tradition » a disparu – écrit Disraeli en 1851 –, c’est le « gouvernement de l’épée » qui endigue l’anarchie et la dissolution. Oui, « l’État abandonne la Sénat et cherche refuge dans le camp militaire ». C’est la seule façon de pouvoir éviter la catastrophe de la domination des « sociétés secrètes » et de la « Convention » de type jacobin
> [!information] Page 429
En ce qui concerne la France, même en laissant de côté une personnalité comme Granier de Cassagnac, qui se déclare « libéral » et s’engage ouvertement aux côtés de Louis Napoléon11, il faut s’attarder sur la participation de Tocqueville aux différentes étapes de la réaction idéologique et politique qui débouche dans la légitimation puis la chute de la IIe République. Aux yeux du libéral français, celle-ci est le produit d’une révolution, celle de février 1848, qui s’est développée sous le signe du socialisme, et donc du despotisme, et qui s’est répandue dans toute l’Europe continentale. En ce qui concerne l’Allemagne et l’Italie, Tocqueville souhaite et favorise la « victoire des principes » (cf. supra, chap. 8, § 15). Mais prend-il une position très différente vis-à-vis de la France ? En mars déjà, avant même la révolte ouvrière de juin, Tocqueville tonne contre « cette révolution ultra-démocratique, qui a étendu le droit de suffrage au-delà de toutes les limites connues même en Amérique12 ».
> [!accord] Page 430
Après le déclenchement de la révolte ouvrière, Tocqueville est non seulement favorable à ce que les pouvoirs de l’état de siège soient conférés à Cavaignac, mais il recommande de fusiller sur place « tout ce qui faisait mine de se défendre14 ». La répression sanglante des journées de Juin ne suffit pas à calmer son angoisse ; il invoque alors une « réaction énergique et définitive en faveur de l’ordre15 », destinée à en finir avec le chaos révolutionnaire et anarchiste, non seulement en France mais dans toute l’Europe. En tout cas, « la France est à celui qui rétablira l’ordre16 » et qui mettra fin aux « folies de 184817 ». À plus d’un an de distance d’une révolte ouvrière désespérée, alors que désormais une répression impitoyable semble avoir conjuré pour toujours le péril jacobin et socialiste, le libéral français pense encore qu’une main de fer est nécessaire. Il faut aller « jusqu’à la réaction » ; on ne peut pas se contenter de « palliatifs ». Pour se débarrasser non seulement de la Montagne mais aussi de « toutes les collines qui l’avoisinent », il faut « se mettre avec hardiesse à la tête de tous ceux qui veulent rétablir l’ordre, à quelque nuance qu’ils appartiennent » ; il ne faut pas même hésiter à utiliser un « remède […] héroïque »18. C’est l’obligation de prendre des mesures exceptionnelles et la suspension des libertés constitutionnelles qui sont indirectement suggérées. Si, en tant qu’historien, il ne se lasse pas de condamner la Terreur jacobine, en tant qu’homme politique Tocqueville n’hésite pas à invoquer la « terreur » afin de se débarrasser du « parti démagogique » (cf. supra, chap. 8, § 15).
> [!information] Page 431
Ces tendances se radicaliseront ensuite, après la révolution d’Octobre. Cela permet de bien comprendre le coup d’État fasciste de l’Italie de 1922. Il est soutenu, pendant une période plus ou moins longue, par d’innombrables personnalités qui se déclarent libérales et qui prétendent même restaurer le libéralisme authentique. C’est le cas de Luigi Einaudi, qui salue le retour du « libéralisme classique ». Croce lui aussi considère pendant quelque temps avec sympathie la tentative de revenir au « libéralisme pur », qu’il ne faut pas confondre avec la folie du « libéralisme démocratique ». Encore en 1929, en souscrivant implicitement à la condamnation par Mussolini de tout « régime démo-libéral », Antonio Salandra se définit comme un « ancien libéral de droite (sans démo)21 ».
> [!accord] Page 431
Comme on le voit, l’attitude bienveillante par rapport au coup d’État fasciste ne s’explique pas uniquement par la crise sociale et politique aiguë du moment. Il s’agit au contraire d’effacer ou de limiter plus ou moins drastiquement les concessions démocratiques que le mouvement populaire a arrachées à la société libérale. Alors que la Belle Époque durait encore, en 1909 Einaudi avait stigmatisé l’impôt progressif comme une sorte de « brigandage organisé pour voler l’argent aux autres par l’intermédiaire de l’État22 ». Mussolini se hâte maintenant de mettre fin à ce « brigandage », ce qui lui vaut l’appui de nombreux libéraux. Pendant les décennies précédentes, Pareto avait développé, en tant que libéral, une forte polémique conte le « mythe » de l’État social ; il avait rejoint les positions de Spencer et de Maine et avait donné son adhésion, toujours en tant que libéral, à la Liberty et Property Defence League23. En 1922-1923, il pousse un soupir de soulagement parce que le coup d’État déjoue ce qui menaçait, sinon la liberté, en tout cas la propriété
> [!approfondir] Page 432
Mises semble au contraire ne faire référence qu’à l’état d’exception quand, en 1927, il voit dans le squadrismo (les milices, les groupes de choc) fasciste un « remède momentané dicté par la situation d’urgence » et adapté à la tâche de sauvetage de la « civilisation européenne »24. En fait, cinq années auparavant, après avoir pris ses distances par rapport aux influences démocratiques et même socialistes que le libéralisme avait subies en Angleterre, il avait tonné contre le « destructionnisme », la « politique destructionniste » et le « terrorisme » des syndicats et de leurs grèves25. En Italie, grâce à Mussolini, tout cela cessait. Il n’en reste pas moins que, dans un livre dont le titre est déjà dédié à la célébration du libéralisme, on peut lire un éloge emphatique du coup d’État qui, même si c’est avec des méthodes brutales, avait sauvé la civilisation : « le mérite acquis de cette façon par le fascisme vivra éternellement dans l’histoire26 ».
## La lutte pour la reconnaissance des peuples coloniaux et les menaces de sécession
> [!accord] Page 433
Il est évident que dans ce domaine c’est la sécession du Sud des États-Unis qui constitue le cas le plus spectaculaire, sécession advenue par la mise en avant des mots d’ordre libéraux en défense du droit naturel à l’autogouvernement et à la jouissance paisible de la propriété. La victoire militaire du Nord ne met pas fin au conflit. Les disciples de la suprématie blanche réagissent immédiatement face au fugace avènement d’une démocratie multiraciale, non seulement par des lynchages et un terrorisme anti-Noirs déclenché par le Ku Klux Klan, mais aussi par le recours à la guérilla et à la violence armée. En 1874, au Sud, circule un appel à fonder des Ligues blanches pour déjouer par tous les moyens les tentatives du Congrès de rendre effective l’émancipation des Noirs : « Notre guerre [sera] ininterrompue et impitoyable28. » « Comme la lutte des années 1861-1865 fut une guerre civile, le conflit des années 1865-1867 en fut aussi une, et ce fut une guerre civile menée avec une âpreté et une haine du même ordre, seulement avec un peu moins de sang répandu29. »
## Déshumanisation des peuples coloniaux et « cannibalisme social »
> [!information] Page 435
Ce n’est qu’en 1920, après la Première Guerre mondiale et la révolution d’Octobre, qu’on tourne définitivement la page de l’histoire des coolies, sur la lancée d’un mouvement de lutte anticoloniale qui ne veut plus tolérer le « stigmate de l’ilotisme » imprimé par cette institution sur « toute la race » indienne36. Il est vrai qu’après avoir joué un rôle de premier plan dans la réduction en esclavage et dans la traite des Noirs, mais aussi dans le développement du semi-esclavage des coolies, l’Occident libéral se présente comme le champion de la lutte contre l’esclavage : c’est précisément en défendant ce mot d’ordre qu’il vante les mérites de l’expansion coloniale.
> [!information] Page 436
Le programme formulé par le général Sherman est sans équivoque : « Nous devons répondre aux Sioux avec une ardeur agressive, même s’il faut aller jusqu’à les exterminer, hommes, femmes et enfants. Il n’y a pas d’autre solution pour aller jusqu’à la racine du problème. » Au cours de ses expéditions contre les Cheyennes et les Arapahos, un colonel ordonne de tuer et de scalper y compris les nouveau-nés : « Les larves deviennent des poux40. » Tout cela ne semble pas particulièrement troubler Theodore Roosevelt : « Je ne vais pas jusqu’à penser que les seuls bons Indiens sont les Indiens morts, mais je pense que neuf sur dix sont mauvais ; et pour le dixième, il vaut mieux ne pas y aller voir de trop près41. »
> [!information] Page 437
Il y a des races, pense aussi Disraeli, qui sont exterminées « sans persécution, par cette loi invincible de la Nature qui nous fauche tous43 ». En réalité, il ne s’agit absolument pas d’un processus spontané, comme finit par le reconnaître indirectement Disraeli lui-même, quand il évoque la fin tragique des « Aztèques », « renversés par Cortès et par une poignée de Goths », sur la base d’une « inexorable loi de nature » qui consacre la victoire totale de la « race supérieure » et la défaite irrémédiable de celle qui est « inférieure »44. Burckhardt est plus explicite : pour lui, « la disparition ou l’asservissement des races les plus faibles » semblent faire partie de la « grande économie de l’histoire mondiale »45. Renan en tire la même conclusion (il s’agit d’un auteur qui aime se ranger parmi les « libéraux éclairés46 » et qu’Hayek apprécie pour son « important » apport à ce courant de pensée47) : les « races semi-sauvages » sont destinées à être assujetties ou exterminées par la « grande famille aryano-sémitique »
> [!information] Page 438
Des représentants inattendus de la tradition libérale, ou des figures qui se situent dans ses marges, expriment un vrai désaccord. Alors qu’il interprète le conflit social en métropole selon une grille de lecture social-darwiniste, Spencer proteste contre la « maxime barbare » selon laquelle les plus forts « ont un droit légitime sur tous les territoires qu’ils peuvent conquérir ». En réalité, l’« extermination » des vaincus suit leur expropriation. Les « Indiens d’Amérique du Nord » et les « natifs de l’Australie » ne sont pas les seuls à en faire les frais ; en Inde, « on a infligé la mort à des régiments entiers », coupables d’« avoir osé désobéir aux ordres tyranniques de leurs oppresseurs »51. Malheureusement, « nous sommes entrés dans une époque de cannibalisme social où les nations les plus fortes dévorent les plus faibles » ; il est alors juste de dire que « les sauvages blancs de l’Europe sont depuis très longtemps en train de dépasser partout les sauvages de couleur »52. Ainsi Spencer pointe un doigt accusateur sur la « colonisation d’État53 », contre l’étatisme qui se répand désormais à tous les niveaux – comme si cet étatisme n’avait pas accompagné l’histoire de l’Occident libéral depuis ses débuts, comme si les horribles pratiques dénoncées par Spencer n’avaient pas été souvent menées, en réalité, au nom de l’autogouvernement et de la libre disposition de la propriété, et comme si elles n’avaient pas pris la forme, comme le dit Hobson, d’un « massacre privé » (cf. supra, chap. 7, § 1) !
## La « solution finale et complète » de la question indienne et noire
> [!accord] Page 439
C’est justement Hobson (auteur proche des milieux libéraux stigmatisés en tant que « socialistes » par Mises et Hayek) qui synthétise efficacement la position prise par l’Occident, et avant tout l’Occident libéral, qui dirige l’expansion coloniale au Far West ou en outre-mer : les populations qui survivent sont celles qui « peuvent être exploitées avec profit par des colonisateurs blancs supérieurs », alors que les autres « ont tendance à disparaître » ou à être anéanties
> [!information] Page 440
Si Strong invoque la « solution finale et complète [final and complete solution], indiquée par Dieu, du grave problème du paganisme répandu parmi les peuples inférieurs60 », un livre paru à Boston en 1913 évoque dans son titre la « solution finale » (ultimate solution) de la question noire. Il ne s’agit pas non plus, ici, d’un auteur extérieur au monde libéral et qui se contenterait de défendre des idées diffusées et reprises par des personnalités politiques importantes de l’époque, uniquement parce qu’il vit et travaille aux États-Unis. Bien loin de regretter la « pratique répugnante » de l’esclavage, il s’identifie aux « quelques hommes éclairés et libéraux » ou avec les « intellectuels libéraux » qui auraient voulu l’abolir déjà au moment de l’adoption de ce « splendide instrument » qu’est la Constitution des États-Unis, « destinée à devenir l’étoile polaire du plus grand pouvoir temporel de l’histoire »61. Toutefois, sur la terre de la liberté, il n’y a pas de place pour les races intellectuellement incapables de participer « à la civilisation et à la culture caucasiennes » supérieures
> [!accord] Page 441
En même temps que les merveilles de l’industrie et de la technique, des expositions collatérales exhibent « des enfants sauvages de Bornéo, un cheval à cinq pattes et des figures de cire de chefs indiens célèbres65 ». Pendant l’été 1911, dans une zone reculée de la Californie, on découvre un Indien qui ne parvient à communiquer ni en anglais ni en espagnol. Plus tard, des experts en ethnologie certifient qu’il s’agit d’un survivant de la tribu Yahi, largement exterminée dans l’espace d’une génération. L’inconnu, qui refuse de donner son nom ou de raconter l’histoire de sa famille détruite, est placé dans un musée, où il devient un objet de grande curiosité et d’amusement pour les adultes et les enfants, d’autant plus que la presse locale attire l’attention sur le « dernier Aborigène », sur l’« homme sauvage de la Californie », sur l’« authentique survivant de la barbarie de l’âge de pierre ». Après sa mort, on juge bon de conserver son cerveau pour de futures études66. Un grand philosophe, Edmund Husserl, sans aucun doute libéral et démocrate, observera, vingt ans plus tard et malheureusement sans aucune nuance critique, que, totalement étrangers à l’Europe et à l’Occident, les Indiens ou, mieux, leurs survivants sont exhibés « dans les baraques foraines67 ».
## Du XIXe au XXe siècle
> [!accord] Page 442
De plus, ces conflits multiples sont aussi exacerbés par un climat idéologique caractérisé par l’affirmation de tendances – social-darwinisme, lecture de l’histoire selon une grille raciale et théorie du complot – présentes depuis le début dans la tradition libérale, mais qui rencontrent maintenant une résistance toujours plus faible, ce qui rend impossibles la compréhension rationnelle du conflit et sa limitation. Ce n’est pas par hasard que deux mots d’ordre funestes ont résonné à nos oreilles : le premier proclame que « tout est race » ; le second invoque la « solution finale », ou la « solution finale et complète », de la question raciale !
> [!accord] Page 442
L’élément de continuité entre le XIXe et le XXe siècle n’a pas échappé à toute une série de chercheurs, et de chercheurs que l’on ne peut suspecter d’hostilité préconçue par rapport au monde libéral. Même si [[Hannah Arendt]], par générosité, ne dit rien de la République nord-américaine (qui a eu le mérite de lui avoir donné asile), elle part malgré tout des colonies de l’Empire britannique pour expliquer la genèse du totalitarisme du XXe siècle. C’est dans ce cadre que naît « une nouvelle forme de gouvernement », « une forme de gouvernement plus dangereuse que le despotisme et l’arbitraire »68, et que commence à naître la tentation des « massacres administratifs » comme instruments de maintien de la domination69. Mais, dans ce contexte, ce qui est intéressant, c’est surtout le fait que de nombreux chercheurs des États-Unis, pour expliquer l’histoire de leur pays, aient recours à la catégorie de « démocratie pour le peuple des seigneurs » ou Herrenvolk democracy, avec un mélange linguistique éloquent d’anglais d’un côté et d’allemand de l’autre, et d’un allemand qui renvoie par bien des aspects à l’histoire du Troisième Reich.
> [!accord] Page 443
faut partir de la déportation. Les déportations sanglantes et répétées des Indiens, à partir de celle mise en œuvre par l’Amérique de Jackson (désignée par Tocqueville comme un modèle de démocratie), rappellent les « horreurs provoquées par les nazis dans le traitement qu’ils ont infligé aux peuples soumis70 ». Les Peaux-Rouges ne sont pas les seules victimes de cette pratique. La traite des Noirs représente le « déplacement involontaire le plus massif d’êtres humains de toute l’histoire71 ». Les déportés sont ensuite obligés de travailler dans une plantation esclavagiste qui présente d’évidentes analogies avec le camp de concentration72. La comparaison n’est pas excessive. Le processus de déshumanisation atteint, dans ce contexte déjà, des sommets difficiles à égaler. En Jamaïque, dans l’Empire britannique libéral du milieu du XVIIIe siècle, nous voyons s’exercer un genre de punition qui parle de lui-même : « Un esclave était obligé de déféquer dans la bouche de l’esclave coupable, bouche qui était ensuite cousue pendant quatre ou cinq heures73. » Même ses compagnons complètement innocents étaient obligés de participer à la déshumanisation de la victime et, avec elle, du groupe ethnique d’appartenance commune
> [!accord] Page 444
Ils deviennent même la cible – souligne un historien en utilisant un langage qui, une fois encore, requiert toute notre attention – de véritables « pogroms75 ». Ils sont accomplis par des bandes déjà actives au Nord dans les années 1820 et 1830 et qui, plus tard, au Sud, trouvent leur accomplissement dans le Ku Klux Klan, une organisation qui semble anticiper les « Chemises noires » du fascisme italien et les « Chemises brunes » du nazisme allemand76. La justice officielle n’est pas moins brutale que la violence extra-légale : au Sud, les Noirs continuent à être soumis à un système pénitentiaire tellement sadique qu’il fait penser aux « camps d’emprisonnement de l’Allemagne nazie77 ».
> [!accord] Page 444
Dans chaque cas, c’est la violence de l’idéologie raciste qui rapproche les deux situations. Theodore Roosevelt peut aisément être rapproché d’Hitler78. Au-delà des différences personnelles, il ne faut pas perdre de vue le cadre général : « Les efforts pour maintenir la “pureté de la race” au Sud des États-Unis anticipent certains aspects de la persécution lancée par le régime nazi contre les juifs dans les années 1930. »
De plus, si l’on se souvient de la règle selon laquelle, au Sud des États-Unis, il suffisait d’avoir une seule goutte de sang impur pour être exclu de la communauté blanche, une conclusion s’impose : « La définition nazie d’un juif ne fut jamais aussi rigide que la “règle de l’unique goutte de sang” (one-drop rule), qui, dans le Sud des États-Unis, déterminait la classification des Noirs dans les lois sur la pureté de la race79. »
Ce n’est pas tout. Deux chercheurs des États-Unis ont récemment parlé de « Nazi Connection » ou d’« héritage américain » présents dans le nazisme pour expliquer la montée de l’eugénisme, cette « science » née dans l’Angleterre libérale et massivement diffusée dans l’autre pays s’affirmant comme un représentant classique de cette tradition de pensée, et qui connaît son apothéose sous le Troisième Reich80 ! En fait, il existe un paradoxe concernant cette connexion. Disparues avec l’Allemagne hitlérienne, les mesures eugéniques continuent à survivre quelque temps aux États-Unis.
> [!information] Page 444
Voyons la situation en 1952 : « Au jour d’aujourd’hui, une trentaine d’États de l’Union interdisent le “mariage interracial”. Dans presque tous les États, le croisement racial est un délit de félonie », dans les autres, « une infraction de moindre gravité ». Il n’y a pas que les « Nègres » qui soient considérés comme des éléments de contamination, mais aussi, dans tel ou tel État, les « mulâtres », les « Indiens », les « Mongols », les Coréens, les « membres de la race malaise », les Chinois, toute « personne de descendance nègre ou indienne jusqu’à, y compris, la troisième génération », ou toute « personne ayant un huitième ou plus de sang nègre, japonais ou chinois », ou encore « un quart ou plus » de sang kanaka (hawaïen) »81. C’est un chercheur des États-Unis qui rapporte ces faits, et il se voit ensuite obligé de tirer une amère conclusion à propos du « racisme » (et du nazisme) : « Le monstre qui a pu bondir librement sur le monde est en grande partie notre création et, que nous soyons ou non prêts à affronter la réalité, nous tous, individuellement et collectivement, nous sommes responsables de la forme horrible qu’il a prise82. »
> [!accord] Page 445
Enfin, le génocide. Un éminent chercheur comme Tzvetan Todorov a défini l’anéantissement des Peaux-Rouges, dont le dernier chapitre se déroule d’abord dans les colonies anglaises en Amérique, puis aux États-Unis, comme le « plus grand génocide de l’histoire de l’humanité83 ». D’autres auteurs, à propos de la tragédie des natifs d’Amérique, d’Australie ou des colonies anglaises en général, ont parlé respectivement d’« holocauste américain » (ou de « solution finale » de la question des Amérindiens), d’« holocauste australien » et d’« holocauste victorien tardif »84. Sans parler de l’« holocauste noir » – la déportation et la mise en esclavage des survivants, dont le nombre est estimé à un déporté sur trois ou quatre –, sur lequel les Afro-Américains cherchent à attirer l’attention, et dont le monde libéral a été le grand agent. Enfin, sir Trevelyand, le principal responsable de la police anglaise qui, au milieu du XIXe siècle, mène à la mort par inanition plusieurs centaines de milliers d’Irlandais, a parfois été défini comme le « proto-Eichmann85 » et stigmatisé comme le principal agent d’une tragédie que l’on doit considérer comme le prototype des génocides du XXe siècle.
> [!accord] Page 446
Un point me paraît toutefois établi : caractériser les catastrophes du XXe siècle comme une sorte de nouvelle invasion barbare qui agresse et chamboule à l’improviste une société saine et heureuse me paraît relever d’une idéologie banale. L’horreur du XXe siècle projette son ombre sur le monde libéral, même si l’on fait abstraction du sort réservé aux peuples d’origine coloniale. La société qui, en Australie, absorbe les déportés de l’Angleterre a été définie comme un « État policier exemplaire86 ». Et, en se référant en particulier au « développement du capitalisme industriel », celui de l’Angleterre, on a affirmé que « le goulag n’est pas une invention du XXe siècle »87. L’hagiographie habituelle révèle son inconsistance même si, dans la reconstitution du monde libéral, elle se limite ici à l’analyse de la métropole et de la communauté blanche.
> [!accord] Page 446
Prenons un auteur célébré par Tocqueville comme l’éminence de la tradition libérale. Jefferson évoque le spectre du génocide dans trois contextes sensiblement différents : à propos des Indiens, il parle de l’« extermination » comme d’un processus en cours aux États-Unis, que l’on ne peut plus arrêter, mais que l’on doit mettre exclusivement sur le compte des Anglais. Il montre par ailleurs que l’« extermination » des Noirs est le résultat inévitable de l’utopie que représente la construction d’une société multiraciale. Enfin, il vit l’affrontement avec l’Angleterre comme une guerre totale, destinée à déboucher sur l’« extermination » de l’un des deux adversaires (cf. supra, chap. 1, § 5 ; chap. 5, § 14 ; chap. 8, § 16). Comme on le voit, même un conflit entièrement interne à la communauté des hommes libres suscite une violence idéologique qui peut tout à fait nous faire penser au XXe siècle.
## Après la catastrophe et au-delà de l’hagiographie : l’héritage permanent du libéralisme
> [!accord] Page 447
Par ailleurs, ne pas se contenter du petit cadre édifiant de l’hagiographie habituelle et se placer sur le terrain du réel, avec ses contradictions et ses conflits, ne signifie aucunement méconnaître les mérites et les points forts du courant que nous étudions. Mais il est nécessaire de dire adieu une fois pour toutes au mythe du passage graduel et pacifique, et à partir de motivations et d’impulsions purement internes, du libéralisme à la démocratie, ou de la jouissance généralisée de la liberté négative à la reconnaissance des droits politiques à une échelle toujours plus grande.
> [!accord] Page 447
En effet, le bien-fondé de ce discours se révèle totalement imaginaire : la communauté des hommes libres s’affirme en revendiquant pour elle-même à la fois la liberté négative et positive, et en excluant des deux, soit les populations d’origine coloniale, soit les semi-esclaves et les serviteurs de la métropole. Pour expliquer ce phénomène, je voudrais de plus avancer une série de raisons classées ici par ordre croissant d’importance.
D’abord, il ne faut pas oublier que, non seulement les classiques de la tradition libérale parlent avec détachement, hostilité, et parfois ouvertement avec mépris, de la démocratie, mais qu’ils considèrent son avènement comme une rupture arbitraire et intolérable du pacte social et donc comme une cause légitime d’« appel au ciel » (comme le dit Locke), ou aux armes.
> [!accord] Page 447
Deuxièmement, il faut avoir présent à l’esprit que les clauses d’exclusion ont été dépassées non pas de façon indolore, mais à travers des bouleversements violents, et parfois d’une violence inouïe. L’abolition de l’esclavage sur la lancée de la guerre de Sécession a coûté aux États-Unis plus de victimes que les deux conflits mondiaux additionnés. Quant à la discrimination censitaire, c’est le cycle révolutionnaire français qui a fourni une contribution décisive à sa suppression. Enfin, dans de grands pays comme la Russie, l’Allemagne, les États-Unis, l’accès des femmes aux droits politiques provient des bouleversements des guerres et des révolutions du début du XXe siècle.
> [!accord] Page 448
Établi en France sur la lancée de la révolution de février 1848, le suffrage universel (masculin) est supprimé deux ans plus tard par la bourgeoisie libérale, et il est peu après réintroduit, non pas comme résultat du processus de maturation du libéralisme, mais par le coup d’État de Louis Napoléon, qui s’en sert pour mettre en scène le rituel du plébiscite par acclamation. Dans ce domaine, l’exemple le plus spectaculaire nous est fourni par les États-Unis. La fin de la guerre de Sécession inaugure la période la plus heureuse de l’histoire des Afro-Américains, qui conquièrent à ce moment-là les droits civils et politiques et commencent à participer aux organismes représentatifs. Mais il s’agit d’une sorte de bref entracte dans la tragédie. Le compromis qui, en 1877, intervient entre les Blancs du Nord et du Sud implique, pour les Noirs, la perte des droits politiques et, souvent, des droits civils eux-mêmes, comme en témoignent le régime de ségrégation raciale et la violence sauvage des pogroms et des lynchages. Cette phase de désémancipation, qui se développe dans le cadre d’une société qui continue à s’autodéfinir comme libérale, s’étend sur presque un siècle.
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Il y a aussi une quatrième raison. Le processus d’émancipation a très souvent reçu des renforts complètement extérieurs au monde libéral. On ne peut pas comprendre l’abolition de l’esclavage dans les colonies anglaises sans la révolution noire de Saint-Domingue, considérée avec horreur, et souvent combattue, par l’ensemble du monde libéral. Environ trente ans après, l’institution de l’esclavage est à son tour supprimée aux États-Unis ; mais nous savons que les abolitionnistes les plus fervents sont accusés par leurs adversaires d’être influencés ou contaminés par les idées françaises et jacobines. Une longue phase de désémancipation placée sous le signe d’une domination blanche terroriste succède à une brève expérience de démocratie multiraciale. Où se situe le tournant ? En décembre 1952, le ministre de la Justice des États-Unis envoie à la Cour suprême, qui est en train de discuter la question de l’intégration dans les écoles publiques, une lettre éloquente : « La discrimination raciale porte de l’eau au moulin de la propagande communiste et suscite des doutes y compris parmi les nations amies sur l’intensité de notre dévotion à la foi démocratique. » Washington, observe l’historien américain qui reconstitue cette histoire, court alors le risque de s’aliéner les « races de couleur » non seulement en Orient et dans le tiers monde, mais au cœur même des États-Unis : la propagande communiste remportait là aussi un succès considérable dans sa tentative de gagner les Noirs à la « cause révolutionnaire » en ruinant leur « foi dans les institutions américaines »88. Tout bien considéré, c’est la révolte de Saint-Domingue et la révolution d’Octobre qui ont respectivement mis en crise, d’abord l’esclavage, puis le régime terroriste de la domination blanche. L’affirmation d’un principe essentiel, sinon du libéralisme, en tout cas de la démocratie libérale (dans le sens actuel du mot), ne peut être pensée sans la contribution décisive de ces deux chapitres historiques majoritairement haïs par la culture libérale de l’époque.
> [!accord] Page 449
Enfin, la cinquième et dernière raison est la plus importante de toutes. Je me réfère au mélange d’émancipation et de désémancipation qui caractérise chacune des étapes du processus de dépassement des clauses d’exclusion qui caractérisent la tradition libérale. Aux États-Unis, la suppression de la discrimination censitaire et l’affirmation du principe de l’égalité politique sont favorisées par la maîtrise quantitative et par la neutralisation politique et sociale des « classes dangereuses », grâce à l’expropriation et à la déportation des Indiens – qui permettent pendant longtemps d’élargir la classe des propriétaires terriens –, et à la réduction en esclavage des Noirs. En Europe, l’élargissement du vote, au XIXe siècle, va de pair avec l’expansion coloniale et avec l’imposition du travail forcé au détriment des peuples et des « races » considérés comme barbares ou mineurs. Ce mélange prend parfois une forme vraiment tragique. Objets d’humiliations, de discriminations et de persécutions en tout genre au Sud, les Afro-Américains cherchent à gagner la reconnaissance en participant en première ligne aux guerres de l’Union. C’est à ce moment-là que, dans certains milieux, on commence à rendre hommage au courage dont ont fait preuve les soldats de couleur pendant la bataille de Wounded Knee
> [!accord] Page 450
Pourtant, les vrais mérites et les vrais points forts du libéralisme se dégagent précisément de cette reconstitution historique, loin de tout registre apologétique et édifiant. Faisant preuve d’une extraordinaire souplesse, il a constamment cherché à répondre et à s’adapter aux défis de l’époque. Il est vrai que, bien loin d’être spontanée et indolore, cette transformation a été en grande partie imposée de l’extérieur, sous l’action de mouvements politiques et sociaux auxquels le libéralisme s’est fréquemment et durement affronté. Mais c’est précisément là que réside sa souplesse. Le libéralisme a su apprendre de son adversaire (la tradition de pensée qui, partant du « radicalisme » et passant par Marx, débouche sur les révolutions qui, d’une façon ou d’une autre, se sont réclamées de lui), bien plus que ce que son adversaire a su apprendre de lui. Et, surtout, son adversaire n’a pas su apprendre ce qui constitue le second grand point fort du libéralisme. Certes, le processus d’apprentissage par le libéralisme n’est vraiment pas facile, du moins pour ceux qui veulent dépasser les clauses d’exclusion qui traversent en profondeur ce courant de pensée. Aucun autre ne s’est employé plus que lui à penser le problème décisif de la limitation du pouvoir. Cependant, historiquement, cette limitation du pouvoir est allée de pair avec la délimitation d’un espace sacré restreint : en développant une fière conscience de soi fondée sur l’exclusivité, la communauté des hommes libres qui l’habite est amenée à considérer comme légitimes la réduction en esclavage ou l’assujettissement plus ou moins explicite imposés à la grande masse dispersée dans l’espace profane. On en est parfois arrivé à la décimation et à la destruction. Cette dialectique, qui fait que le libéralisme se transforme en une idéologie de la domination et même en une idéologie de la guerre, a-t-elle complètement disparu ?
> [!accord] Page 450
En ce qui concerne l’économie, la pensée libérale, en prenant nettement ses distances par rapport à toute utopie insipide d’une harmonie sociale miraculeusement privée de tout élément de contradiction, de conflit et de tension, a insisté avec force sur une compétition nécessaire entre les individus dans l’espace du marché, afin de développer la richesse sociale et les forces productives. C’est un autre grand mérite qu’il faut lui reconnaître, sinon, à ce niveau, on réintroduit les terribles clauses d’exclusion que nous avons déjà rencontrées. Bien loin d’être le lieu où tous les individus se rencontrent librement comme vendeurs et acquéreurs de marchandises, le marché libéral a été, pendant des siècles, le lieu de l’exclusion, de la déshumanisation et même de la terreur.