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Auteur : [[Clément Sénéchal]]
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Source : https://frustrationmagazine.fr/grand-soir/
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# Note
> [!accord]
Mais au-delà des rangs de l’écologie bourgeoise, la peur du Grand Soir semble avoir infusé dans l’ensemble du spectre de la gauche réformiste – peut-être même jusqu’à la définir. Elle est en effet devenue si admise dans son langage courant qu’elle semble déterminer son habitus politique, celui de la posture minoritaire, pétocharde et accablée, à ce point corrompue dans ses ambitions qu’elle valide désormais les armes rhétoriques utilisées contre elle par ses propres adversaires
> > [!cite] Note
> politique reformisme
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Peut-être serait-il utile – même s’il y a fort à parier que celles et ceux qui l’utilisent aujourd’hui font relativement peu de cas de l’histoire politique – de rappeler d’où vient cette locution. Il faut pour cela remonter à la fin du XIXe siècle. À cette époque, le lexique usité par le mouvement anarchiste fait plutôt référence au « grand jour » comme métaphore de la révolution à venir, celle qui détruirait l’ordre bourgeois pour instituer une nouvelle société libérée du joug de sa domination.
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Jusqu’en octobre 1882, où s’ouvre le procès de la Bande noire, un groupement de plusieurs organisations ouvrières d’inspiration anarchiste présentes dans la région de Montceau-les-Mines, mis en cause dans de récentes émeutes ayant conduit à l’incendie d’une chapelle. Les correspondances exhumées par le tribunal font état d’un « grand jour à venir », comme formule de conclusion générale apposée au bas de l’une des missives, sans aucune visée pratique réelle. Mais le président du tribunal et – surtout – le chroniqueur du Figaro qui couvre en détail le procès lui substituent la formule plus ténébreuse de « Grand Soir ». Ainsi, comme le remarque Yves Meunier, « à l’origine du mythe révolutionnaire se trouve une mystification réactionnaire ».
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Le linguiste Maurice Tournier relève pour sa part que l’expression est rapidement reprise, dans un sens péjoratif, par l’extrême droite antisémite et complotiste, qui l’utilise abondamment à des fins de propagande, à l’instar d’Edouard Drumond, Charles Maurras ou Charles Benoist. Le Grand Soir se trouve dès lors chiffré par les réactionnaires comme un thème-repoussoir. Devenue publique par voie de presse, l’allégorie du Grand Soir est également réinvestie dans certains cercles syndicaux, notamment pour inculquer un caractère vengeur à l’action révolutionnaire, en réponse à la répression sanglante des soulèvements ouvriers de juin 1848 contre la fermeture des ateliers nationaux et de la Commune de Paris en 1871.
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Dans les semaines qui précèdent ce moment fondateur, le thème du Grand Soir est lourdement mastiqué par la bourgeoisie éditoriale, avec des effets concrets puisque les commandes de coffres-forts augmentent drastiquement et certains capitaux sont exfiltrés à l’étranger. Il faut dire que la tension avec la classe ouvrière est à son comble : en mars 1906, la catastrophe minière de Courrière dépasse le millier de morts et déclenche des grèves spontanées dans le bassin minier. Pour conjurer le mauvais sort politique, la presse conservatrice et monarchiste décide alors d’écrire chaque jour la chronique terrifiante de la révolution qui vient, décrivant avec minutie une capitale à feu et à sang, avec des conduites de gaz éventrées
> [!accord]
Tous les partis verts européens étaient d’ailleurs sur la même ligne : There is no alternative. L’autre leçon, c’est que les élites politiques n’en n’ont plus rien à carrer de l’expression populaire recueillie par des voies institutionnelles, puisque la victoire du non au référendum n’a pas empêché l’adoption d’un traité similaire en 2007. À cette occasion, il est apparu très clairement que l’État capitaliste avait cessé de métaboliser les antagonismes sociaux propres au capitalisme pour s’aligner sur les seuls intérêts de la classe dominante – et la continuité entre le quinquennat de Nicolas Sarkozy et celui de François Hollande n’a fait que le confirmer.