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Auteur : [[Khalil Khalsi]]
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Source : https://qgdecolonial.fr/le-bete-et-le-souterrain-la-zoopoetique-a-lepreuve-de-la-palestine/
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# Note
> [!accord]
Anne Simon, autrice d’Une bête entre les lignes (Wildproject, 2021) est spécialiste de « zoopoétique », un champ de recherche qui étudie les représentations de l’animalité en littérature et les liens entre humains et non-humains à transformer dans le cadre d’une éthique environnementale. On peut constater que chez elle — comme chez nombre de rhéteurs de la pensée dite du « vivant[2] » —, l’humanité s’entend, à la fois, comme espèce et comme valeur. Le genre humain est défini par ce qui fait le caractère humain et en creux : par son opposé, l’inhumain. Or, l’idée même d’humanité ne va pas de soi.
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> #Note/Vivant #Note/Philosophie
> [!accord]
En zoopoétique comme ailleurs, elle est paramétrée par une centralité épistémique occidentalo-universaliste : celle d’un sujet intellectuel qui se conçoit comme méridien moral du monde. Est humain, donc, ce qui ressemble à soi, se comporte comme soi. L’extension du domaine du politique aux non-humains ne se fait pas sans anthropomorphisme, que ce soit de manière assumée ou inconsciente (c’est en effet un biais cognitif) : concéder aux bêtes et à la vermine des propriétés que le cartésianisme pensait exclusives à l’humain (la morale, donc, et surtout l’intellect, l’émotion, la sociabilité, etc.). Cette ouverture est féconde et bienvenue. Mais ce type de post-humanisme s’ancre dans un humanisme abstrait, qui se pense en lévitation dans le monde idéel et idéal alors que c’est un cerf-volant attaché au nombril du monde : l’Occident.
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> #Note/Vivant #Note/Humanisme #Note/Universaliste
> [!accord]
Elle en a absolument le droit. Elle a même tous les droits dans ce « pays doté d’une armée nationale », sur ce « sol israélien internationalement reconnu ». Sa douleur est souveraine dans un pays souverain. Anne Simon a donc toute légitimité de hisser un mur de douleur entre l’espace national et cet « extérieur » venu faire « intrusion » le 7 octobre, un « extérieur » néantisé dès le lendemain. 30 000 morts ne comptent pas. Ne se comptent pas : des nuisibles.
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> #Note/Israel #Note/Palestine #Note/Colonialisme
> [!information]
Ce sombre « extérieur », hors-frontières, hors les murs mais sous tour de contrôle, n’est pas un « pays » et n’a rien de « nationa[l| ». Son « sol », lui, n’est pas reconnu par la communauté internationale (les puissances complices, historiquement et fondamentalement coloniales) : il ne lui appartient pas. Par ailleurs, le nom « Palestine » ne désigne sous la plume de la penseuse que la terre à laquelle le « juif errant » (figure antisémite, à l’origine) était censé « retour[ner] » deux millénaires plus tard : une patrie juive pour l’éternité, irrévocablement israélienne. Gaza, quant à elle, est nommée zéro fois. En bas à gauche de la carte, Israël est mordu d’ombre. Une brisure de Palestine piquée dans le pied. La négation de la Palestine, infusée dans les mots de notre spécialiste du langage, garantit et protège l’exceptionnalité de l’État sioniste.
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> #Note/Palestine #Note/Israel #Note/Colonisation #Note/Gaza
> [!accord]
Mais Anne Simon est une chercheuse sérieuse, elle mérite donc d’être lue scrupuleusement. Son article dans la revue K est censé s’inscrire dans une pensée cohérente sur une éthique générale du vivant. À moins qu’elle admette que tout ceci n’est que littérature ; que ses thèses sur la zoopoétique s’étant effondrées sous le coup de l’« anhistoricité affective » où l’a plongée le 7-Octobre — suspendant, au passage la perspective d’une « action politique » (avec laquelle la « tâche critique » devra « renouer » « le plus rapidement possible », mais on suppose qu’elle laisse cela à d’autres) —, en fait que ce qu’elle prêchait jusque-là sur le savoir politique d’une littérature, c’était juste pour rire… Anne Simon devrait être la première à trouver ridicule de concéder à des animaux ce dont on spolie certains humains : le droit d’aspirer à une dignité politique au sein du vivant. Et à leur territoire.
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> #Note/Vivant #Note/Palestine #Note/Colonialisme
> [!accord]
Mais peut-être la dichotomie entre les plus-qu’animaux, d’un côté, et, de l’autre, les moins-qu’humains s’articule autour d’un verrou cognitif puissant : l’orientalisme.
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> #Note/Vivant/Animaux #Note/Orientalisme
> [!information]
L’orientalisme est un processus d’altérisation (othering) qui manufacture l’Autre, infériorisé, comme l’exact négatif d’un soi en tout point supérieur. Sur le dos de l’Autre, se dresse le soi national et racial. Selon l’essayiste Naomi Klein (Plan B pour la planète, Actes Sud, 2019), relectrice d’Edward Said, la population orientalisée est, dans le contexte de la colonisation sioniste, dépossédée de tout ce qui est susceptible de la constituer comme un ensemble de sujets politiques, à savoir, entre autres, la possibilité pour ces derniers de disposer de leur territoire.
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> #Note/Orientalisme #Note/Colonialisme #Note/Israel
> [!accord]
L’orientalisme apparaît alors comme le socle d’un projet capitaliste environnemental continu : depuis le déplacement de 750 000 personnes et le massacre de 28 000 villageois en 1947-48, jusqu’au contrôle et à l’exploitation des ressources naturelles (agricoles, aquatiques et énergétiques) — c’est entre autres ce qu’établit Andreas Malm dans Pour la Palestine comme pour la terre (La Fabrique, 2025). Empêchés dans les relations qui tressent leur existence (relations chères à la zoopoétique), les Palestiniens sont déclassés du politique, de la subjectivité et de la dignité. Ce faisant, ils sont parqués dans une ellipse spatiotemporelle, territoriale, politique, ellipse perfectionnée en Gaza sous scellés et qui, depuis le 7-Octobre, les met en instance de mort.
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> #Note/Orientalisme #Note/Palestine #Note/Colonisation
> [!accord]
Celui qui n’a ni territoire, ni subjectivité, ni destin ou avenir, c’est, dans la rationalité occidentale, l’animal. Ce raisonnement devrait m’amener à suggérer que le sionisme considère les Palestiniens comme des animaux, mais ce serait trop simple. « Nous combattons des animaux humains », a tonné Yoav Gallant, ministre de la Défense israélienne, le 9 octobre 2023[9]. Des « animaux humains » : le curseur n’est plus entre humain et animal mais entre humain et sous-humain — des souvenirs remontent[10]. L’enjeu est moral, civilisationnel et, à l’heure de l’urgence climatique, il recalibre la distribution des coupons d’humanité autant que la carte du monde.
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> #Note/Animaux/Animalisation #Note/Palestine
> [!information]
Or, parce que non applicable au contexte israélo-palestinien, cette qualification est rejetée par des spécialistes, notamment pro-israéliens tels que le politiste Ilan Greilsammer[11] et l’historien Tal Bruttmann[12]. Enfin et surtout, le recadrage autour de l’antisémitisme invalide la portée anticolonialiste et décrédibilise la cause palestinienne en tant que telle, et ce, dans un espace géopolitique où la Shoah est le cauchemar du dominant reporté sur le dominé : le problème juif a été greffé par l’Europe coloniale dans le ventre des Arabes.
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> #Note/Racisme/Antisémitisme #Note/Israel #Note/Religion/Judaïsme
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Et puis, forcément, il faut que l’attentat soit strictement religieux : dans la mesure où l’opération, par son nom, fait référence au Déluge, un épisode évoqué à la fois dans la Bible et le Coran, elle « se revendiqu[e] radicalement religieuse », faisant que « l’appellation ne peut être rapportée à une lutte anti-colonialiste ». Verdict. Sans autre forme de procès. La toile de fond est manifeste : il s’agit de l’apriori séculier qui sépare la religion du politique. Or, en aucun cas le sécularisme ne définit la religion comme opposée à la politique. Au contraire, son existence est bien la preuve que l’un est miscible dans l’autre, voire qu’ils sont consubstantiels : le sécularisme est une centrifugeuse qui fait surnager le politique à la surface d’un religieux abyssal, refoulé. Surtout, il impose un bras-de-fer civilisationnel avec ce qu’il considère comme étant incompatible avec la modernité, en particulier l’islam, à jamais archaïque.
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> #Note/Religion/Sécularisme #Note/Colonisation #Note/Palestine
> [!accord]
Réactivant un imaginaire gorgé d’orientalisme, la chercheuse inverse le soi dans l’Autre et prouve que la judéité fondamentale de l’État dit juif est compatible avec le sécularisme. En fait, la sécularisation de l’ethno-État, en ce qu’elle drape d’invisibilité, de progressisme, de technologie et de blanchité son suprémacisme racial et religieux, est l’excroissance de l’impérialisme occidental en terre arabe. L’altérisation de l’islam et son rejet hors de la civilisation font des Palestiniens, ainsi que de tous les peuples de la région, les antagonistes dans le reflet desquels se lave le sionisme. Lui qui, dès 1948, a commis le déluge primordial en submergeant la terre de Palestine pour la nettoyer des trois quarts de ses gens, de son nom, de ses villages, de sa toponymie, de sa mémoire, et qui aujourd’hui décape Gaza et noie son peuple de sècheresse. Pour Netanyahou et Smotrich, ministre des Finances, les Gazaouis sont le peuple d’Amalek, l’archétype biblique de l’ennemi absolu des Juifs
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> #Note/Orientalisme #Note/Religion/Judaïsme #Note/Israel #Note/Colonisation #Note/Religion/Sécularisme
> [!accord]
Militant pour une cohabitation politique avec le reste du vivant, en particulier les animaux, Anne Simon réactive, dans ses travaux en zoopoétique, le mythe de l’Arche de Noé pour en produire la vision, prometteuse en soi, d’un bestiaire à même de résister à la fin du monde et de peupler d’avance un avenir indubitablement dévasté sur le plan environnemental. Mais dans l’article paru dans K, le mythe de l’Arche est réinvesti historiquement : il devient symbole du refuge juif, culminant dans l’utopie du « pays-arche » qu’incarnerait Israël.
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> #Note/Vivant #Note/Colonialité #Note/NordSud
> [!information]
Dans La persistance de la question palestinienne (La Fabrique, 2009), Joseph A. Massad rappelle comment des intellectuels tels que Levinas et Derrida revendiquaient plus ou moins que leur philosophie de l’altérité s’en fiche du sort des Palestiniens. Qu’elle contourne ces derniers comme on dévie d’une bête écrasée sur la route. Levinas considérait que le Palestinien est l’Autre « injuste », un « ennemi », car « [i]l y a des gens qui ont tort » ; pour Derrida, la guerre entre Palestiniens et Israéliens était religieuse et eschatologique, notamment autour de Jérusalem/Al-Quds, donc non coloniale. Le manichéisme moral de l’un et la dépolitisation partisane de l’autre consistent, écrit Massad, à « nous distraire du présent colonial où réside le ‘‘conflit’’ et où il s’effectue, et à éviter toute la question de la justice pour les Palestiniens ».
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> #Note/Colonisation #Note/Israel #Note/Palestine #Note/Intelectuelle #Note/Colonialité