> [!info]
Auteur : [[Achille Mbembe]] & [[Luis Martínez Andrade]]
Connexion :
Tags :
Source : https://lestempsquirestent.org/fr/numeros/numero-7/mbembe-un-parcours-en-quatre-questions
---
# Note
> [!information]
Pourquoi une enquête sur les théoriciennes et théologiennes féministes de la périphérie conduit-elle à interroger [[Achille Mbembe|Mbembe]] ? En France, l’historien et politiste camerounais est surtout connu pour ses travaux d’histoire de l’Afrique, de philosophie politique, d’études postcoloniales et plus récemment d’écologie politique. Pourtant, [[Achille Mbembe|Mbembe]] est un disciple du théologien et sociologue camerounais Jean-Marc Ela (1936-2008). Il a d’ailleurs commencé sa carrière en travaillant sur la jeunesse chrétienne en Afrique noire et s’est même intéressé à la théologie de la libération latino-américaine. C’est cet ancrage dans l’histoire de la théologie de la libération, elle-même très marquée par l’héritage de la théorie critique allemande ([[Theodor W. Adorno|Adorno]], [[Walter Benjamin|Benjamin]], Bloch), qui intéresse d’abord [[Luis Martínez Andrade]]. Mais il aboutit à donner de la pensée d’[[Achille Mbembe]] une image synthétique qu’on trouvera difficilement ailleurs.
^b0a3e5
> [!information]
Le débat autour des rapports entre l’État et le théologique se développe pendant les années où j’ai écrit ce livre, c’est-à-dire dans les années 1980. Cette décennie est marquée par l’intensification de la crise économique en Afrique et s’est accompagnée de la soumission des États africains à la tutelle des institutions financières internationales : le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, etc. Cette soumission résultait du lourd endettement des régimes postcoloniaux dans un contexte d’autoritarisme croissant (qu’il soit orchestré par un parti unique ou par un gouvernement militaire), de la réduction de l’espace public et de sa récupération par l’« espace officiel ». Cela impliquait l’impossibilité d’exprimer la moindre parole de protestation ou d’opposition. Ce type d’État, dominé par la finance internationale, tout en étant dominé de l’extérieur, tentait de dominer de l’intérieur et, par conséquent, de totaliser toute la société. C’est cette forme que j’ai appelé « État-théologien ».
>
> ---
> #Note/Etat #Note/Religion
> [!information]
D’un point de vue sociologique, à l’époque où j’écrivais De la Postcolonie, nous étions confrontés à un type de violence que je qualifierais de « moléculaire », c’est-à-dire à la prolifération d’actes de brutalité dans les interstices de la vie sociale quotidienne. Nous connaissions également une violence étatique de niveau macro, qui employait les instruments des pouvoirs publics (l’armée, la police, etc.) et recourait à des techniques classiques (l’emprisonnement de l’opposition, l’arrestation des dissidents), se manifestant par des coups d’État, des massacres et, dans certaines circonstances, par le recours à la guerre civile ou ethnique.
>
> ---
> #Note/Violence
> [!information]
Au niveau micro, la molécularisation de la violence – c’est-à-dire sa répétition dans les interactions quotidiennes entre acteurs individuels, en famille, à l’école, entre ceux qui détiennent une infime part de pouvoir et ceux qui sont assujettis – était la reproduction, à une échelle minuscule, de mécanismes d’un autre ordre. Il s’agit d’une violence qui, comme le disait [[Frantz Fanon]], est atmosphérique. Autrement dit, la violence est dans l’air ; elle peut surgir à tout moment ; elle est arbitraire, apparemment irrationnelle, mais possède sa propre logique. Une violence qui, liée à l’aggravation de la crise économique, a engendré des pratiques de prédation : l’accaparement de tout ce qui existe, des ressources flottantes, qu’il s’agisse de ressources matérielles, symboliques, de femmes, etc.
>
> ---
> #Note/Violence
^dfaf0e
> [!approfondir]
Le principe divin monothéiste me semble, relativement parlant, perdre de sa force au profit d’un principe polythéiste qui nous est propre, de toute façon païen, qui favorise cette prolifération de fragmentations. Je pense que la perspective benjaminienne devrait être révisée car, me semble-t-il, elle repose sur une surévaluation du principe monothéiste. Cependant, je crois que nous sommes face à des sociétés qui tendent à la dissémination du divin plutôt qu’à sa concentration. Il est nécessaire de combiner [[Walter Benjamin]] avec une conception du multiple pour comprendre ce type de trajectoire historique.
>
> ---
> #Note/Religion #Note/Etat #Note/Société
^32f198
> [!accord]
Elles ont été négligées car les sciences sociales considèrent que le temps et son essence n’existent qu’en Occident. Car c’est l’Occident, par la conversion au christianisme, la conquête territoriale de contrées lointaines et l’assimilation, qui aurait ouvert ces autres cultures à l’idée du temps. Depuis leurs origines, les sciences sociales se sont fondamentalement et uniquement intéressées aux sociétés « supposées » historiques. Dès le début, l’idée d’une pluralité de types d’humanité a prévalu : l’humanité supérieure et les humanités inférieures et primitives. Les sciences sociales s’intéressent à l’humanité historique, celle qui a consciemment développé une conception du temps et de son insertion dans le temps. [[Hegel]] aborde explicitement ce point.
>
> ---
> #Note/Temps #Note/ScienceSociales
^797218
> [!accord]
Peut-être devrions-nous réhabiliter le concept de progrès, qui, depuis plus d’un demi-siècle, fait l’objet de critiques, dont certaines sont parfois exagérées. Il est temps de réhabiliter ce concept, mais il faut le faire en prenant en compte la contradiction qui existe, d’une part, entre l’immensité des besoins (y compris les besoins fondamentaux) et, d’autre part, le capital technologique accumulé par l’humanité. Si le véritable objectif de l’économie est de répondre aux besoins humains, l’humanité a actuellement la capacité d’y répondre et de satisfaire les besoins de tous les habitants de la planète. Par exemple, garantir l’accès à l’eau potable est possible ; éradiquer et/ou prévenir certaines maladies responsables de la mort de millions de personnes est réalisable ; fournir des vêtements à tous est viable ; construire des écoles et des routes : tous ces besoins fondamentaux peuvent être satisfaits.
>
> ---
> #Note/Progrès #Note/Philosophie