> [!info] Auteur : [[Christophe Bonneuil]] & [[Léandre Mandard]] Connexion : Tags : Source : https://www.terrestres.org/2025/01/22/le-remembrement-agricole-cest-tout-un-monde-qui-est-bouleverse/ --- # Note > [!information] Le récit dominant privilégie l’influence états-unienne sur l’influence allemande (sous l’occupation) dans la modernisation. Il privilégie le rôle des modernisateurs éclairés du Plan comme l’agronome [[René Dumont]], des jeunes agriculteurs convertis au progrès comme le syndicaliste agricole Michel Debatisse, en délaissant l’action des acteurs industriels dans le modèle de modernisation emprunté – qui n’était pas le seul possible. > > --- > #Note/Agriculture #Note/France > [!information] Jusqu’en 1949, il y a en effet des tickets de rationnement. Mais dès les années 50, on commence à avoir des surplus dans les principales productions, à partir de 1951 pour le blé. On a même une crise de surproduction laitière en 1953-54, alors que la Bretagne n’est pas encore remembrée. Dans les lois d’orientation agricole de 1960-62, l’objectif est d’exporter : l’agriculture est mise au service de l’expansion industrielle. Il n’est plus question de simplement « nourrir la France ». > > --- > #Note/Agriculture #Note/Extractivisme #Note/Productivisme > [!information] À l’issue de la guerre, la France est très endettée et doit acheter son énergie : dès le plan Monnet de 1946, l’agriculture apparaît comme un secteur potentiellement exportateur. Ce projet exportateur se renforce à la fin des années 1940 et en 1951, la France commence en effet à exporter du blé alors qu’elle était importatrice depuis le 19e siècle. Ce modèle productiviste et exportateur est porté par l’Association générale des producteurs de blé, alors dirigée par de gros céréaliers possédant déjà 100 à 300 hectares, qui poussent à la construction de silos et influencent les politiques nationales dans cette direction. > > --- > #Note/Agriculture/Céréalier #Note/Productivisme > [!information] À partir du 19ᵉ siècle, le terme est devenu synonyme de regroupement de parcelles, mesure défendue dès le 18e siècle par les physiocrates qui prônent, au nom du libéralisme, la grande propriété et une forme de rationalisation de la production[^2]. L’idée de « réunir les terres » va être reprise ensuite par des ingénieurs au 19ᵉ siècle puis par des législateurs au 20e. > > --- > #Note/Agriculture/Remembrement #Note/Libéralisme > [!information] Les premières lois françaises qui mettent en place une procédure de [[Remembrement (Data)|remembrement]], dites « lois Chauveau », datent de 1918 et 1919. La première est peu appliquée, et la seconde concerne en fait les régions dévastées par la guerre. Les zones du front sont une sorte de laboratoire du [[Remembrement (Data)|remembrement]]. Il y a ensuite la fameuse loi du 9 mars 1941 mise en place par le régime de Vichy. Derrière ces lois de 1918-1919 et 1941, on trouve la même personne : Maurice Poirée, un ingénieur du génie rural. La loi de 41 est conservée à la Libération : elle a constitué le cadre législatif du [[Remembrement (Data)|remembrement]] jusqu’au début du 21ᵉ siècle. > > --- > #Note/Agriculture/Remembrement #Note/Fascsisme/Vichy > [!accord] La nouveauté de la loi de 1941, c’est que le [[Remembrement (Data)|remembrement]] peut se faire dans une commune sans l’assentiment de la majorité des propriétaires fonciers concernés. Il suffit alors que le préfet ait décidé de le faire, qu’il place trois agriculteurs cooptés dans la commission… Et c’est parti ! Les géomètres travaillent et le rouleau compresseur se met en route. Ce qui est vraiment frappant, c’est la dimension autoritaire du dispositif tel qu’il est mis en place en 1941. Ce n’est pas très étonnant : on est au milieu du 20ᵉ siècle qui est l’âge des totalitarismes. Ce contexte imprègne la France, alors sous occupation allemande. > > --- > #Note/Agriculture/Remembrement #Note/Fascsisme/Vichy > [!information] À l’origine de la loi sur le [[Remembrement (Data)|remembrement]] de 1941, il y a d’abord une élite agrarienne mais relativement modernisatrice qui est incarnée par Pierre Caziot, le premier ministre de l’Agriculture du gouvernement de Vichy. Caziot s’intéresse à la question foncière depuis l’entre-deux guerres. Il est soutenu par des ingénieurs du génie rural, qui ont pour ambition de moderniser le monde rural et de le faire produire davantage. Ils électrifient, drainent, construisent des routes dans les campagnes. Autant dire qu’ils sont très loin d’être des partisans d’un retour traditionaliste à la terre, ou de l’« ordre éternel des champs » contre les péchés de la ville et de l’industrie ! Ces ingénieurs représentent un courant technocratique et modernisateur à l’intérieur même du régime de Vichy, à rebours de la caricature du traditionalisme. > > --- > #Note/Agriculture/Remembrement #Note/Fascsisme/Vichy #Note/Productivisme > [!information] Rappelons qu’à partir de juin 1940, l’Allemagne a envahi la France : il y a la France dite libre et la France dite occupée. Mais il y a également un territoire appelé « Zone interdite », promis à une annexion future, qui comprend l’Alsace et une partie des Ardennes. Dans cette zone, plus de 1000 fermes sont accaparées par les Allemands et regroupées dans une unité de production qui fait 170 000 hectares à son apogée. Cette zone est complètement remembrée : elle est un exemple de modernisation menée par l’occupant. > > --- > #Note/Agriculture/Remembrement #Note/Fascsisme > [!information] Bien que l’expérience ne marche pas très bien, elle provoque un choc modernisateur venu de l’Allemagne nazie, et un traumatisme chez les agronomes français. [[René Dumont]] écrit en 1943 un article expliquant que lorsqu’on aura libéré la France, il ne faudra pas remettre les propriétés dans leur état antérieur. Une façon de dire : à quelque chose malheur est bon, le choc modernisateur allemand peut nous inspirer. > > --- > #Note/Agriculture/Remembrement #Note/Fascsisme/Nazi ^e8c512 > [!information] En retour, des ingénieurs, des syndicalistes de la FNSEA, des milieux professionnels qui vivent du [[Remembrement (Data)|remembrement]] (cabinets de géomètres, entreprises de travaux publics), se regroupent dans une sorte de lobby appelé l’ANDAFAR (Association nationale pour le développement de l’aménagement foncier, agricole et rural). À partir de 1972, cette association va défendre bec et ongles la poursuite du [[Remembrement (Data)|remembrement]], en faisant du lobbying auprès des autorités pour maintenir les crédits, en organisant des réunions dans les communes, en rencontrant les élus pour les convaincre de remembrer. > > --- > #Note/Agriculture/Remembrement #Note/Productivisme #Note/Pays/France/Bretagne > [!accord] Dans la tête de l’ingénieur, la question du rendement est vraiment liée à la motorisation. Pendant mes recherches, j’ai trouvé des études avec des calculs très complexes pour déterminer le nombre de minutes perdues par un tracteur à cause de la forme irrégulière d’un champ. L’objectif est d’avoir des parcelles à angles droits. En réalité, il s’agit de refondre tout le paysage pour l’adapter aux machines modernes. > > --- > #Note/Agriculture/Remembrement #Note/Productivisme #Note/Machinisme > [!information] À l’inverse, dans le bocage on rencontre des terrains très divers : des natures de terre différentes, des haies, des talus, des chemins creux et des cours d’eau en méandre. Dans la période la plus intense du [[Remembrement (Data)|remembrement]], entre 1960 et 1975, les ingénieurs vont jusqu’à rectifier le profil des cours d’eau pour les rendre droit, avec des conséquences environnementales évidemment très lourdes. Le géographe breton Pierre Flatrès a d’ailleurs parlé, pour ces années 60-75, de « période de la table rase ». > > --- > #Note/Agriculture/Remembrement #Note/Rivière #Note/Environnement > [!accord] Le [[Remembrement (Data)|remembrement]] change fondamentalement le rapport au sol, à la terre, où chaque parcelle était différente, pouvait avoir un nom différent, et où il y avait une connaissance très fine du type de sol par les agricultrices et agriculteurs. C’est exactement cette même manière de voir qu’on trouve dans les discussions actuelles sur la compensation biodiversité et la compensation carbone, avec une volonté de rendre les espaces naturels commensurables les uns aux autres par une métrique unidimensionnelle, pour fabriquer des marchés. > > --- > #Note/Agriculture/Remembrement #Note/Sol #Note/Productivisme #Note/Vivant > [!information] Tout à coup, tout est mis à plat dans une logique de la « Cité industrielle » (au sens de Luc Boltanski[^3]) où l’on attribue un chiffre unidimensionnel aux terres en fonction de leur seule valeur productive pour le marché, avec le modèle céréalier de la terre labourable comme seule référence de bonne utilisation des sols. La dimension vivrière et de subsistance, dans laquelle il y a des haies donc du bois de chauffe, des pommiers qui permettent de se nourrir et d’offrir un complément de revenu… tout cela disparaît totalement. Cela a des effets anthropologiques. C’est tout un rapport à la terre qui est éradiqué par ce processus. Cette dimension explique en partie les révoltes. > > --- > #Note/Agriculture/Remembrement #Note/Communs #Note/Enclosure #Note/Subsistance > [!accord] La procédure de [[Remembrement (Data)|remembrement]] fait que l’opération est dominée par un certain nombre d’acteurs : l’administration surtout, puis certains propriétaires et exploitants, nommés dans la commission communale par le préfet à partir d’une liste fournie par la section locale de la FNSEA. Il y a donc des effets de copinage à toutes les étapes, y compris au moment de l’évaluation des terres. Beaucoup de gens ne maîtrisent pas cette logique administrative et les codes juridiques, et s’estiment lésés. Souvent, il s’agit des plus âgés, de celles et ceux qui ne voulaient ou ne pouvaient pas se moderniser, ou qui étaient en polyactivité (paysan.nes et artisan.es ou commerçant.es). > > --- > #Note/Agriculture/Remembrement #Note/PropriétéPrivée > [!information] L’historienne américaine [[Venus Bivar]][^1] a récemment comparé la modernisation française, très rapide, avec le processus américain de modernisation agricole qui s’est fait (une fois les Amérindiens dépossédés) entre 1860 et 1950 sur un temps plus long. Elle caractérise alors la modernisation agricole française comme un « high modernism », autoritaire et plus violent, par opposition au « low modernism » américain, plus démocratique. Cette conclusion bouscule l’historiographie alors dominante. > > --- > #Note/Agriculture/Remembrement #Note/Autoritarisme #Note/Violence ^6c5a97 > [!information] L’association finistérienne Terroir breton – qui apparaît également dans la BD – fournit un des cas les plus intéressants de résistance organisée. Elle est fondée en 1969 par Loeiz Ropars, une figure de la culture bretonne, connu pour avoir préservé le chant traditionnel breton et lancé le renouveau du fest noz. Terroir breton a fédéré des syndicats de défense locaux, ce qui a rompu l’isolement des contestataires sur leurs communes respectives. Ils ont inventé tout un répertoire d’action intéressant. Par exemple, ils organisaient des « rallyes du terroir » : ils prenaient un bus, le remplissaient d’élus et de journalistes, et allaient voir les dégâts causés par le [[Remembrement (Data)|remembrement]] dans le département. Résultat : dans les années 1970, le [[Remembrement (Data)|remembrement]] est quasiment mis à l’arrêt dans le Finistère, alors qu’il bat son plein dans les départements voisins, Morbihan et Côtes-d’Armor. > > --- > #Note/Agriculture/Remembrement #Note/Lutte > [!accord] Dans son livre La vie sociale des haies, le sociologue Léo Magnin analyse les différentes époques des haies et leurs requalifications successives : dans la société paysanne du milieu du 20ᵉ siècle, elle était encore exploitée pour de nombreux usages ; pendant les décennies suivantes, elle devient progressivement une sorte de relique ; actuellement, elle est revalorisée, favorisée et protégée par des réglementations. Or, Léo Magnin insiste sur un point : des haies étaient déjà détruites avant le [[Remembrement (Data)|remembrement]], et ont continué à l’être après. De ce point de vue, la destruction des haies serait une lame de fond, et le [[Remembrement (Data)|remembrement]] serait l’un des moments d’un processus plus global. > > --- > #Note/Agriculture/Remembrement #Note/Communs #Note/Vivant [^1]: [[Venus Bivar]], « Agricultural high modernism and land reform in postwar France », _Agricultural History_, 93 (4), 2019, pp.636–655. Plus généralement sur l’histoire des modernisations agricoles, voir Margot Lyautey, Léna Humbert et [[Christophe Bonneuil]] (éd.), _Histoire des modernisations agricoles au XXe siècle_, Presses Universitaires de Rennes, 2021. ^223e23 [^2]: Les tenants de la physiocratie, qui est l’une des premières pensées économiques élaborée comme telle, considéraient notamment que la seule vraie richesse produite est issue de l’agriculture, qui doit de ce fait être au centre de la société. [^3]: Voir l’ouvrage de Luc Boltanski et Laurent Thévenot : _De la justification. Les économies de la grandeur_ (Gallimard, 1991).